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Quand la bande dessinée représente les corps dans toute leur diversité

Une image de l'album Touchées » de Quentin Zuitton. Payot Rivages

La bande dessinée est devenue un formidable outil pour traiter de questions sociétales, depuis les violences faites aux femmes aux interrogations sur les effets des pandémies, les ravages du dérèglement climatique, sans oublier les addictions. Tandis que la bande dessinée connaît un processus d’« artification », c’est-à-dire que les planches dessinées sont reconnues comme un des secteurs de l’art contemporain, que son marché a plus que quadruplé entre 1991 et 2015, 53 millions d’albums ont été vendus en 2020, année qui avait été annoncée comme celle du sacre du 9e art en France, pourtant bousculée par le Covid-19. L’apparition de nouvelles séries, l’essor de l’édition indépendante, le traitement de nouvelles questions attestent de son dynamisme.

Certaines thématiques apparaissent en effet porteuses de sens et d’interrogations sur notre propre société et la place des femmes et des hommes. Dans cette perspective sont privilégiées ici les perceptions et les représentations graphiques du corps humain, dans certains de ses aspects.

Le corps des femmes

Davantage qu’un carrefour pour tous les publics, la bande dessinée est une fenêtre sur le monde permettant de prendre conscience d’une question importante et de se l’approprier. Au-delà des seules pin-up, des miss et des personnages de la littérature pornographique ou érotique, la question du corps des femmes a pris de plus en plus d’importance. En 2007, le prix Artémisia, créé par Chantal Montellier et Jeanne Puchol, récompense les œuvres assurant la promotion de la bande dessinée féminine et des autrices. Parmi les albums lauréats : Nos âmes sauvages, Esthétique et filatures, Trop n’est pas assez, Ainsi soit Benoîte Groult

Tous les thèmes peuvent être abordés, mêlant informations et humour à l’instar de Tonino Benacquista et Florence Cestac qui ont réuni leurs talents dans Des salopes et des anges. Les lectrices et lecteurs y découvraient trois femmes voulant se faire avorter, en Angleterre, en restituant, avant la loi Veil de 1975, des situations, des contextes et des combats : le planning familial, le manifeste des 343 publié dans le Nouvel Observateur en 1971, la création du MLAC en 1973. Ainsi, longtemps cantonnée à satisfaire un regard masculin à travers des stéréotypes, la représentation des femmes a beaucoup changé. Les corps désirés, assujettis, dominés laissent la place à de tout autres images, partagées et promues aussi bien par des femmes que des hommes, à l’instar de François Bertin, avec Regarde les filles (Vraoum, 2016) ou de Ulli Lust (Trop n’est pas assez, çà et là, 2012).

Quant aux autrices, jadis pratiquement absentes, elles ont progressivement pris une place de plus en plus visible. Claire Bretecher qui fit ses premières armes à Pilote avait créé le personnage d’Agrippine (1988) ; d’autres autrices, comme Annie Goetzinger, abandonnant pour un temps les personnages fictionnels, ont rendu hommage à des figures féminines du passé, des femmes créatives et libres comme Colette. Dans le sillage de cette lame de fond, Marjane Satrapi ou Pénélope Bagieu, promouvant pour l’une l’autobiographie et pour l’autre les oubliées de l’histoire, ont rencontré un succès phénoménal.

Les violences faites aux corps des femmes

Bien avant le mouvement actuel contre toutes les formes de violence, dans tous les milieux et univers culturels, des créateurs et créatrices de récits graphiques se sont interrogés sur les victimes et auteurs de violences, la culture du viol et le sexisme ordinaire.

Les violences conjugales ont donné lieu à des planches expressives. C’est ainsi que l’éditrice et scénariste Marrie Moinard a fait appel à des auteurs et des autrices pour traiter des brutalités faites aux femmes et des diverses formes de domination. Un premier album, intitulé Les artistes se mobilisent contre la violence faite aux femmes, a bénéficié du soutien d’Amnesty International – deux autres suivront.

D’autres autrices, appartenant au mouvement de la bande dessinée du réel, n’ont pas hésité à traiter de sujets très contemporains, mais souvent à l’écart des grands circuits traditionnels. C’est ainsi que Marine Spaak aborde la question du viol conjugal mis en ligne par le magazine belge Femmes plurielles, en mars 2018. Marion Malle traite dans blog de l’impunité des hommes célèbres violents.

Les albums de fiction, tout en reposant sur des témoignages ou des expériences personnelles, ne sont pas en reste. Avec, par exemple, Touchées, publié en 2019, Quentin Zuttion entend retracer l’histoire de trois femmes victimes de violences sexuelles qui se retrouvent lors de séances « d’escrime thérapeutique ».

Les corps handicapés

D’autres corps ont été malmenés à la suite d’une naissance, d’un accident, d’une agression ou d’un autre événement, mais contrairement à une idée reçue, le 9e art n’a pas hésité à traiter de la question du handicap physique. Certains auteurs se sont même engagés, comme Peyo, le dessinateur des aventures de Johan et Pirlouit et des Schtroumpfs. Il a accepté, en 1994, d’apporter son concours à l’association des paralysés de France. L’album qu’il signa comprenait 16 pages et avait pour titre Les Schtroumpfs éclopés.

La bande dessinée documentaire, dite de reportage ou du réel, mais aussi la bande dessinée « historique » comptent de nombreux corps atrophiés, dont les membres ont été tordus ou coupés pendant un conflit ou à la suite d’un accident. La science-fiction, quant à elle, a fait un sort aux bas-fonds, aux espaces interlopes, aux lieux marginalisés accueillant des corps handicapés, mutilés ou mutants. Que l’on songe à Philippe Druillet, Paul Gillon ou Moebius.

D’autres genres et univers graphiques n’ignorent pas les corps estropiés, défigurés ou différents. Comes avait inventé le personnage de Silence, muet, pas très malin et profondément gentil dans une histoire atemporelle et David B s’était risqué à l’autobiographie dans L’Ascension du Haut mal, album primé à Angoulême en 2000 qui fait le récit de son enfance en compagnie de son frère aîné « gravement épileptique ».

Ces personnages ne sont pas enfermés dans une vision doloriste, ils ne sont pas des laissés pour compte, bien au contraire. Certains superhéros se déplacent en fauteuil roulant, d’autres sont aveugles, à l’instar de Daredevil.

Relever la présence des corps handicapés tient d’une enquête portant sur une histoire des représentations ainsi que sur la constitution d’un imaginaire du handicap, provisoire ou définitif.

Les corps contrefaits

Les corps hors-normes informent sur les sensibilités d’une époque, sur la façon dont les sociétés fantasment leurs horizons désirables ou stigmatisent leurs limites effrayantes. Spectaculaires et difformes, monstrueux ou grotesques, les corps en bande dessinée peuvent s’émanciper des limites ordinaires pour inventer des configurations révélatrices d’inquiétudes, de sidérations voire de certaines formes de rêveries sur des altérités visuelles du corps. Des corps tératologiques aux néo-corporalités techno-augmentées, la bande dessinée explore par le réalisme horrifiant, les formes noires et ambivalentes du fantastique ou les devenirs de la science-fiction.

Les difformités tératologiques les plus extraordinaires ne sont pas le signe de l’imaginaire dans sa liberté. Elles dessinent aussi comme une contre-anatomie précise : les corps des mutants, des superhéros polymorphes, les corps augmentés dans des excroissances ou des prothèses exposent des peurs (la maladie, la contamination) et des angoisses identitaires (la transformation, les pathologies mentales) qui trouvent leurs expressions dans le dessin – comme chez Charles Burns.

Dans leur malléabilité, les corps peuvent par l’excès comique venir subvertir les normes sociales attachées au corps idéal : trop gros, trop grand, pas assez présent, envahissant, maladroit, le corps affiche une résistance contre-culturelle (R.Crumb), une présence en excès (Blast de Larcenet), une plasticité fantaisiste (Edika) ou ouvertement offensante (Reiser) qui défait l’impeccable assurance de la perfection corporelle. Réalistes ou stylisés, par la peur ou le rire, les corps contrefaits inscrivent ouvertement le discours social qui les produit et qu’ils contrarient.

La question corporelle s’avère essentielle pour examiner les perceptions, les dysfonctionnements et les manières de vivre. Le corps est à la fois un lieu de sensations et de compréhension du monde dans lequel nous vivons. La littérature graphique permet d’en rendre compte et de nouer ensemble le corps sujet et le corps objet. Si l’on est peut-être enfin sorti des querelles en légitimité et que la question de la reconnaissance culturelle de la bande dessinée n’est plus aussi vive aujourd’hui que par le passé, elle s’est imposée, dans la variété de ses formes contemporaines, dans son entière aptitude à traiter de tout type de sujets sociétaux qu’elle représente tout en les interrogeant en profondeur.

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