Pourquoi nous cherchons une maison de retraite pour les singes de laboratoire

Macaca mulatta dans une réserve à Porto Rico. Wikipedia, CC BY

Pourquoi nous cherchons une maison de retraite pour les singes de laboratoire

Lui, c’est Rufio, un vieux beau aux yeux verts et au nez camus. Avec l’âge, la télé est devenue son activité préférée et l’embonpoint s’est installé. Pourtant, son charme nonchalant me fait encore craquer chaque fois que je le vois. Elle, c’est Cannelle, sa compagne. Tout l’opposé. Une véritable boule d’énergie au caractère bien trempé, avec qui rien n’est jamais gagné. Chaque jour, il faut l’amadouer. Chaque jour, il faut recommencer. Lui a 15 ans, elle 19. Ce ne sont pas des adolescents. C’est un couple de macaques rhésus de mon laboratoire de recherche.

Chez les macaques rhésus, la durée de vie est en général de 25 ans, mais les trentenaires ne sont pas rares dans les centres de primatologie de par le monde. Sous l’œil vigilant des vétérinaires de l’Université du Maryland, une Jeanne Calment a atteint l’âge vénérable de 40 ans, malgré un diabète contracté à l’âge déjà respectable de 29 ans !

Cannelle, toujours sur la brèche, jauge l’inconnu venu la photographier. CNRS, Author provided
Paparazzi ou pas, Rufio, lui, reste scotché à sa télé. CNRS, Author provided

Rufio et Cannelle ont fait leur travail : ils ont été les partenaires de mes recherches pendant plusieurs années. Maintenant, mon vœu, c’est de leur trouver une maison de retraite. Un endroit où ils perdraient le confort de notre laboratoire (avec sa température à 22-24°C et son humidité à 40 % toute l’année), mais où ils auraient l’occasion de retrouver un espace extérieur. Ils pourraient y redécouvrir le froid, la neige, la pluie, le soleil et le vent qu’ils ont connu pendant leurs quatre premières années dans le centre de primatologie français où ils sont nés. Leurs congénères sauvages sont d’ardents conquérants qui ont colonisé toute l’Asie, déserts, montagnes et villes compris !

Un modèle indispensable

Le macaque rhésus est intelligent, émotif et social, comme l’humain. C’est cette proximité même qui en fait un partenaire essentiel dans nombre de domaines de recherche : pour évaluer l’efficacité et la non-toxicité de certains médicaments (en dernier recours, quand aucun rat ou souris ne peut les remplacer), pour développer des vaccins, ou encore pour comprendre notre cerveau et ses maladies. Et c’est notamment cette proximité qui nous impose de les traiter avec le plus grand respect et justifie la stricte réglementation imposée à la recherche sur le primate en Europe et en France. C’est aussi pour cette raison que les primates ne représentent que 0,18 % des animaux utilisés à des fins scientifiques contre 60 % de souris.

Parlons clairement du sujet le plus délicat qui soit : pour que la recherche puisse se faire, il est nécessaire de pratiquer des analyses post-mortem d’un organe, le cerveau, pour ma part, puisque je suis neuroscientifique. Dans ce cas, une euthanasie humaine et sans douleur doit être pratiquée, comme celle mise en œuvre par le vétérinaire pour nos animaux de compagnie. Nécessaire scientifiquement, elle est réalisée après autorisation du département du Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation chargé de la protection des animaux en recherche. Quand il est possible de s’en passer, on le fait, et de plus en plus souvent. Dans la recherche sur le cerveau, par exemple, les avancées des méthodes et procédures permettent de travailler avec les animaux jusqu’à la fin du projet de recherche (qui dure en général 5 ans) sans nécessité d’avoir recours à l’euthanasie.

Rentrons dans les détails pour comprendre pourquoi, et dans quelles conditions, on réalise ces investigations. Un neurone fait 10 à 30 microns de diamètre : il est impossible de le voir par simple imagerie médicale. L’IRM fonctionnelle (IRMf), une technique non invasive que l’on utilise pour voir le cerveau humain, arrive – au mieux – à voir des cubes de 2 à 4 millimètres cubes, qui contiennent chacun des millions de neurones. Par conséquent, tout ou presque de ce que vous avez lu ou entendu à propos de nos neurones, a été découvert chez l’animal, et pour les primates, chez le singe macaque.

Le cerveau n’a pas de récepteur à la douleur : on peut donc y introduire de très fines électrodes, et l’activité des neurones est étudiée alors même que l’animal est en train de voir, d’agir, ou d’apprendre. Impressionnant ! Mais cela ne fait pas mal. Cette technique est comparable à celle utilisée chez certains patients épileptiques : avant d’enlever la zone malade de leur cerveau, les chirurgiens explorent les fonctions des zones environnantes avec des électrodes, tout en gardant le patient éveillé. C’est fondamental pour éviter de détruire des zones importantes comme celles de la parole, impossible à trouver si le patient dort. Le même principe est utilisé chez le singe : seul moyen de « voir » les signaux électriques que les neurones utilisent pour communiquer entre eux. Dans certaines de ces études de neurophysiologie, il n’est pas nécessaire d’examiner le cerveau à la fin de l’étude. Les électrodes sont retirées sans léser le cerveau. L’animal retrouve alors son état normal, prêt pour une retraite bien méritée.

Dans d’autres études, comme celles auxquelles Rufio et Cannelle ont participé, pas besoin de savoir ce que fait le neurone : le niveau de résolution de l’IRMf humaine est suffisant. Un implant est donc simplement mis sur le crâne pendant la durée des examens pour éviter les photos « bougées » du cerveau. À la fin du projet, il est retiré, sans séquelle. Encore un candidat à la retraite.

Organiser la retraite

Mais pourquoi, dans ces conditions, n’avons-nous pas déjà de maison de retraite pour macaques, au moins une ? Les raisons sont diverses. D’abord, il est difficile pour des chercheurs de contacter des parcs zoologiques. Certaines personnes nous traitent de « tortionnaires », aussi, les responsables de parcs animaliers ne sont pas prêts à accueillir les retraités des laboratoires : ils pourraient être stigmatisés par ceux-là même pour qui défendre les animaux implique forcément de vilipender les chercheurs.

Quant à nos amis macaques, ils ne nous aident pas. Contrairement aux chevaux, chats, chiens, ou rongeurs de laboratoire qui peuvent être adoptés par tout un chacun, les macaques rhésus sont tout aussi intelligents que despotiques. Chacun sa place dans une hiérarchie stricte, et tout manquement peut être puni de violents coups et vilaines morsures. Exit donc l’accueil en famille pour Rufio et Cannelle. Ils appartiennent à la faune sauvage. Il faut du bon grillage, des soigneurs formés et prudents, et des vétérinaires compétents.

Certains chercheurs ont osé demander… et certains responsables de parc ont déjà accepté d’accueillir des macaques de laboratoire. Sans flonflon ni publicité. Je leur rends hommage ici. Le défi, aujourd’hui, c’est d’aller plus loin et de monter de vraies maisons de retraite. Une au moins pour commencer, disons pour une demi-douzaine de couples comme Rufio et Cannelle. Avec pignon sur rue, et l’aide de tous, des chercheurs au grand public. C’est le projet que mûrit depuis des années déjà le Groupement de réflexion et d’action pour l’animal (Graal).

Poster du Graal. Grall, CC BY

Depuis 20 ans, le Graal et Marie-Françoise Lheureux, sa présidente-fondatrice, trouvent des adoptants pour des chevaux, chats, chiens, ou rongeurs de laboratoire. L’association a même déjà placé avec succès plus de cinquante de nos ombrageux macaques. Pour le projet de maisons de retraite pour macaques de laboratoire, le Graal a le soutien du Groupe interprofessionnel de réflexion et de communication sur la recherche (Gircor). Le Gircor est l’association chargée par les établissements de recherche biomédicale comme le CNRS et l’Inserm pour lesquels je travaille, d’informer le public sur la réalité de la recherche animale et de promouvoir le bien-être des animaux partenaires de la recherche.

Graal et Gircor travaillent aujourd’hui avec Patrick Violas qui a créé La Tanière, un parc animalier qui va bientôt ouvrir ses portes dans la région de Chartres. Patrick Violas est prêt à relever le défi d’accueillir la première maison de retraite pour macaques de laboratoire. Et au moins un autre projet est en gestation. Le Rêve Macaca, un sanctuaire pour macaques retraités, que Lucie Fehrnbach Gélin et Christophe Durand planifient dans la région de Reims. Ces initiatives me donnent bon espoir. Ils vont l’avoir leur maison de retraite, Rufio et Cannelle ! Et bien d’autres après eux.