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Pourquoi les sous-marins nucléaires sont un choix militaire judicieux pour l’Australie face à la Chine

Dirigeants australiens et français sur le pont d'un sous marin entouré d'autres personnes.
L'Australie revient sur l'accord de plus de 55 milliards d'euros qu'elle avait conclu en 2016 avec la France pour 12 sous-marins non nucléaires. Ici, Emmanuel Macron avec le premier ministre australen Scott Morrison à Sydney, le 2 mai 2018. Brendan Esposito/AFP

Le gouvernement australien a décidé que la meilleure option pour le pays était d’accélérer la production d’une plate-forme de sous-marins à propulsion nucléaire plus performante avec les États-Unis et le Royaume-Uni.

L’Australie sera ainsi plus étroitement intégrée dans l’orbite américaine. Technologiquement et militairement, cela signifie que si les États-Unis entrent en conflit dans la région indopacifique, il sera beaucoup plus difficile pour les Australiens de ne pas être directement et presque automatiquement impliqués.

C’est aussi un élément positif en termes de dissuasion face à la Chine. Sur les prochaines années, le nouvel accord renforcera le pouvoir de dissuasion qu’a l’Australie face à Pékin.

Les stratèges et les dirigeants chinois devront prendre en compte les risques accrus et seront sans doute moins enclins à décider de se lancer dans des actions hostiles. Les enjeux seraient trop élevés et les perspectives de succès trop faibles.

Sous-marins nucléaires ou conventionnels : quelle différence ?

Ces dernières années, le gouvernement australien et son ministère de la Défense ont davantage mis l’accent sur les capacités militaires à plus longue portée, notamment avec la Defence Strategic Update de 2020.

Ce plan inclut l’acquisition de missiles ainsi que de capacités spatiales et cybernétiques. Les sous-marins à propulsion nucléaire s’inscrivent dans ce cadre, bien au-delà des capacités navales australiennes existantes.

L’avantage des sous-marins nucléaires est qu’ils n’ont pas besoin de remonter à la surface et peuvent rester immergés, donc furtifs, plus longtemps. À l’inverse, les sous-marins à propulsion conventionnelle (diesel-électrique) doivent faire surface régulièrement, s’exposant alors à la détection. Ils disposent donc d’une portée furtive bien moindre.

Le Suffren est le plus récent des sous-marins nucléaires français. Issu du programme Barracuda, il a été livré à l’armée le 6 novembre 2020. Nicolas Tucat/AFP

Le nouvel accord va potentiellement transformer les capacités de la défense australienne, lui permettant de déployer ses sous-marins sur des distances bien plus importantes. Par ailleurs, l’Australie sera bien mieux intégrée avec les forces américaines et britanniques.

C’était évidemment moins le cas concernant l’accord précédent, de 90 milliards de dollars australiens (environ 56 milliards d’euros), signé avec la société française DCNS pour construire jusqu’à douze sous-marins.

L’ironie est que la France disposait de la propulsion nucléaire dans ses sous-marins Barracuda ; et si l’Australie avait opté pour cette option lors de la signature de l’accord en 2016, les Français auraient pu dire : « D’accord, nous allons reproduire notre technologie et vous la donner ». Dans ce cas, l’Australie serait sans doute sur le point de se faire livrer son premier sous-marin nucléaire.

Mais les Australiens ont demandé une propulsion conventionnelle, ce qui a retardé le programme français et donne désormais à la France une bonne raison d’être irritée par ce nouvel accord.

La question est de savoir quand les sous-marins américano-britanniques seront opérationnels, car les sous-marins français étaient loin d’être prêts.

Le nouvel accord permet potentiellement à l’Australie de louer des sous-marins britanniques et/ou américains, de manière temporaire, afin de développer l’expertise australienne en matière de propulsion nucléaire. Au minimum, on peut s’attendre à voir des équipages australiens à bord, aux côtés des Américains ou des Britanniques, pour développer leurs connaissances.

Mais pour le moment, l’Australie n’a pas la capacité d’exploiter et de maintenir des sous-marins nucléaires. Elle ne dispose pas de l’infrastructure nécessaire.

Cela signifie que le pays va soit devoir dépenser d’immenses sommes d’argent pour mettre en place cette infrastructure, soit sous-traiter cette mission au Royaume-Uni ou aux États-Unis, ce qui le soumettra à leur dynamique politique intérieure et le rendra redevable.

Quand est-ce que ça a mal tourné ?

L’Australie a fait des erreurs dans la gestion de sa future capacité sous-marine ces quinze dernières années. Elle aurait dû prendre une décision sur la conception d’un nouveau sous-marin il y a longtemps – avec un programme de développement réaliste – et s’y tenir.

Ainsi, elle a refusé d’autres options, notamment une mise à niveau de son sous-marin actuel de classe Collins, pour une version plus récente, plus élégante et plus performante.

À la place, le pays a opté pour une conception radicalement nouvelle, que même les Français n’avaient jamais construite auparavant. Tout ce qui fait appel à une technologie de pointe est susceptible d’entraîner des retards et des dépassements de coûts. Et c’est exactement ce à quoi l’Australie a été confrontée.

Un sous-marin de classe Barracuda à propulsion nucléaire en construction dans les ateliers DNCS. L’Australie devait se doter de sous-marins conventionnels adapté des Barracudas. Charly Triballeau/AFP

Entre-temps les tensions sont montées dans la région et la nécessité d’acquérir de nouveaux sous-marins performants est devenue d’autant plus pressante et importante.

La combinaison de ces facteurs a conduit à une réévaluation rigoureuse des décisions antérieures jugées un peu trop hâtives en ce qui concerne les besoins australiens futurs en matière de sous-marins.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que la décision australienne d’opter pour une plate-forme technologique fiable, connue, mieux intégrée aux systèmes américains et, avec un peu de chance, opérationnelle beaucoup plus rapidement, semble susciter une large approbation au sein des cercles de l’industrie de la défense du pays.

Quels impacts sur l’industrie de la défense australienne ?

Les détails restent vagues, mais il semble que le plan initial consiste à sous-traiter le développement des sous-marins aux États-Unis ou au Royaume-Uni.

Mais si l’Australie doit être autonome, ce dont le gouvernement semble reconnaître la nécessité, une grande partie de cette technologie devra être transférée sur place – au moins pour permettre la maintenance.

De nombreux aspects de la construction de ces sous-marins ne sont pas directement liés à des connaissances spécifiques des secrets de la propulsion nucléaire. Une partie considérable du travail pourrait donc être effectuée en Australie. Mais cela entraînera des retards et des coûts supplémentaires.

La situation régionale est plus turbulente que jamais et la perspective que l’alliance américaine vienne à la rescousse l’est aussi. L’ironie est que, afin d’être plus autonome, il est nécessaire pour l’Australie de mettre les bouchées doubles pour intégrer la technologie et les compétences américaines. Les Américains sont les leaders mondiaux dans ce domaine et ils ont la capacité industrielle de fournir rapidement les équipements.

Le ministre australien de la Défense, Peter Dutton, est allé à Washington pour persuader les États-Unis de partager leur technologie. L’arrangement AUKUS prévoit de développer une base industrielle technologique et des lignes d’approvisionnement – cela signifie que les États-Unis et le Royaume-Uni semblent convaincus de la capacité de l’Australie à soutenir ces engagements.


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Comment la Chine va-t-elle réagir ?

La question est fondamentale : cet accord accroît-il la sécurité de l’Australie ? Il ne fait aucun doute que le pays subira des critiques virulentes et acerbes de Pékin, qui verra les récents développements d’un très mauvais œil.

Mais la rhétorique chinoise ne doit pas être prise au pied de la lettre. Elle est en grande partie tournée vers ses propres citoyens. Il s’agit pour la Chine d’influencer et de façonner l’opinion d’une manière qui soit conforme à ce qu’elle perçoit comme étant ses intérêts.

Ces dernières années, à l’image de son renforcement militaire, la Chine s’est radicalisée dans sa rhétorique mais la plupart des experts en sécurité affirment qu’il s’agit surtout d’intimider des adversaires potentiels afin qu’ils fassent marche arrière.

L’un des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins chinois Type 094, en service depuis 2007. Mark Schiefelbein/AFP

Alors, une coalition AUKUS plus performante, avec l’Australie au milieu, dissuade-t-elle ou agace-t-elle encore plus la Chine ?

Il y a, en Australie, un consensus croissant sur le fait que le pays doit faire davantage pour dissuader les actions chinoises dans la région. Or, la dissuasion exige des capacités crédibles. Cette nouvelle alliance est cohérente avec ce raisonnement.

Le pays a décidé de mettre ses œufs dans le panier de la sécurité américaine depuis 70 ans – et cette nouvelle coalition va dans ce sens. L’espoir est que la collaboration avec le Royaume-Uni et les États-Unis améliorera la capacité de l’Australie à se défendre.

Mais les sous-marins ne sont vraiment utiles que si vous envisagez de devoir les utiliser. Tant que ce n’est pas le cas, une diplomatie habile et un engagement régional sont essentiels. Le Livre blanc de la politique étrangère australienne de 2017 parlait d’investir dans les liens de sécurité régionale. Pour que ce changement de politique améliore la sécurité du pays, il doit être associé à des efforts beaucoup plus importants visant à renforcer la sécurité et la stabilité aux côtés des voisins de l’Australie en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique.

This article was originally published in English

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