Par-delà le vote du 7 mai, faire face aux discriminations

Emmanuel Macron à Sarcelles, le 27 avril 2017. Martin Bureau/AFP

Quand on leur demande s’ils pensent avoir subi un traitement inégalitaire ou avoir été victimes de discrimination, 31 % des Français nés en France descendants de deux parents immigrés répondent par l’affirmative (comparativement à 13 % de la population française). Ces chiffres atteignent des niveaux particulièrement élevés pour ceux dont les parents sont nés au Maghreb, en Afrique subsaharienne et dans les DOM avec l’origine, la couleur de la peau, ou la nationalité en tête des motifs déclarés.

Une discrimination chiffrée

Ces indicateurs subjectifs concordent avec la réalité des discriminations mesurées de manière plus objective par les chercheurs en sciences sociales. Depuis le début des années 2000, la statistique publique permet en effet une estimation de plus en plus précise des écarts résiduels liés à l’origine immigrée, notamment sur le marché du travail grâce à l’exploitation de l’enquête Emploi, et ce en contrôlant l’éducation et le lieu de résidence entre autres variables sociodémographiques.

L’enquête « Trajectoires et origines », conduite en 2008 auprès d’un large échantillon de 21 000 personnes, offre quant à elle une variété inédite d’indicateurs de discrimination couvrant le marché du travail mais aussi le logement, l’éducation, les administrations, les services, les banques, les hôpitaux, etc.

Mais ce sont sans doute les études dites de testing qui constituent les preuves les plus flagrantes de discriminations « saisies sur le vif ». Pour le cas de la discrimination à l’embauche, par exemple, ces méthodes consistent à répondre à des offres d’emploi réelles par l’envoi de CV fictifs, équivalents en tout point, à l’exception du critère de discrimination que les chercheurs testent. Ce dernier est souvent suggéré par les prénom-nom du candidat et/ou dans des sections spécifiques du CV telle que la partie « divers » ou « loisirs ».

C’est ainsi que nous savons, grâce à une étude récente par testing, que la religion musulmane est en soi un facteur de discrimination en France : Michel doit envoyer cinq candidatures pour se voir offrir un entretien d’embauche ; Mohamed doit en envoyer vingt. Tous les deux sont nés au Liban mais le CV du premier suggère qu’il est catholique alors que celui du second laisse à penser qu’il est musulman.

Au cours des deux dernières décennies, une vingtaine d’études de ce type ont été conduites sur le marché du travail en France, en variant les origines suggérées dans les profils des candidats. Sans exception, elles mesurent toutes des écarts nets entre les taux de réponses positives reçues par les candidats issus des minorités et ceux qui ne signalent pas d’origine étrangère. Ces discriminations ont été mises en évidence pour des demandeurs d’emploi avec un niveau de qualification allant du CAP au Master, pour des secteurs qui varient de la boulangerie à l’informatique, et dans tous les coins de la France – de Marseille à Lille, des petites villes du Cotentin aux communes de l’île-de-France.

La France plus touchée que l’Allemagne et les États-Unis

Même lorsque les candidatures comportent des signaux d’excellence scolaire et professionnelle, rien n’y fait ; les discriminations peuvent baisser mais elles restent une réalité tangible et mesurable. La régularité de ces résultats et leur constance rend peu tenable l’argument selon lequel la situation des minorités en France serait réductible à des inégalités de type socioéconomique.

Bien que plus rares, de récents testings sur le marché du logement révèlent, eux aussi, de forts écarts, confirmant par là ce que nous ont appris les enquêtes statistiques quant aux inégalités résidentielles qui touchent les populations issues de l’immigration. Il convient, enfin, de mentionner d’autres formes de discriminations, plus difficiles à objectiver par des protocoles expérimentaux, mais tout aussi déterminantes dans le sort que subissent ces populations : l’éducation, la police, la justice, la sphère civique et politique, etc.

Ces discriminations sont, certes, loin d’être une spécificité française. Des études similaires sont disponibles pour une vingtaine de pays ; elles se prêtent particulièrement bien à la comparaison dans le domaine de l’emploi. Une récente méta-analyse (voir Quillian, Lincoln G. et coll. : « Discrimination in American and European Labor Markets : An International Meta-Analysis of Field Experiments », American Sociological Association) qui compare les taux de discrimination dans les pays pour lesquels on dispose d’au moins trois études différentes suggère que la France est plutôt en tête de peloton, loin devant l’Allemagne par exemple et avec des niveaux de discrimination même plus élevés que ceux aux États-Unis.

A Cergy-Pontoise, vue au loin sur le quartier de la Défense. Ludovic Marin/AFP

Ces discriminations existent au sein d’une société démocratique qui érige les valeurs d’égalité et tente de les mettre en œuvre via des politiques publiques plus ou moins efficaces depuis plusieurs décennies. La France fut en effet un des premiers pays européens à légiférer en matière de droit antidiscrimination (loi Pleven de 1972).

Et au-delà de la sphère juridique, ces discriminations sont à l’œuvre dans une société où la majorité des citoyens est hostile au racisme, où nombreuses sont les personnes qui pratiquent une forme de multiculturalisme au quotidien et ce, jusque dans les sphères privées comme en témoignent les taux élevés d’intermariage et de mixité sociale. C’est donc dire la résilience des discriminations.

D’une génération à l’autre

Elles relèvent de mécanismes complexes et multidimensionnels mêlant des aspects structurels et institutionnels (fonctionnement du marché du travail, marché du logement et ségrégation spatiale, système scolaire, discrimination statistique, régime de citoyenneté et rapport de l’État à la diversité, etc.), des effets de réseaux et des comportements d’entre-soi (préférence pour le groupe et favoritisme, rôle des relations sociales dans l’accès à l’emploi, au logement, etc.) ainsi que des facteurs individuels et cognitifs (catégorisation cognitive et identité sociale, stéréotypes, biais implicites)…

Ces inégalités liées à l’origine sont, par ailleurs, transmises d’une génération à l’autre via des mécanismes plus généraux qui sous-tendent la reproduction des inégalités sociales. On les sait particulièrement virulents en France, un pays où l’association entre le diplôme des parents et ceux des enfants est parmi les plus élevées des pays de l’OCDE. Enfin, ce type d’inégalités, qu’on pourrait qualifier d’ethnoraciales, émanent de classifications morales et symboliques qui hiérarchisent des groupes humains, classifications dont les racines remontent à des contextes historiques caractérisés par des rapports de domination intenses tels que la colonisation et l’esclavage. La France a connu, hélas, ces deux derniers.

Aujourd’hui, ce type de classification touche des populations impliquées dans des mouvements migratoires dans un contexte politique et social de plus en plus hostile ; la France est là aussi directement concernée.

Quelle leçon politique ?

La France est un pays où les discriminations ethnoraciales sont intenses et durables : tel est le constat actuel. Il est indéniable, si on croit un minimum au caractère cumulatif de la connaissance qui nous vient des recherches en sciences sociales. Et s’il faut en tirer une leçon politique dans le contexte électoral actuel, elle consiste à reconnaître que long est encore le chemin de la lutte contre ces discriminations qui portent atteinte non seulement au principe d’égalité des chances mais, au-delà, à la dignité humaine et au droit égal au respect pour tous les citoyens d’une démocratie.

Comment imaginer, alors, une telle situation au sein d’un régime politique dirigé par un mouvement qui prône des mesures discriminatoires inscrites dans la loi et directement mises en œuvre par l’État ? Des mesures qui cibleraient ouvertement ces mêmes populations qui pâtissent déjà du système actuel…

Prendre le risque de voir le Front national arriver au pouvoir ferait clairement abstraction du sort de ces minorités qui restent largement privées de voix politique. Si la « France de la diversité » penche clairement à gauche (lire Tiberj, V. et P. Simon, « La fabrique du citoyen. Origines et rapport au politique en France »). Les partis et mouvements politiques qui dominent la sphère publique restent très réticents à défendre leur cause à l’échelle nationale. A l’échelle locale, de nombreuses études ethnographiques témoignent de processus d’intimidation et d’exclusion qui entravent leurs marges de manœuvre dans les politiques locales et au sein du secteur associatif.

À côté des musulmans, des juifs, des Roms, des noirs, des Arabes, des migrants, des réfugiés, d’autres catégories stigmatisées risquent de connaître un sort qui ne sera guère meilleur. Derrière sa neutralité apparente, le « ni-ni » leur tourne le dos. Et alors qu’il semble parfois porter un message de quête d’une certaine justice sociale, il reste complètement dépourvu de toute forme de solidarité vis-à-vis de ces minorités, durablement défavorisées dans la société française.

Le combat pour la justice sociale dans une société diverse ne peut pourtant être accompli que lorsqu’il est mené en tandem avec la lutte antidiscrimination.