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Proche-Orient : le retour de la « cause palestinienne »

Foule brandissant des drapeaux palestiniens
Manifestation pro-palestinienne au Caire, 18 octobre 2023. Khaled Desouki/AFP

Les manifestations organisées dans de nombreux pays arabes et musulmans en soutien à la population de la bande de Gaza, depuis que la minuscule enclave palestinienne est pilonnée jour et nuit par Israël en riposte aux attaques du Hamas le 7 octobre 2023, ont replacé au cœur des discussions la problématique de la « cause palestinienne ».

La conflagration au Proche-Orient remet en effet à l’avant-plan des discussions l’avenir des Palestiniens, à Gaza mais aussi en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, où la situation s’est embrasée au cours des derniers jours. La cause palestinienne – une formule qui recouvre, on le verra, de nombreuses significations, parfois fort différentes – semble fédérer les opinions publiques dans le monde arabo-musulman, et cela depuis des décennies. Mais qu’en est-il au juste, et dans quelle mesure l’escalade actuelle du conflit peut-elle renforcer ces sentiments parmi les populations de ces pays ?

Résurgence spectaculaire du soutien à la Palestine

L’attaque du Hamas – qui s’est soldée par l’assassinat de quelque 1 400 Israéliens, presque tous des civils, et de nombreux actes de barbarie à l’égard des victimes, sans oublier la prise de quelque 200 otages, dont des enfants en bas âge – n’a pas fait l’unanimité dans le monde arabe et musulman. Il serait en effet caricatural d’affirmer que le Proche-Orient tout entier se serait en quelque sorte rangé derrière ces atrocités.

Néanmoins, on ne peut nier que les événements du 7 octobre ont été perçus par certains segments des sociétés de la région comme une manifestation compréhensible de la « résistance » à la longue occupation des territoires palestiniens par Israël.

Dès les premières heures de l’assaut, ce sont ainsi des centaines de personnes qui, de Ramallah à Beyrouth, en passant par Le Caire, Bagdad ou Damas, sont descendues dans les rues pour chanter, danser et scander leur soutien au peuple palestinien et à sa cause historique. Les réseaux sociaux ont par ailleurs été envahis d’expressions de solidarité avec le Hamas, décrit comme « héroïque » face au sort des Palestiniens depuis des décennies, tandis que se propageait comme tendance sur X (anciennement Twitter) le hashtag #Palestine-is-my-cause.

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Dans leur majorité, les dirigeants des pays arabes voisins ont fustigé Israël avec force et apporté leur soutien à Gaza, y compris dans ceux des pays qui avaient pu appuyer un rapprochement avec Tel-Aviv. Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a décrit la riposte militaire d’Israël comme une « réaction allant au-delà du droit de se défendre » et s’assimilant à une « punition collective » contre les habitants de Gaza. En Irak, le premier ministre Mohammed al-Soudani a rappelé le soutien indéfectible de son pays à la cause palestinienne. En Syrie, le ministre des Affaires étrangères a qualifié l’opération du Hamas d’« honorable » et de « seule manière pour les Palestiniens d’obtenir leurs droits légitimes ». On peut s’interroger sur la sincérité des sentiments ici exprimés, même si tous reflètent, a minima, une posture imposée par la perception qu’ont ces dirigeants des attentes de leurs opinions publiques.

Beaucoup croyaient la cause palestinienne enterrée, ou, à tout le moins, reléguée au second plan, sur fond d’impasse des négociations de paix et d’une multiplication des crises au Proche-Orient qui avait recentré l’attention sur d’autres théâtres de conflit (Irak, Syrie, Yémen, Afghanistan…). Or la « question palestinienne » a désormais opéré son grand retour dans les cœurs et les esprits des peuples de la région, et plus largement sur la scène internationale.

La virulence des frappes israéliennes sur Gaza ces dernières semaines, et le désastre humanitaire provoqué par l’imposition d’un blocus total par l’État hébreu, sont indiscutablement autant de facteurs démultiplicateurs de l’appui apporté aux Palestiniens.

Qu’entendre au juste par « cause palestinienne » ?

L’expression d’un soutien à la cause palestinienne et la manifestation d’une solidarité envers Gaza et le drame vécu par ses populations civiles ne rendent toutefois pas évidente l’identification des contours exacts de cette cause. De manière intuitive, ses partisans y arriment la notion générale d’une violation historique des droits d’un peuple, sans toujours être en mesure d’expliciter ce que recouvrent ces droits.

Pour certains, la cause palestinienne aurait pour dessein premier la création d’un État palestinien indépendant, quoiqu’il n’existe aucun consensus quant à son territoire et ses frontières : s’agit-il de la Palestine historique, celle d’avant 1948 ? Parle-t-on de la Palestine de l’après-1948, de celle issue de la guerre des Six Jours de 1967 ? Est-ce la Palestine comprise sous l’angle de la solution à deux États ou au sein d’un seul et même État avec Israël – État qui serait donc binational ?


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Pour d’autres, la cause palestinienne porte avant tout sur le droit au retour des réfugiés palestiniens sur leur terre originelle, dont ils avaient été contraints de fuir en 1948 lors de la Nakba – la catastrophe, le désastre en arabe.

Au regard de la complexité de la situation proche-orientale et du temps qui a passé depuis la fondation de l’État d’Israël, une telle indétermination définitionnelle n’est pas surprenante. Le pourrissement du conflit israélo-palestinien et de la situation à Gaza comme en Cisjordanie a aussi énormément contribué à cet éclatement graduel de ce qui pouvait naguère apparaître comme une cause unifiée en plusieurs causes distinctes et pas nécessairement articulées entre elles.

Symptomatiquement, l’Autorité palestinienne elle-même, dans sa quête de vision pour l’avenir, s’interroge aujourd’hui sur l’essence de cette cause – sans grande clarté néanmoins – et sur les moyens d’y rallier le plus grand nombre. Au mois de décembre 2021, Mahmoud Abbas s’entretenait ainsi par téléphone avec le président russe Vladimir Poutine au sujet des « derniers développements de la cause palestinienne », puis rencontrait le maréchal Sissi à Charm el-Cheikh, dans le Sinaï, pour demander le soutien de l’Égypte aux Palestiniens. Dans les deux cas, aucune proposition concrète pour promouvoir cette cause n’était cependant apportée.

Pressions de la rue : la fin des Accords d’Abraham ?

Il faut bien admettre que nombre d’États arabes, à commencer par l’Égypte, en paix formelle avec Israël depuis 1978, sont embarrassés par l’enchaînement des événements récents ; tout en acceptant de faciliter l’organisation et le passage de l’aide humanitaire vers Gaza, l’Égypte s’est d’ailleurs refusée à accueillir des flots de réfugiés palestiniens sur son territoire. Le discours d’appui des autorités à la cause palestinienne procède davantage de la pression exercée par la rue égyptienne, des milliers de manifestants clamant leur solidarité envers Gaza à travers le pays.

La colère est vive dans nombre d’autres capitales arabes, surtout après que le Hamas et le Hezbollah, avec le parrainage de l’Iran, ont appelé à plusieurs « jours de colère » en réponse à l’offensive d’Israël et au nombre toujours croissant de morts et de blessés parmi les civils à Gaza. « Mort à l’Amérique ! Mort à Israël ! », pouvait-on entendre ici et là dans les différents cortèges, ce qui illustre sans ambiguïté la persistance de la cause palestinienne, loin d’avoir été oubliée dans l’imaginaire collectif arabe et qui continue ainsi de résonner dans la conscience politique locale.

La Jordanie, autre État du Proche-Orient en paix avec son voisin, a échoué à contenir des protestations massives en faveur de Gaza, et ce d’autant que les Palestiniens représentent une composante significative de la population. En Libye, des centaines de manifestants ont brandi des drapeaux aux couleurs de la Palestine et couvert leurs visages du célèbre keffieh palestinien, défilant en hommage aux « martyrs » de Gaza et de Cisjordanie. D’importantes foules se sont rassemblées en Turquie et en Iran, à l’extérieur des ambassades israéliennes, mais aussi britanniques, américaines et françaises, pour hurler leur indignation face à la situation et à l’inaction de la communauté internationale.

Se pose en outre inévitablement la question de l’avenir des Accords d’Abraham signés en septembre et décembre 2020 entre Israël et plusieurs pays arabes et musulmans (Émirats arabes unis, Bahreïn, rejoints plus tard par le Maroc et le Soudan), de même que celle de la normalisation des relations de l’État hébreu avec d’autres pays pivots du Proche-Orient, à commencer par l’Arabie saoudite, qui a d’ores et déjà suspendu tout processus de rapprochement diplomatique avec Israël.

Internationalisation : quel changement de donne ?

À l’échelle internationale, le combat pour la reconnaissance des droits du peuple palestinien n’est pas une nouveauté ; mais la guerre de Gaza revivifie cette cause. Si l’on connaît les actions du mouvement BDS (Boycott, Divestment and Sanctions) en Occident, qui vise à exercer des pressions sur Israël jusqu’à l’autodétermination pleine et souveraine des Palestiniens, on a pu voir émerger ces dernières années certaines tendances nouvelles, telle la mobilisation « Palestinian Lives Matter », en référence au mouvement antiraciste Black Lives Matter aux États-Unis.

Évidemment, les Palestiniens accueillent positivement ce regain de solidarité, car ils ont toujours considéré que sans un appui extérieur fort, leur lutte de libération nationale demeurerait irréalisable. Rappelons que la cause palestinienne s’est internationalisée dès les années 1960 ; à l’époque déjà, elle était principalement portée par les mouvances étudiantes et politiques de gauche, qui voient toujours dans cette cause une lutte d’émancipation contre une oppression coloniale impérialiste. La jeune génération palestinienne axe d’ailleurs la plupart de ses demandes autour de l’idée d’une égalité de droits avec les Israéliens, ce qui facilite la convergence de leur cause avec d’autres luttes, anticoloniales notamment.

Par-delà les risques d’instrumentalisation dont elle a toujours souffert, la cause palestinienne se reconfigure donc sous nos yeux, ouverte au monde et à différents possibles. Encore faudra-t-il apprécier dans quelle mesure les reconfigurations présentes, une fois passée l’actualité immédiate, le temps de la guerre, augureront d’un quelconque progrès au niveau politique à moyen et plus long terme.

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