Les forces démocratiques syriennes dirigées par les Kurdes sur le champ pétrolier d'al-Omar à Deir Al Zor, en Syrie, lors de l'annonce qu'elles avaient mis fin au contrôle de l'État islamique sur les terres de l'est du pays, 23 mars 2019. Rodi Said/Reuters

Parmi les Kurdes visés par l’offensive turque : les milliers de femmes qui ont affronté Daech

Les combattants kurdes qui font face à l’offensive turque – dont on vient d’apprendre la suspension temporaire – ont comparé la décision de Donald Trump de retirer les troupes américaines du nord de la Syrie à un « coup de poignard dans le dos ».

Depuis le début des bombardements, le 9 octobre, les opérations militaires menées par l’armée turque dans le nord de la Syrie contre les Forces démocratiques syriennes – qui sont les alliés les plus déterminés et les plus efficaces de Washington dans la guerre contre Daech – ont fait au moins 72 morts parmi la population et plusieurs autres dans les rangs des combattants kurdes, au sein desquels les pertes pourraient se compter en dizaines, voire en centaines.

Les combattants kurdes sont des partenaires majeurs des États-Unis au Moyen-Orient. Entre 2003 et 2017, ils ont contribué à renverser le régime de Saddam Hussein, lutté contre Al-Qaïda et chassé Daech du nord de l’Irak et de la Syrie.

Les femmes ont largement participé à ces combats, comme c’est le cas depuis le XIXe siècle, période à laquelle la commandante kurde Kara Fatma dirigea un bataillon ottoman de 700 hommes et 43 femmes contre l’Empire russe.

C’était certes inhabituel à l’époque, mais les femmes kurdes font depuis longtemps figure d’exceptions dans un Moyen-Orient en général très conservateur.

Qui sont les Kurdes ?

Le Kurdistan, où je suis né, est l’une des plus grandes nations du monde à ne pas avoir d’État propre. Quelque 35 millions de Kurdes occupent une région montagneuse qui s’étend sur une partie de la Turquie, de l’Iran, de l’Irak, de la Syrie et de l’Arménie.

Le peuple kurde a été divisé une première fois sur le plan politique au XVIIe siècle, quand son territoire a été réparti entre les empires ottoman et safavide. Lorsque l’érudit romain Pietro Della Valle se rendit dans la région, il s’étonna d’y croiser « des femmes kurdes qui se déplaçaient en toute liberté, sans porter le hijab ». Il précisa par ailleurs dans son carnet de voyage de 1667 qu’elles « s’entretenaient avec les hommes, Kurdes comme étrangers, sans la moindre difficulté ».

Après la Première Guerre mondiale, les accords Sykes-Picot, conclus entre la Grande-Bretagne et la France, ont conduit au tracé de frontières arbitraires au sein du Moyen-Orient et à la création de protectorats coloniaux. Ce partage a de nouveau divisé le peuple kurde, en quatre pays distincts : la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie tels que nous les connaissons aujourd’hui.

Les Kurdes ont établi des régions semi-autonomes en Irak et en Syrie. En Iran et en Turquie, ils dépendent du gouvernement central. Reuters

Depuis, les Kurdes n’ont eu de cesse de se battre pour leur indépendance. Au cours des dernières décennies, ils sont parvenus à établir des régions autonomes en Irak et en Syrie.

En revanche, leur lutte armée se poursuit en Iran et en Turquie. Les deux pays considèrent que cette minorité ethnique représente une menace terroriste et oppriment les populations kurdes en toute impunité.

Cette configuration a placé le Kurdistan – qui se trouve être, sur son territoire, une nation plutôt pacifique et prospère, car dotée d’importantes réserves pétrolières – au cœur d’un véritable bourbier sur le plan géopolitique.

Jusqu’à la récente volte-face de Donald Trump, les États-Unis ont apporté leur concours aux Kurdes en Syrie, en Irak et en Iran, ce qui s’est révélé essentiel dans le cadre de la lutte contre Daech, puisque pas moins de 11 000 membres de l’organisation terroriste ont été capturés.

Or la Turquie, alliée des États-Unis, estime que les Forces armées syriennes sont intimement liées au Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK, lequel se bat en faveur de l’autonomie kurde en Turquie depuis les années 1980.

En mai 2018, plus de 250 personnes ont été tuées lorsque la Turquie a bombardé la ville syrienne d’Afrin, à majorité kurde, considérée par l’armée turque comme un « corridor terroriste ».

Des panaches de fumée s’élèvent du côté syrien, aux abords de la frontière sud-est de la Turquie, au cours des bombardements des forces turques, le 10 octobre 2019. Lefteris Pitarakis/AP

Les féministes du PKK

Si le PKK, mouvement marxiste-léniniste fondé en 1978, fait sans conteste figure d’adversaire de l’État turc, il s’agit aussi de l’un des mouvements les plus féministes de tout le Moyen-Orient.

L’organisation politique a tenu son premier congrès sur les droits des femmes en 1987. À cette occasion, Sakine Cansiz, cofondatrice du parti assassinée en 2013, faisait valoir que le principe fondateur du PKK, à savoir « l’émancipation de tous », s’appliquait aussi aux femmes.

Aujourd’hui, l’une des priorités politiques du parti consiste en la reconnaissance expresse de la place essentielle des minorités religieuses, des dissidents et des femmes au sein de la vie démocratique.

Dans les régions autonomes kurdes d’Irak et de Syrie, les femmes jouissent des mêmes droits que les hommes. Par ailleurs, le gouvernement régional kurde irakien compte une plus forte proportion de femmes que le gouvernement du Royaume-Uni, par exemple (30 % contre 20 %).

La charte de la Fédération syrienne semi-autonome du Kurdistan, établie en 2012, prévoit que les femmes occupent au moins 40 % des postes dans la fonction publique. Chaque institution publique syrienne kurde doit en outre être coprésidée par un homme et par une femme.

Les femmes représentent par ailleurs 30 % des combattants kurdes déployés au Moyen-Orient. Plus de 25 000 Kurdes sont par ailleurs mobilisées en Syrie au sein des Unités de protection des femmes, brigades exclusivement féminines reflétant les principes d’émancipation des femmes du PKK. À titre de comparaison, l’armée américaine ne compte que 14 % de femmes dans ses rangs.

Ce sont des troupes kurdes féminines qui ont sauvé des milliers de Yazidis pris au piège par Daech sur le mont Sinjar en Irak en 2014, et ont participé à la libération de la ville de Raqqa du joug de l’organisation terroriste en 2017.

Une combattante irakienne membre des Peshmergas, l’armée kurde, nettoie son arme (2003). Caren Firouz/Reuters

Égalité au front, mais pas sur tous les fronts

Malgré la relative liberté dont jouissent les femmes au Kurdistan par rapport à d’autres régions du Moyen-Orient, l’égalité des sexes n’est pas un fait accompli dans la société kurde.

En 2014, au Kurdistan irakien, seuls 12 juges sur 250 étaient des femmes, et le gouvernement ne comptait qu’une ministre. Les mutilations génitales féminines, les mariages d’enfants et les crimes d’honneur – l’assassinat de femmes accusées d’avoir déshonoré la famille d’un homme – persistent, notamment dans les zones rurales du territoire kurde. De plus, à ma connaissance, les préoccupations féministes telles que l’égalité salariale ou le mouvement #MeToo ne sont pas d’actualité dans la région.

Il apparaît par ailleurs clairement, d’un point de vue historique, que de nombreuses dirigeantes kurdes de renom n’ont réussi que dans la mesure où leur émancipation ne remettait pas en cause l’autorité masculine. Au cours de la Première Guerre mondiale, Lady Adela Khanum, alors à la tête de la province kurde d’Halabja, a sauvé la vie de nombreux officiers de l’armée britannique sur le champ de bataille, ce qui lui a valu d’être surnommée la « Princesse des braves ».

Il se trouve qu’elle n’avait accédé au pouvoir à la mort de son mari. Bien qu’elle ait gouverné la province de 1909 à 1924, elle n’a rien fait de particulier en faveur des droits des femmes.

Alors que les femmes britanniques se battaient encore pour obtenir le droit de vote, la dirigeante kurde Lady Adela menait ses propres troupes dans le cadre de la Grande Guerre. Wikimedia

Une liberté durement acquise

Bien souvent, lorsque les femmes kurdes ont été perçues comme défiant l’autorité masculine, elles l’ont payé très cher, parfois de leur vie.

C’est ce qui est arrivé à la toute première femme à avoir combattu au sein de l’armée kurde. Margaret George Malik a rapidement gravi les échelons d’une hiérarchie exclusivement masculine dans les années 1960, ce qui l’a amenée à diriger les troupes kurdes au cours de la guerre d’indépendance contre l’Irak.

Elle a été assassinée en 1969 dans des circonstances non élucidées. Certains historiens pensent qu’elle a été tuée par son amant pour avoir rejeté sa demande en mariage, tandis que d’autres sont convaincus qu’elle a été assassinée par les autorités kurdes, qui voyaient d’un mauvais œil son influence croissante. Quoi qu’il en soit, le meurtre de Margaret Malik témoigne des combats que doivent encore mener les femmes kurdes aujourd’hui.

Il est intéressant de noter que, dans la langue kurde, le mot « femme », jin, a la même racine que le terme utilisé pour désigner la vie, jiyan. Jin et jiyan sont par ailleurs tous deux liés au mot jan, qui renvoie aux contractions de l’accouchement.

Dans une région où de multiples menaces pèsent sur elles – qu’il s’agisse des frappes de la Turquie, des actes terroristes perpétrés par Daech ou des multiples manifestations du patriarcat –, les femmes du Kurdistan se battent pour rester en vie et demeurer libres, au prix d’efforts considérables et courageux.


Traduit de l’anglais par Damien Allo pour Fast ForWord.

This article was originally published in English