À l'église méthodiste St-Paul, à Brooklyn, le technicien Joseph Stoute se prépare pour une diffusion de la messe en direct, le 22 mars. AP Photo/Bebeto Matthews

Prêcher l’évangile sans répandre le virus : la communauté chrétienne se prépare à célébrer Pâques en ligne

Dans le contexte de la pandémie de Covid-19, les leaders religieux du monde entier ont été priés ou contraints de fermer les portes de leurs lieux de culte.

De nombreux pays ont suspendu les célébrations religieuses publiques pour la première fois depuis la pandémie de grippe de 1918 – or, même à l’époque, certaines villes, en plaidant la nécessité, avaient gardé leurs églises ouvertes.

Bien que certains prêtres et pasteurs chrétiens aient insisté pour maintenir l’ouverture de leurs lieux de culte, de nombreuses églises et autres groupes chrétiens dans le monde cherchent actuellement à établir une certaine forme de présence en ligne pour prêcher l’évangile, sans répandre le virus.

La révérende Janet Cox, diacre à l’église méthodiste Saint-Paul, à Brooklyn, devant une nef vide, livrant un sermon retransmis en direct à l’intention d’une congrégation en confinement, le 22 mars dernier. AP Photo/Bebeto Matthews

Pour les juifs, les chrétiens et les musulmans, le Covid-19 frappe à un bien mauvais moment. Pessa’h, Pâques et le ramadan se déroulent en fin de semaine ou approchent à grands pas. Pour les membres de ces communautés, ces fêtes comptent parmi les plus sacrées de leur calendrier respectif.

Qu’il s’agisse de musulmans qui font leurs prières quotidiennes depuis leur maison sur WhatsApp, de familles juives partageant le Seder sur Skype ou de chrétiens tapant sur leur clavier « le Seigneur est vraiment ressuscité ! » dans le cadre d’une rencontre matinale de Pâques sur Zoom, la pandémie recèle pour tous les croyantes et croyants la promesse d’une façon entièrement nouvelle de souligner cette période importante sur le plan religieux.

La religion virtuelle : une pratique ancienne

Strictement parlant, la religion en mode virtuel n’a rien de nouveau. En effet, cette pratique date d’avant l’avènement d’Internet, et même de l’électricité. À l’époque médiévale, les religieuses et les moines cloîtrés accomplissaient leurs pèlerinages en lisant les comptes rendus de voyageurs, franchissant la distance jusqu’à Bethléem ou Rome en marchant dans leur cellule. Depuis longtemps, les personnes handicapées participent aux célébrations de leur communauté religieuse par l’entremise de la radio, de la télévision, du téléphone et d’autres modes de transmission audio.

Les premières manifestations de culte et de prière en ligne chez les chrétiens ont – elles aussi – été motivées par la tragédie. Le cas le plus ancien pourrait bien être une cérémonie commémorative de l’Église presbytérienne à la suite de la catastrophe de la navette spatiale Challenger, en 1986. La mort et le deuil sont de puissants moteurs de changement sur le plan religieux, et ont souvent provoqué l’émergence de nouvelles dispositions d’esprit à l’égard des médias et de la technologie.

Transmission en direct, clavardoirs, univers virtuels… Depuis lors, les cybercommunautés religieuses se sont épanouies. En 2004, le Conseil méthodiste du Royaume-Uni fonde Church of Fools, une église virtuelle peuplée d’avatars, laquelle donne lieu à la création de la paroisse Web de Saint-Pixel, puis à un réseau et à un groupe Facebook du même nom. La même année est lancée l’i-church, une « communauté en ligne expérimentale » faisant partie de l’Église d’Angleterre.

À l’église luthérienne de la Croix, à Victoria, en Colombie-Britannique, on peut voir un panneau d’affichage où l’on remercie les intervenants de première ligne, et invite les fidèles à prier sur le Web. Matthew Robert Anderson, Author provided

On parle beaucoup de la religion en ligne comme étant un phénomène « sans précédent ». Ce n’est pas le cas. Ce caractère nouveau réside plutôt dans la simultanéité avec laquelle des groupes religieux partout dans le monde investissent le Web.

Dans un ouvrage qu’il a rédigé au sujet des églises virtuelles, le théologien et sociologue Tim Hutchings expose six hypothèses pour expliquer l’avènement de la religion numérique :

1. Les gens reviennent vers les lieux leur offrant une expérience qui vaut la peine d’être répétée

Ce peut être en raison d’un sermon éloquent ou d’une musique particulièrement inspirante. Toutefois, si les gens reviennent, c’est le plus souvent pour l’esprit communautaire, l’amitié, la reconnaissance et l’occasion de s’impliquer de manière tangible. Si une église en ligne n’arrive pas à fidéliser ses visiteurs et à faire en sorte qu’ils se sentent comme faisant partie d’une communauté, c’est peine perdue.

2. Une présence en ligne signifie de nouvelles occasions d’être plus accessible et ouvert

Les groupes religieux traditionnels ont peine à se faire accueillants et inclusifs, et ce, depuis un certain temps déjà. Or, de nombreux pionniers des cybercommunautés religieuses ont remis en question ce caractère exclusif, ouvrant leurs portes aux croyants qui ne se sentaient pas les bienvenus ailleurs.

Les églises en ligne attirent des chrétiens de diverses allégeances théologiques et sexuelles, des personnes neuro-atypiques ou aux prises avec un handicap, ainsi que des gens qui ont été – ou sont encore – rejetés par leurs églises locales. La crise de le Covid-19 représente une occasion unique pour toutes les églises de se rendre plus accessibles et ouvertes aux groupes historiquement exclus des bancs de leur congrégation, tout en prenant soin d’accommoder les fidèles en fonction de leur degré de littératie numérique.

3. La diversité en ligne requiert d’être protégée

Les communautés et les réseaux en ligne peuvent aussi constituer le lieu d’actes de haine et de harcèlement, comme ont d’ailleurs commencé à le découvrir certaines communautés qui affluent vers les modes de transmission en direct. Des logiciels sécurisés, des codes de conduite responsables et des modérateurs attentifs sont essentiels, même si trouver ces derniers peut prendre du temps.

4. Reproduire en ligne un lieu de culte « normal » n’est pas une mauvaise idée en soi

En dépit des possibilités visuelles illimitées sur le plan de la conception virtuelle qui leur sont offertes, les premières congrégations chrétiennes à faire leur apparition sur le Web ont adopté l’architecture reconnaissable des cathédrales et des clochers de l’époque médiévale.

Particulièrement en temps de crise, nous avons tendance à nous tourner vers les lieux qui nous sont familiers et les personnes qui font figure d’autorités. Dès les premières semaines de la pandémie, il n’était pas étonnant de voir de nombreux groupes religieux choisir de retransmettre en direct des versions épurées de leurs activités régulières, accompagnées de musique, d’un sermon et de lectures que les fidèles pouvaient suivre à la maison.

5. La « normalité » est appelée à changer

Tim Hutchings a suivi un petit groupe d’églises en ligne durant plus d’une décennie. Il a constaté que les plus populaires survivent parce qu’elles acceptent d’expérimenter. Chacune de ces églises a d’abord misé sur des éléments familiers. Puis, elles ont gagné suffisamment en confiance pour s’adapter à leur nouveau milieu.

Le terme « virtuel » véhicule parfois une notion d’infériorité – mais les cybercommunautés religieuses affirment que l’expérience qu’elles offrent en ligne est plus qu’une simple simulation de ce qui se déroule dans une église locale. Les nouvelles idées, pratiques liturgiques et interprétations théologiques qui les portent prennent du temps à mûrir.

À titre d’exemple, pour les membres de la communauté chrétienne dont les rencontres sont axées sur la communion, l’idée d’une messe célébrée exclusivement en ligne a suscité plusieurs débats sur le sens même du geste. Pour beaucoup, la communion – ce moment où le pain et le vin sont bénis – est considérée comme « un sacrement » traduisant la présence de Jésus-Christ. Des chrétiens s’interrogent actuellement sur la signification de cette présence lorsqu’elle survient en ligne.

Le débat sur la signification de la communion est aussi vieux que le christianisme lui-même ; celui entourant la communion numérique se poursuit depuis des décennies. Au cœur de cette nouvelle normalité dictée par la pandémie, au moins une institution chrétienne d’importance a suggéré que la communion en ligne pourrait être acceptable, après tout.

6. L’expérience existe sur le terrain

Dans presque toutes les communautés religieuses, il y a ceux et celles qui ont consacré des décennies à explorer les possibilités de la religion virtuelle. Toutefois, ces personnes fréquentent rarement les établissements confessionnels. Or, les églises peuvent faire appel à ces spécialistes, et apprendre d’eux.

Le révérend Christian Rauch, prêtre à l’église catholique Saint-André, à Lampertheim, en Allemagne, debout devant des photos de paroissiennes et paroissiens, le 4 avril dernier. AP Photo/Michael Probst

Promesses et périls

Durant la première semaine de culte à distance en Italie, un prêtre catholique a eu l’idée d’imprimer des photos couleur des membres de sa congrégation pour ensuite les fixer avec du ruban gommé aux bancs de la nef. Dans une photo mémorable, on le voit debout, bras tendus en prière devant tous ces visages. Partout dans le monde, d’autres églises se sont empressées d’imiter ce geste extraordinaire.

Aussi inspirant que cet acte puisse l’être, on l’a immédiatement transformé en mème Internet – où l’on a retourné la situation avec humour en suggérant que « quelqu’un s’était plaint parce qu’une photo ne se trouvait pas à son banc habituel » – pointant ainsi du doigt la petite politique propre à certaines communautés paroissiales. Le prêtre et son adversaire virtuel dépeignent à la fois les promesses et les périls des transformations numériques.

Le culte numérique deviendra-t-il une occasion de repenser de façon radicale ce que cela signifie à la fois d’être fidèle et de faire partie d’une communauté ? Ou – un peu à l’opposé –, dans cette ruée vers le Web, ne se résumera-t-il pas simplement à la même vieille institution présentée sous une nouvelle forme ? Seul le temps nous le dira. Alors qu’approchent rapidement les toutes premières Pâques en ligne pour une multitude de fidèles, la communauté chrétienne est sur le point de le découvrir.

This article was originally published in English

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