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OGM ou pas OGM ? Retour sur l’épineuse classification des « new breeding techniques »

Aux États-Unis, un champignon dont les gènes ont été modifiés pour ralentir le brunissement a obtenu son autorisation de mise sur le marché en 2016. Böhringer Friedrich/Wikimedia, CC BY-SA

Depuis les années 2000, les techniques de sélection génétique permettant de créer de nouvelles variétés végétales – appelées new breeding techniques (NBT) en anglais – ont fortement évolué, notamment grâce à la récente mise au point du « ciseau génétique » CRISPR-Cas9.

Les NBT ont déjà conduit à la mise sur le marché de variétés végétales en Amérique du Nord, comme ce champignon dont les gènes ont été modifiés pour ralentir le brunissement ; en Europe, elles suscitent depuis près d’une décennie de vifs débats ; ces derniers pointent tout particulièrement les applications infinies permises par la précision et la rapidité de ces techniques, les risques potentiels liés à des effets dits off-target (hors cibles) et, enfin, leur éligibilité ou non à la réglementation OGM.

Soulignons encore que l’édition du génome semble susciter plus facilement l’adhésion du public pour le médical que pour le domaine alimentaire ; les premiers OGM n’ont guère rencontré de succès auprès des consommateurs, encore moins chez les Français.

Les NBT sont-ils de nouveaux OGM ?

Les NBT semblent faire l’objet des mêmes représentations négatives associées aux OGM.

Mais contrairement aux OGM – qui visent à insérer aléatoirement un transgène/cisgène dans un organisme vivant pour lui donner de nouvelles caractéristiques –, ces nouvelles techniques d’édition permettent, sans insertion de génome étranger, une modification ou suppression d’une séquence d’ADN (nucléotides). Elles sont aussi plus précises grâce à l’utilisation de nucléases, à l’image du ciseau moléculaire CRISPR-Cas9, permettant le ciblage de séquences d’ADN.

Elles pourraient ainsi permettre de sélectionner plus rapidement des plantes adaptées au réchauffement climatique (résistance à la sécheresse, aux maladies, réduction des pesticides). Certains scientifiques pointent un manque de recul quant aux potentielles mutations ou effets hors cibles, hors séquence d’ADN visée.

Enfin, puisqu’il est difficile de faire la différence entre les mutations naturelles et celles obtenues par ces techniques, il convient aussi de s’interroger sur la traçabilité des aliments issus de ces NBT.

La position française

En juillet 2018, une décision de la Cour de justice de l’Union européenne a indiqué que les organismes obtenus par mutagénèse seraient désormais soumis aux obligations de la directive de 2001 sur les OGM ; à l’exception toutefois de ceux « obtenus par des techniques de mutagenèse qui ont été traditionnellement utilisées pour diverses applications et dont la sécurité est avérée depuis longtemps ».

Suite à cette décision, le Conseil d’État français s’est prononcé en février 2020, jugeant à son tour que les organismes obtenus par certaines techniques de mutagénèse doivent être soumis à la réglementation relative aux OGM.

Seuls les produits issus des « anciennes » techniques de mutagenèse peuvent donc être commercialisés sans autorisation préalable ; ce que les semenciers et les lobbies de la sélection variétale dénoncent activement.

Fin avril 2021, la Commission européenne a rendu un vaste rapport d’étude soulignant les controverses autour de l’évaluation des bénéfices/risques, de la traçabilité ainsi qu’un manque d’uniformité des critères juridiques appliqués aux plantes issues des techniques récentes vs conventionnelles.

Le rapport préconise la poursuite des réflexions autour de la classification et de l’encadrement juridique des NBT, à la lumière de leur potentielle contribution aux objectifs écologiques promus par le récent Green Deal européen.

Interrogé à plusieurs reprises sur ce sujet, le ministre français de l’Agriculture, Julien Denormandie, affirmait que, contrairement aux OGM classiques, les NBT ne sont pas des « organismes modifiés » mais un « ensemble de techniques » ; à ce titre, elles devraient donc être encadrées par un cadre juridique adéquat.

A-t-on affaire à des « OGM » ou à des « techniques » ? Il est à ce jour peu probable que les citoyens, pour la plupart profanes en génétique, soient sensibles à cette subtilité de langage…

Rendre accessible la complexité des NBT

L’applicabilité des NBT au domaine alimentaire demeure un sujet épineux et, au-delà des applications, le regard porté par le public sur les principes généraux de ces techniques mérite d’être exploré pour y voir plus clair.

C’est ce à quoi nous nous sommes intéressées dans le cadre d’une recherche récemment publiée dans la revue Public Understanding of Science.

Nos travaux confirment la défiance des Français pour les applications alimentaires et leur absence d’intérêt dès lors qu’une alternative de production, plus classique, existe.

Tester l’acceptation ou le rejet

Nous avons aussi comparé les classifications scientifique et profane des NBT.

Pour cela, des fiches de présentation simplifiées des principales NBT ont été élaborées en vue de leur utilisation dans des focus groups auxquels ont participé une cinquantaine de citoyens sans connaissances spécifiques sur le sujet.

Ces fiches présentaient les techniques d’édition du génome via des nucléases (SDN), de mutagenèse aléatoire, de mutagénèse dirigée par oligonucléotides (ODM), de modulation d’expression des gènes (RdDm) et, enfin, les techniques conventionnelles de cisgénèse et transgénèse.

Un exercice de « tri libre » proposé aux participants a permis de comprendre les logiques de classification spontanée des techniques et les critères d’acceptation ou de rejet.

Les techniques les mieux tolérées

Globalement, aucune technique n’est plébiscitée, mais une plus grande acceptabilité a été observée pour les techniques de modulation d’expression des gènes (RdDm) et celles utilisant une chimère (ODM), parce qu’elles ne modifient pas les séquences de nucléotides.

En revanche, les autres techniques ont donné lieu à deux classifications presque diamétralement opposées, mettant en évidence ce qu’on pourrait identifier comme une logique « rationnelle » et une logique « symbolique » ou plus « naturaliste ».

Pour la première, les participants voient la précision des techniques d’un œil positif, comme un moyen d’éviter des insertions hasardeuses. À l’inverse, les sujets répondant à une logique naturaliste accordent de l’importance à l’aléa qui fonde symboliquement les singularités naturelles.

Ainsi, les techniques ciblées ont-elles largement réactivé les imaginaires négatifs de l’eugénisme, visant à « améliorer » l’espèce humaine.

Quant aux techniques de mutation aléatoire, davantage perçues comme une imitation de la nature, elles ne sont pas, pour autant, jugées équivalentes aux processus naturels.

Les sujets opposent le « vrai hasard » et l’« erreur naturelle » (non viable et souvent éliminée par la nature) au « hasard intentionnel » et à l’« avatar technologique ».

Enfin, pour tous, les réactions les plus négatives s’observent pour la transgénèse/cisgénèse conventionnelle ou via des nucléases ; à la nuance près que dans la logique « rationnelle », l’utilité du gène inséré s’évalue selon son degré de complémentarité avec le génome de l’hôte et les « bénéfices » apportés ; alors que, selon la logique « naturaliste », ce gène inséré est jugé soit « trop proche » (cisgène) soit « trop loin » (transgène) et réactive respectivement les imaginaires de l’inceste et du démiurge.

Renouer le dialogue

Les classifications profanes des NBT se distinguent des classifications scientifiques en cela qu’elle repose sur des critères subjectifs liés à des conceptions de l’intervention scientifique, de l’aléa et à la relation symbolique entretenue avec la nature.

Les techniques de mutagénèse aléatoire (par pression de sélection, agents chimiques, rayonnements) et ciblée (via des nucléases) occupent une place singulière dans le paysage des NBT, en cela qu’elles génèrent des perceptions opposées.

Notre étude montre ainsi qu’il est possible d’interroger le grand public sur son rapport au progrès génétique.

L’enjeu de ce type d’initiative réside dans l’équilibre à trouver entre une nécessaire simplification des techniques, pour les rendre accessibles à un public ne maîtrisant guère le vocabulaire requis, et une restitution suffisamment fine des principes d’intervention pour permettre une discrimination.

C’est à ce prix que l’on pourra peut-être éviter un rejet en bloc des NBT, sans discernement des applications médicales et alimentaires. Pour l’heure, indiscutablement, les Français ne semblent pas prêts à voir dans leurs assiettes des aliments issus de ces nouvelles techniques.

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