Philosophie : le confinement selon Leibniz

Carrés avec cercles concentriques, Vassily Kandinsky, 1913. Wikipedia

Si l’on devait faire un schéma de l’étrange organisation qui s’est mise en place depuis le lundi 16 mars, date à laquelle le confinement a été décrété, on pourrait emprunter à Leibniz celui de la Monadologie.

Quelles sont les caractéristiques systémiques de la configuration de la société du confinement ? Essayons dans un premier temps de les décrire.

D’abord, chacun est enfermé chez soi, sans porte ni fenêtre puisqu’il n’a plus le droit de sortir, sinon pour sa subsistance. On assiste à la spatialisation du dogme libéral de la promotion de l’individu et de l’atomisation de la société : autant de noyaux indépendants les uns des autres, mais qui forment monde du point de vue de leurs perspectives : du moins est-ce l’ensemble des perspectives qui est le monde.

Fenêtres paradoxales

Si les individus sont séparés, emmurés, ils continuent néanmoins d’être en lien : ce lien est rendu possible par les chaînes d’information bien sûr qui centralisent et redistribuent l’information, mais essentiellement par les réseaux sociaux, Facebook, Instagram, Whatsapp, etc. Pour appartenir au réseau, il faut se connecter via un écran, fenêtre paradoxale sur le monde, puisqu’il donne à voir autant qu’il cache, qu’il masque (telle est la fonction de tout écran) et qu’il montre (comme espace de projection ou comme interface). Il est à première vue une médiation : mais peut-être n’y a-t-il plus rien à médiatiser, peut-être l’écran est-il en phase de devenir le réel, et l’on serait bien en peine de découvrir ce qu’il y a derrière les écrans, à moins de rendre visible ce qui se cache, et qui dès lors apparaîtrait à travers un écran.

De fait, l’événement du Covid-19 accède à une visibilité à nulle autre pareille, alors même que chacun est confiné chez soi, et a comme seul horizon le mur de son voisin, la rue, la courette, ou la clôture du jardin pour ceux qui vivent à la campagne.

Préfiguration de la modernité

Une toile est tissée qui assure une forme d’horizontalité dans le lien, certes régulièrement trouée par les messages issus d’en haut, de l’Élysée, du gouvernement, réaffirmant une verticalité et une instance décisionnaire, un ordre qui ne soit pas seulement une organisation immanente (l’ordre du réseau), mais également une ordre qui organise (l’ordre donné, l’ordre du commandement) censé tenir son principe de raison en lui-même… (mais surtout informé par les experts, en l’occurrence à l’heure qu’il est, les médecins).

Organisation et ordre, verticalité, mais surtout horizontalité, voilà les coordonnées du système, coordonnées en réalité déjà anciennes mais qui atteignent aujourd’hui à l’épure. Or ces coordonnées évacuent la dimension de l’espace, elle-même réduite à un ordre (organisation). Les points du réseau échangent sans plus se déplacer, l’espace est idéal, comme l’espace leibnizien.

Certes, cette configuration extrême est née de la crise du Covid-19, mais n’est-elle pas la vérité de la configuration de notre modernité, et spécifiquement de la vie urbaine ?

Configuration métaphysique

Chez Leibniz, cette configuration est une métaphysique : il ne s’agit pas d’une organisation contingente, politique, historique, ou réactive à quelque épidémie, mais bien l’être du monde, l’être des monades, et la seule façon possible de rendre compte de ce monde. Ce monde ainsi que tous les éléments qui le composent, sont non seulement rationnels, mais ont une raison d’être. C’est là la justification de Dieu, dont le monde manifeste la perfection.

Nous sommes aujourd’hui loin du sens axiologique du système, nous sommes également loin de toute forme de justification ou de théodicée qui était à l’œuvre dans l’entreprise leibnizienne. Pourtant, il est remarquable que le schéma qu’il dessine permette si bien de modéliser la société qui est la nôtre. Nous pouvons même émettre l’hypothèse qu’il ne s’agit pas, pour nous, d’une organisation contingente du social, mais sa vérité, en tant qu’elle est la conséquence d’une idéologie profonde : la rencontre du pacte libéral et de la rationalité scientifique.

Voyons maintenant comment Leibniz articule la clôture des monades sur elles-mêmes à l’organisation du monde.

L’un des enjeux de la Monadologie est de penser ensemble diversité et harmonie. Le problème d’une telle entreprise est bien sûr de savoir d’où peut se constituer une telle description : l’observateur est-il l’un des points du système ? Mais alors comment saisir l’ensemble ? Et s’il est l’ensemble, peut-il saisir le détail ? Mais surtout, de quel droit se met-il à la place de Dieu ?

A ces questions, la logique du réseau semble apporter des réponses, du moins une schématisation. Chaque point est indispensable au réseau, participe de sa constitution, a un accès presque infini à partir de sa position, et néanmoins est intégralement dépendant des autres, en tant que le système est l’ensemble des liens qui confèrent à chaque point un statut de relais, de contributeur, de terminal et de passeur.

Certes, on aurait du mal à user de la définition leibnizienne de la monade pour rendre compte de l’’individu » contemporain, même si l’on peut établir une filiation qui nécessiterait de convoquer une lourde historiographie – ce qui n’est pas ici notre objet. La théodicée leibnizienne comme système moral ne nous sera pas non plus d’une grande utilité pour lire la situation actuelle, l’enjeu du philosophe allemand n’est pas le même que le nôtre, ses outils métaphysiques non plus. Il n’empêche, il a créé un schème qui peut être exportable.

Plan d’ensemble et déterminisme

« Les Monades n’ont point de fenêtres, par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir. » écrit-il à l’article 7 de la Monadologie. Il ne peut donc y avoir aucune interaction directe entre les monades, tout est médiatisé par le plan d’ensemble, tout se tient comme dans un système, prétendre agir à partir de sa seule volonté libre et autonome est une illusion ; si une modification apparaît, elle se répercute sur l’ensemble.

Cet ensemble, chez Leibniz, est régi par une rationalité intégrale, qui renvoie d’un côté au déterminisme (toute chose a une cause, et l’on peut analyser la notion de chaque chose à l’infini) ; de l’autre côté au bienfait du système, puisque chaque chose a une cause au sens d’une justification. Mais cette justification ne peut être pensée au niveau individuel : tout étant lié, elle renvoie à l’infinité du déterminisme dans lequel chaque chose s’inscrit, infinité du déterminisme qui est le monde lui-même, celui que choisit Dieu, parce que c’est le meilleur possible en termes de coût rationnel là aussi. On dirait, en mathématicien, que Dieu a choisi la solution élégante, c’est-à-dire la plus économique. Comme le résume Émile Boutroux dans sa présentation, « Dieu a, dès l’origine, réglé toutes les monades sans exception de manière qu’à chaque perception distincte de l’une d’elles correspondent, en toutes les autres, des perceptions confuses, et réciproquement, de telle sorte que chaque monade soit représentative de tout l’univers, à son point de vue ».

Voilà pourquoi l’ensemble des points de vue est le tout, de la même manière que dans un réseau, c’est l’ensemble des points qui sont le réseau, mais également leur ordre (qui chez Leibniz s’apparente à une harmonie). Nietzsche reprendra l’idée du perspectivisme, mais après avoir évacué Dieu et toute forme de rationalité immanente : pour autant, on retrouve l’idée qu’il n’y a de monde que l’ensemble des perspectives, qu’il soit chaotique ou ordonné.

Chaque individu est un point de vue sur le monde, mais en tant qu’il l’est, il ne peut le transformer. Car si chaque monade est un point de vue, et que le monde est l’ensemble des monades, alors il n’y a plus de monde en dehors des monades. L’ultra libéralisme saura tirer profit de cette équation : les individus, mus par leur désir, ou leur conatus, participe d’un plan d’ensemble en suivant leurs intérêts égoïstes – plan d’ensemble qui maximise la rentabilité pour un minimum de coût. Dieu est remplacé par la main invisible ou les lois du marché. Lois du marché que servent aujourd’hui les politiques, en les accompagnant plus ou moins d’aménagements sociaux, les identifiant aux lois de la nature.

Le monde comme système

Or la vérité de cet ordre (idéologique et non métaphysique) se révèle et s’incarne dans le confinement. La globalisation du marché qui repose sur l’atomisation du social manifeste son vrai visage : l’espace est devenu inutile, les villes se sont vidées, les rues et les routes sont désertes, le monde se dissout, mais il demeure à travers le point de vue de chacun confiné chez lui, le nez sur son écran, à l’affût des nouvelles du monde. Le monde est un système, et chacun d’entre nous y participe, impuissant.

Pourtant ce monde de chair et de sang certes existe bel et bien dans les hôpitaux, car la douleur y est réelle, la tâche ardue et les moyens modiques. Mais ce point névralgique qui est également point aveugle du système libéral-global, réorganise l’ensemble de la planète en réseau, réaffirmant la compatibilité, voire l’articulation aujourd’hui rendue nécessaire, entre l’individu-atome et le social-réseau.

Il y aurait bien sûr d’autres conclusions à tirer, d’autres réflexions à faire, à partir de cette situation inédite et sidérante. La modéliser est un premier pas. Le deuxième serait de voir, derrière la fermeture des portes et des fenêtres sur les monades/individus, la résistance d’un élan de solidarité qui veut faire société en dehors des réseaux, ou en se servant des réseaux sans y être inféodé, ce désir de commun que le pacte libéral a nié pour se construire. Et le commun se décline en politique, cela s’appelle les services publics, les droits réels, la solidarité, la redistribution. Le troisième serait de tirer les conclusions de l’évacuation de la dimension spatiale comme coordonnée naturelle, au profit d’un simple ordre idéal (le réseau) : cette configuration radicalisée par le confinement décrit assez correctement le fonctionnement des villes, où l’espace est quadrillé et fonctionnel. Pour sortir de l’espace idéal (au sens d’une simple idée), ne faut-il pas réintégrer dans le social une dimension naturelle, celle du lien de l’homme à la terre, comme le seul cadre possible où ré-élaborer une pensée politique ?

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