Où en est l’anti-trumpisme ?

La présidente de la Chambre des représentants des États-Unis Nancy Pelosi et le président Donald Trump lors de son discours sur l'état de l'Union au Capitole des États-Unis, le mardi 5 février 2019, à Washington DC. D. Myles Cullen/Wikimédia, CC BY-SA

Après un début d’année 2019 difficile avec le shutdown le plus long de l’histoire du pays ou encore l’échec des négociations avec Kim Jong‑un sur le nucléaire, Donald Trump profite, depuis quelques semaines, d’une confiance retrouvée.

Celle-ci résulte des conclusions du rapport du procureur spécial Mueller ou plus exactement du court résumé qu’en a livré William Barr, attorney général, ministre de la Justice de Trump, qui n’établit pas l’existence d’accords entre l’équipe du candidat Trump et les Russes ayant interféré dans la campagne de 2015-2016, et qui n’est pas en mesure de conclure s’il y a eu obstruction à la justice de la part de Trump.

Une lune de miel avec lui-même et ses plus fervents partisans, dont le président entend tirer des avantages médiatiques et politiques durables pour l’élection de novembre 2020. Quid, alors, de ses opposants ? Quels sont leur stratégie et leur message pour décrédibiliser l’action et le « style » de Trump, aujourd’hui et pour la campagne qui démarre ?

Quête de vérité

Quand on parle d’anti-trumpisme, au moins quatre dynamiques sont en jeu. La première est incarnée par l’opposition démocrate à la Chambre des représentants et au Sénat. Elle a deux ambitions pour les prochains mois, potentiellement concurrentes. D’une part, elle ne compte pas en rester là avec le rapport Mueller : elle exige que ce dernier lui soit communiqué rapidement et souhaite auditionner Mueller et Barr. Ce dernier a promis de rendre public le rapport sous peu.

Nancy Pelosi, la speaker de la Chambre, défend elle-même cette quête de vérité. D’autant que les conclusions de Mueller doivent nourrir les enquêtes parlementaires (et judiciaires) en cours sur la corruption et les conflits d’intérêts potentiels du Président – notamment des liens financiers avec la Russie et l’Arabie saoudite, auxquelles s’ajoute celle relative à sa situation fiscale – il est toujours propriétaire de ses entreprises et le montant comme l’origine de ses revenus sont en grande partie inconnus –, mais Trump résiste et opte pour la stratégie dilatoire.

L’attorney général William Barr chargé d’examiner le rapport du procureur spécial Robert Mueller sur l’ingérence présumée de la Russie dans l’élection présidentielle de 2016. McLean, Virginie le 24 mars 201. AFP/Alex Wong/Getty Images

Or, comme l’expliquait récemment CNN, « concernant le rapport Mueller, la première impression de l’opinion publique est la bonne ». En d’autres termes, Barr a imposé le narratif, le récit : celui d’une victoire de Trump. C’est pourquoi, malgré les suspicions et le fait que Mueller n’exonère pas Trump d’une possible entrave à la justice (limogeage de James Comey de la tête du FBI, par exemple), l’ensemble de ces enquêtes sont décrédibilisées aujourd’hui et le temps joue pour le Président : les investigations actuelles et futures prendront des mois, sinon des années.

Le temps administratif et judiciaire est long alors que le temps politique et de la communication est immédiat, et c’est là que réside la force de Trump qui n’a pas attendu pour se dire – à tort – complètement blanchi en se posant comme victime, seul contre tous – ce qui constituerait la preuve de sa bonne foi, de l’aigreur des démocrates, mauvais perdants de 2016. Cette tactique populiste lui a déjà réussi. Face à elle, le mot d’ordre des démocrates – « transparency » – répété en boucle sur les chaînes d’information américaines, risque de ne pas peser lourd.

Le défi des démocrates : se concentrer sur leur agenda

D’autre part, les démocrates au Congrès, et notamment Alexandria Ocasio-Cortez ou Nancy Pelosi, souhaitent que leurs troupes serrent les rangs en avançant sur le vote des lois et la protection des acquis de leur parti pour contrer Trump sur la santé, le climat, l’immigration, en particulier.

C’est alors qu’apparaît la deuxième dynamique anti-Trump : celle du Parti démocrate et des presque vingt candidates et candidats à l’investiture pour 2020. Ils et elles semblent moins miser sur les suites de l’enquête Mueller pour combattre le président-candidat. L’effet « pschitt » immédiat du rapport Mueller est aussi leur chance pour se mobiliser sur le fond, sur le projet. Le gros défi des démocrates sera de parvenir à se mettre d’accord sur un programme présidentiel et, à ce stade, le parti en est loin.

Qualifiés pour les discréditer de « socialistes » par Trump, ils doivent opérer une synthèse délicate entre propositions de gauche assumées et prudence centriste, qu’il s’agisse du coût des études supérieures, d’un « green new deal », d’une assurance maladie universelle ou encore d’une fiscalité des classes moyennes et supérieures plus équitable.

Cette synthèse, qui doit impérativement s’accompagner d’un récit collectif rassembleur, s’incarnera – ou pas – dans une personnalité qui aura l’immense défi de battre le Président sortant, ce qui est loin d’être gagné malgré la vague bleue des derniers Midterms.

Quel effet politique des mobilisations de rue anti-Trump ?

La troisième dynamique est celle de la rue. Les mobilisations militantes des femmes contre la limitation de leurs droits par l’administration en place, et de la jeunesse progressiste qui s’exprime contre le libre port d’arme, pour la justice sociale et la défense de l’environnement, notamment, se concrétiseront-elles dans les urnes en novembre 2020, non seulement pour la présidentielle mais aussi pour élire des parlementaires et des gouverneurs susceptibles de défendre leurs options à court et moyen terme ? Car si la rue a un écho médiatique certain, ce dernier doit trouver une traduction à la fois dans l’offre politique et dans la victoire d’hommes et de femmes qui la défendront.

Les milliers de femmes dans les rues de Washington, en octobre dernier, n’ont pas empêché la confirmation à la Cour suprême du juge Kavanaugh, pur produit d’un entre-soi masculiniste et blanc concentrant tous les pouvoirs. Ce sont donc les élu·e·s qu’il faut renouveler pour qu’ils et elles soient davantage représentatif.ve.s de la population, mais aussi pour prendre acte de la complexité du réel, porter l’agenda émancipateur qui reste à construire chez les démocrates, et produire des réponses transversales aux inégalités socio-économiques, de genre ou liées à l’origine ethnique qui se traduisent en particulier dans un moindre accès aux études supérieurs, à l’emploi, à la santé, à un environnement de vie non pollué.

Des manifestantes protestent contre la nomination du candidat à la Cour suprême Brett Kavanaugh au Capitole américain. Washington DC, le 6 octobre 2018. AFP/ROBERTO SCHMIDT

La dynamique s’est enclenchée lors des Midterms avec une augmentation de la participation électorale démocrate, notamment chez les jeunes en âge de voter. Nul doute qu’il y aura un « après-Trump » porté par une nouvelle génération, mais les effets sur la démocratie représentative ne s’en feront ressentir qu’à très long terme.

Trump a déjà lancé sa campagne

Enfin, la quatrième dynamique concerne l’opposition éventuelle à Trump au sein du Parti républicain. Elle semble sous contrôle, contrairement à 2016. Mitch McConnell, le leader de la majorité républicaine au Sénat, impose certaines limites au Président mais en coulisses, sans éclats, en lui demandant par exemple de reporter à 2021 au plus tôt toute réforme de la santé, en remplacement de l’Obamacare.

Ni le parti, ni Trump n’ont de plan B sur ce sujet – on rappelle que l’an passé, le Congrès alors républicain, a échoué à faire voter une nouvelle loi – et les élus conservateurs sont inquiets des répercussions d’une suppression de l’Affordable Care Act sur leurs électorats populaire et âgé. Si Trump revenait à la charge, il risquerait d’unir les démocrates et de les rendre combatifs. Ils ont, du reste, demandé au ministère de la Justice de défendre l’Affordable Care Act pour mettre les républicains au pied du mur face à leurs électeurs.

Trump n’est pas encore battu. Il mobilise les donateurs et a, d’ores et déjà, lancé sa campagne de terrain avec un staff de militants fortement organisé qui cible une vingtaine de millions de key voters dans les swing states, et ses soutiens font taire les voix discordantes chez les leaders républicains dans les États conservateurs. Pendant les primaires des Midterms, on a vu en effet s’opposer une ligne dure trumpiste et des candidats proches de l’establishment républicain.

La partie s’annonce certes difficile car, outre la forte participation démocrate lors de ces mêmes Midterms, il a manqué des voix aux candidats du Grand Old Party chez les électeurs républicains modérés (notamment les femmes blanches diplômées), alors même que Trump durcit chaque jour un peu plus son discours pour rejouer, un cran au-dessus, la carte identitaire de 2016.

La confirmation, aujourd’hui, d’une ligne extrême en matière de sécurité intérieure en atteste – limogeage de la ministre Kirstjen Nielsen, par exemple. Mais sa force est aussi de savoir « teaser », feuilletonner sur l’immigration, la santé, la politique étrangère, le commerce mondial. Il sait enfin prospérer sur le chaos qu’il a lui-même engendré. Et il est en confiance. Seul contre tous.


L’auteure a récemment publié « Trump, la revanche de l’homme blanc » (Textuel, 2018).