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Mort de George Floyd : une condamnation historique dans une société divisée

Un homme brandit une pancarte devant une fresque représentant George Floyd après l'annonce de la la reconnaissance de la culpabilité de Derek Chauvin, le 20 avril 2021, à Atlanta
Un homme brandit une pancarte devant une fresque représentant George Floyd après l'annonce de la la reconnaissance de la culpabilité de Derek Chauvin, le 20 avril 2021, à Atlanta. Elijah Nouvelage/AFP

Si le décès de George Floyd, le 25 mai 2020, a eu un tel retentissement aux États-Unis et dans le monde, c’est en raison du caractère insupportable de la vidéo d’un policier blanc, Derek Chauvin, qui, tranquillement, les mains dans les poches, maintient son genou sur le cou d’un homme noir, menotté et plaqué au sol pendant 9 minutes et 29 secondes. Et ce, malgré les supplications de ce dernier qui, avant de perdre connaissance, a réussi à prononcer ces mots qui, par la suite, seront repris par des manifestants un peu partout sur la planète : « Je ne peux pas respirer. »

Le 7 mars 2021, deux jours avant l’ouverture du procès, une marche silencieuse en mémoire de George Floyd est organisée devant le bâtiment du tribunal à Minneapolis. Chandan Khanna/AFP

Près de dix mois plus tard, Derek Chauvin – qui a été limogé de la police au lendemain du drame, incarcéré cinq mois puis remis en liberté sous caution dans l’attente de son jugement – vient d'être jugé pour meurtre devant un tribunal de Minneapolis. Après plusieurs semaines de procès, il a finalement été déclaré coupable des trois chefs d’accusation pour lesquels il comparaissait.

Une affaire exceptionnelle

Les conséquences immédiates de la mort de George Floyd et de la diffusion de l’enregistrement vidéo des faits effectué par des passants ont été un nombre historique de manifestations dans tout le pays (entre 15 et 25 millions de personnes) rassemblant des Américains de toutes origines ethniques et souvent jeunes. Ces défilés ont parfois été accompagnés de violences et de destructions, notamment à Minneapolis ou à Portland.

Autre record historique : les 27 millions de dollars de dommages et intérêts versés par la ville de Minneapolis à la famille de George Floyd qui met fin aux poursuites au civil que celle-ci avait engagées contre la municipalité.

Le caractère exceptionnel de l'affaire est également souligné par la décision du juge d’autoriser les caméras lors d'un procès au pénal, faisant ainsi exception aux règles normalement en vigueur dans le Minnesota. Décision prise au regard de l’intérêt manifeste du public et des limitations liées au coronavirus : une situation que le juge qualifie de « pas seulement anormale, mais tout à fait unique ». Ce procès a également vu se fissurer le « mur bleu », ce mur du silence corporatiste construit par le refus traditionnel des policiers de condamner l’un de leurs collègues.

Enfin, la condamnation d’un policier est une chose extrêmement rare. La plupart du temps, les policiers sont poursuivis pour meurtre à la suite de fusillades où ils peuvent invoquer la menace d’un danger pour leur vie ou celle d'autres personnes - que cette menace soit avérée ou non.

Comme l’a dit Joe Biden à la suite du verdict :

« Un tel verdict est également beaucoup trop rare pour un très grand nombre de personnes. Il semble qu'il ait fallu une convergence unique et extraordinaire de facteurs. »

Des chefs d’inculpation défavorables à la défense

Derek Chauvin a été reconnu coupable des trois chefs d’inculpation :

Le plus sérieux est le meurtre (murder) au second degré, à savoir l’accusation d’avoir « causé la mort d’un être humain sans intention de la donner, tout en infligeant ou en tentant d’infliger intentionnellement des lésions corporelles à la victime ».

Le moins grave est l’homicide (manslaughter) involontaire au second degré, qui consiste à causer la mort par négligence.

Le troisième chef d’accusation, tardivement accepté par le juge, est le meurtre au troisième degré, à savoir « un acte éminemment dangereux pour autrui et dénotant un esprit dépravé, sans égard pour la vie humaine, causant la mort d’une autre personne sans intention de la donner » – une catégorie qui n’existe que dans trois États dont le Minnesota. Ce dernier chef d’accusation se situe entre les deux premiers en termes de gravité et il offre une nouvelle possibilité aux jurés de trouver un compromis dans leur verdict en cas de désaccord.

Le juge ne devrait pas annoncer la sentence avant plusieurs semaines. Chauvin risque jusqu'à 40 ans de prison pour meurtre au second degré, jusqu'à 25 ans pour meurtre au troisième degré et jusqu'à 10 ans pour homicide involontaire.

Une sélection des jurés délicate

La sélection des 12 jurés et des 4 remplaçants, également télévisée, a commencé le 8 mars. C’était un processus particulièrement délicat : il fallait en effet s’assurer de l’impartialité du jury dans une affaire qui était au cœur de l’actualité depuis plusieurs mois.

Il ne s’agissait donc pas de trouver des jurés qui n’en ont pas entendu parler, ce qui serait impossible, mais qui pouvaient démontrer une certaine forme d’impartialité.

Les jurés potentiels ont dû remplir un questionnaire de 14 pages et être interrogés par les deux parties, qui peuvent demander au juge de les récuser. Plusieurs l’ont été, principalement en raison d’opinions trop négatives sur l’accusé. Le juge a dû veiller à ce que le jury soit représentatif, notamment dans une affaire où la question raciale est essentielle, dans un comté qui compte à peu près 14 % de Noirs. Sur les douze jurés, six étaient blancs, quatre étaient noirs et deux s'identifiaient comme multiraciaux. Cinq sont des hommes et sept des femmes.

Au cœur du procès : la cause de la mort de George Floyd

La défense a concentré son argumentation sur l’idée que Chauvin a agi comme « un officier de police raisonnable », une expression utilisée pour une justification légale de l’usage de la force depuis l’arrêt Graham v. Connor (1989) de la Cour suprême qui en définit les normes.

Les deux autopsies, l’une effectuée à la demande de la famille Floyd et l’autre par le comté de Hennepin (le chef-lieu de Minneapolis), concluent à un homicide mais diffèrent sur des détails et sur les mots choisis.

La première conclut à une mort par une asphyxie, tandis que la seconde indique des facteurs multiples. La défense cherchera à convaincre les jurés que George Floyd est en fait décédé à cause des méthamphétamines et des opioïdes qui ont été trouvés dans son organisme, ainsi que des problèmes de santé sous-jacents.

Contrairement à ce que l’on voit dans les fictions, il est souvent difficile d’établir la cause d’une mort, comme le soulignent les experts consultés par le Washington Post. Et cela, d’autant qu’une asphyxie ne résulte pas nécessairement d’un traumatisme physique. Toutefois, il aurait été difficile de convaincre le jury qu’il n’y avait pas matière pour une condamnation de meurtre au troisième degré. Chauvin a en effet refusé de tenter de ranimer George Floyd comme le proposait l’un de ses collègues, rejeté l’aide d’une pompière qui se trouvait sur les lieux, en dehors de son service, avant l’arrivée d’une ambulance, et a maintenu son genou sur la victime alors qu’elle était inconsciente. Tout cela est visible sur les enregistrements vidéo des faits. D’où l'argument final de la plaidoirie de l’accusation aux jurés :

« Vous pouvez en croire vos yeux, mesdames et messieurs. C'était ce que vous pensiez que c'était. C'était ce que vous avez vu. C'était un homicide. »

Une opinion publique divisée

Selon un sondage Ipsos/USA Today, en juin dernier, 60 % des Américains qualifiaient la mort de Floyd de « meurtre ». Ils n'étaient plus que 36 % à le faire encore à la veille du procès (64 % des Noirs mais seulement 28 % des Blancs), même si une majorité de Blancs (54 %) et de Noirs (76 %) pensaient qu’il devait y avoir une condamnation. Un sondage plus récent montre que si une majorité d’Américains estimaient que Derek Chauvin devait être reconnu coupable du meurtre de George Floyd, la question divisait les sympathisants républicains, dont seuls 31 % pensaient qu’il devait être condamné.

La différence d’opinion entre les Blancs et les Noirs quant aux solutions semble par ailleurs se creuser : aujourd’hui, 75 % des Noirs, contre seulement 42 % des Blancs, font confiance à Black Lives Matter pour promouvoir la justice raciale. Dans le même temps, 77 % des Blancs, contre seulement 42 % des Noirs, font confiance à la police locale à ce sujet.

L’une des raisons de la perte de confiance envers « BLM » chez les Blancs (-8 points par rapport à juin, là aussi) mais aussi chez les Noirs (-12 points) tient en bonne partie au discrédit apporté par le slogan mal formulé et très impopulaire chez les Blancs comme chez les Noirs « Cessez de financer la police » (Defund the Police), utilisé par les plus radicaux des manifestants.

Le slogan « defund the police » a parfois été brandi lors des manifestations Black Lives Matter, comme ici à Chicago le 24 juillet. Scott Olson/AFP

Une autre raison, plus évidente encore, est liée aux émeutes et aux destructions qui ont émaillé certaines manifestations consécutives à la mort de Floyd. Bien que très minoritaires, puisque selon une analyse de données, les violences ont concerné moins de 5 % des manifestations, elles ont nettement marqué l’opinion.

La guerre des récits entre la droite et la gauche

Alors que les médias de gauche ont eu tendance à minimiser les dommages matériels causés lors de ces rassemblements, d’autres ont couvert les violences de façon disproportionnée.

Selon une étude récente, Fox News a ainsi fait le lien avec les émeutes dans 60 % de ses reportages traitant de George Floyd. C’est tout un récit alternatif de la situation qui est mis en place par une certaine droite américaine. Il s’agit par exemple d’inverser les rôles et de blâmer la victime en mettant en cause son utilisation de drogue, comme le fait le populaire animateur conservateur de Fox News Tucker Carlson, ou bien de tracer de fausses équivalences entre Black Lives Matter et le Ku Klux Klan, comme le fait son collègue de la même chaîne Sean Hannity, ou encore de minimiser le problème des violences policières à quelques cas isolés, comme l’avait fait Robert O’Brien, le conseiller à la Sécurité nationale de Donald Trump.

L’affaire Floyd et les manifestations qu’elle a déclenchées a bien sûr été l’un des grands sujets de la campagne présidentielle américaine, les deux candidats n’hésitant pas à invoquer le nom de la victime chacun à sa façon et l’un des aspects importants du vote pour un cinquième des électeurs.

Suite à ce procès, le président a promis de se battre pour le projet de loi sur la réforme de la police, baptisé précisément « George Floyd Justice in Policing Act ». Les Démocrates à la Chambre des Représentants l’ont approuvé en 2020 et à nouveau en 2021, mais il a peu de chances d’obtenir les 60 voix nécessaires à son adoption au Sénat (où les Républicains disposent de 50 sièges sur 100) dans sa version actuelle. Ce texte vise notamment à réduire l’immunité dont bénéficient les policiers en cas d’abus, à les obliger à porter des caméras filmant leurs interventions ou encore à interdire les prises d’étranglement comme celle qui a coûté la vie à George Floyd.

La situation est d’autant plus compliquée qu’il existe plus de 18 000 forces de police aux États-Unis au niveau fédéral, des États, des comtés et des municipalités. Les solutions devront donc venir du terrain, en termes de formation policière et de prise de conscience des préjugés inconscients des hommes et femmes en uniforme. Un travail de longue haleine auquel se sont déjà attelés certains anciens policiers.

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