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Quand Marcel Proust nous parle de physique

Marcel Proust sur un timbre-poste français.
Marcel Proust sur un timbre-poste français. Shutterstock

La littérature, ce stéthoscope ultra sensible, permet d’explorer de nouveaux imaginaires et nous renseigne aussi sur l’état de notre société, son passé, ses rêves, ses aspirations. À travers cette série, « Imaginer le réel  », on a par exemple observé comment le grand âge est représenté en fiction ou le succès du bovarysme. Ce dernier épisode s’intéresse aux échos scientifiques de l’œuvre de Proust.


Marcel Proust, dont on fête le centenaire de la mort, a écrit avec À la recherche du temps perdu, une sorte de Divine Comédie à la française, publié à partir de 1913. Comme l’œuvre de Dante au XIIIe siècle résumait les savoirs du Moyen-âge, Proust aborda toutes les facettes de la connaissance acquise à l’orée du XXe siècle.

Il argumente sur l’esthétisme avec ses artistes types : le compositeur Vinteuil, le peintre Elstir, l’écrivain Bergotte, il parle de médecine côtoyant Freud en psychologie, il traite de l’art de la guerre à la veille de 14-18. On trouve beaucoup de références aux techniques nouvelles : le téléphone transmet le spectre de sa bien-aimée grand-mère, le train d’une heure 22 quitte la gare Saint-Lazare, l’aéroplane l’émerveille à l’égal d’un dieu apparaissant à un Grec ancien. La théorie de l’évolution lui est connue : « Le mot sélection suivie de naturelle réfère aux travaux de Darwin. »

Finalement, Proust se fait l’écho des progrès décisifs de la science. Or, en physique, le début du XXe siècle fut témoin de deux révolutions qui bouleversèrent notre vision du monde : la relativité qui conteste le caractère absolu du temps et la mécanique quantique qui, par son indéterminisme, remet en question la réalité.

Examinons dans son œuvre les reflets de ces immenses avancées.

Pour commencer, quelques souvenirs scolaires

Dante fait allusion (Purgatoire, chant XV) à la première loi de l’optique, celle de la réflexion lumineuse formalisée par Descartes au XVIIe. À son tour, Proust invoque la deuxième loi, celle de la réfraction, pour décrire très tendrement les rapports qu’il entretient avec sa grand-mère :

« [Mes] pensées se prolongeaient en elle sans subir de déviation parce qu’elles passaient de mon esprit dans le sien sans changer de milieu, de personne. »

Il se remémore d’autres leçons apprises au lycée :

« Pour un physicien, la place qu’occupe la plus petite balle de sureau s’explique par le conflit ou l’équilibre de lois d’attraction et de répulsion qui gouvernent des mondes bien plus grands. »

On ressent le charme désuet des leçons d’antan quand on électrisait une barre d’ébonite en la frottant avec une peau de chat.

Un physicien ne peut manquer de deviner l’effet Doppler dans la phrase :

« Il y avait aussi un nouveau sifflet qui était exactement pareil à celui d’un tramway, et comme il n’était pas emporté par la vitesse, on croyait à un seul tramway, non doué de mouvement, ou en panne, immobilisé, criant à petits intervalles comme un animal qui meurt. »

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Doleron/Wikipedia, CC BY-SA 3.

« Il rencontrait chez elle la force électrique d’une volonté contraire qui le repoussait vivement ; dans les yeux d’Albertine j’en voyais jaillir des étincelles. »

Le physicien Charles-Augustin Coulomb nous dit différemment : deux charges contraires s’attirent tandis que deux charges de même signe se repoussent !

Proust aux rayons X

Abordant la physique plus moderne, Proust parle à diverses reprises de rayonnements ultra-violets ou infrarouges, il met aussi en scène les rayons X découverts en 1895 par Röntgen. Françoise dit :

« Madame sait tout, Madame est pire que les rayons X. »

L’épisode se déroule durant la première jeunesse de l’écrivain. Or il avait 24 ans lors de la découverte, il faut donc imaginer que la servante avait le don de prophétie. L’écrivain récidive :

« [Cette] étrange épreuve, qui nous semble si peu ressemblante, a quelques fois le genre de vérité, peu flatteur certes mais profond et utile, d’une photographie par les rayons X. »

Et il revendique pour lui-même une vision en profondeur de la réalité :

« J’avais beau dîner en ville, je ne voyais pas les convives, parce que, quand je croyais les regarder, je les radiographiais. »

Il ne craint pas d’aborder la radioactivité, douée alors de vertus thérapeutiques ; on achetait des crèmes radioactives anti-âge. S’étonnant de la longévité de Mme Swann, une métaphore ose la juger :

« un défi plus miraculeux aux lois de la chronologie que la conservation du radium à celles de la nature ».

Le radium cher à Mme Curie est instable et se désintègre avec une période de 1 600 ans. C’est beaucoup, mais il existe des éléments encore plus résistants puisque les isotopes stables ont une espérance de vie infinie.

Proust et le temps

Le temps joue un rôle fondamental dans La Recherche. Il s’introduit dès l’incipit « Longtemps, je me suis couché de bonne heure… » et il conclut la dernière phrase « … dans le Temps ».

Or l’époque de Proust en a totalement renouvelé notre perception. Certes, nous ne savons toujours pas plus que saint Augustin ce qu’est le temps, lui qui disait : « Si on ne me le demande pas, je sais ce qu’est le temps si on me le demande, je ne sais plus ». Mais la relativité d’Einstein dévoile un temps qui n’est plus absolu et éternel mais varie selon son cadre de représentation ; il dépend de sa mesure. Proust démontre une intuition proche de celle du physicien quand il écrit de l’église de Combray :

« Tout cela faisait d’elle… un édifice occupant si l’on peut dire un espace à quatre dimensions, la quatrième étant celle du temps. »

Espace à quatre dimensions, cela résonne évidemment avec la relativité. Proust connaissait-il la théorie d’Einstein ? On lui posa la question et dans une lettre, il s’expliqua :

« On a beau m’écrire que je dérive de lui ou lui de moi, je ne comprends pas un seul mot de ses théories, ne sachant pas l’algèbre, et je doute pour ma part qu’il ait lu mes romans. Nous avons, paraît-il, une manière analogue de déformer le temps. »

La vision quantique de la réalité

Moins évidentes sont les correspondances avec la mécanique quantique qui se développe alors, l’idée de quanta, c’est-à-dire de corpuscule primaire d’énergie, proposée par Planck datant de 1900.

Max Planck en 1901. Bundesarchiv/Wikimedia, CC BY

Une phrase met la puce à l’oreille. Le narrateur, pour rassurer sa grand-mère malade, lui dit :

« D’après les dernières découvertes de la science, le matérialisme semblait ruiné. »

Quelles découvertes a-t-il en tête ? La seule réponse vient de la mécanique quantique. Une réflexion de Paul Valéry, né aussi en 1871, renforce l’idée. Dans Regards sur le monde actuel 1929 on lit :

« La lumière est compromise… dans le procès qu’intente le discontinu au continu, la probabilité aux images… le réel caché à l’intelligence qui le traque et pour tout dire l’inintelligible à l’intelligible. »

La mécanique quantique révolutionne nos concepts. La physique classique est déterministe : on sait prédire le déroulé des événements. On peut connaître la réalité « en soi ». Or pour un électron on ne sait plus que calculer la probabilité de réalisation d’un trajet particulier. Le déterminisme devient collectif : on connaît la répartition d’une population d’électrons mais on ne sait pas où finira l’un d’entre eux. La théorie quantique qui contrôle ces comportements, est une branche de la physique parfois contre-intuitive.

Elle repose sur deux postulats qui semblent contradictoires :

  • l’équation d’évolution de Schrödinger reste déterministe, c’est la loi dynamique des forces autres que la gravitation, l’équivalent donc de la loi de Newton mais d’écriture beaucoup plus subtile

  • mais cette loi est complétée par un principe « d’effondrement », qui s’applique au moment de la mesure et qui choisit le résultat parmi un ensemble infini de possibilités.

Proust côtoie le paradoxe quantique quand il écrit :

« Elle prenait un air tout penaud de n’avoir plus, au lieu des dix, des vingt nez, que je me rappelais tour à tour sans pouvoir fixer mon souvenir, qu’un seul nez plus rond que je ne l’avais cru qui donnait une idée de bêtise et avait en tous cas perdu le pouvoir de se multiplier… Tombé dans le réel immobile, je tâchai de rebondir. »

Il confronte l’image multiple qu’il garde d’une jeune crémière avec la réalité unique qui s’offre à lui, alors sa vision « s’effondre » dans le réel.

La mécanique quantique révèle une réalité matérielle probabiliste, Proust généralise à la réalité spirituelle, celle des humains : « les êtres n’existent pour nous que par l’idée que nous avons d’eux », autrement dit : « Le témoignage des sens est aussi une opération de l’esprit où la conviction crée l’évidence. »

La réalité quantique dépend de la mesure effectuée par l’observateur, de même toute observation amène à une traduction mentale subjective : « La réalité n’existe pas pour nous tant qu’elle n’a pas été recréée par notre pensée. »

La recherche du Temps perdu représente une magistrale somme. On y cueille beaucoup d’humour, de l’émotion, de la poésie, de la philosophie. Proust écrit en s’aidant de tous les ingrédients qu’apporte la vie et à ce titre une loi de physique au détour d’une phrase devient une décoration utile. Proust traduit le monde par une vision impressionniste de la réalité, ce qui n’est pas sans rappeler la mécanique quantique.

Aux dires de beaucoup d’experts avisés, Proust est le plus grand écrivain français du XXe siècle. Pourtant, il ne reçut nul Prix Nobel, ses cendres ne sont pas au Panthéon et son effigie ne hante pas le musée Grévin. Mais à l’avance il se console en remarquant :

« [Il] n’y a aucune raison dans nos conditions de vie sur cette Terre pour que nous nous croyions obligés à faire le bien… ni pour l’artiste athée à ce qu’il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l’admiration qu’il excitera importera peu à son corps mangé par les vers. Toutes ces obligations qui n’ont pas leur sanction dans la vie présente semblent appartenir à un monde différent… de sorte que l’idée que Bergotte n’était pas mort à jamais est sans invraisemblance. »

Et alors, Proust lui aussi est entré dans ce monde idéal qu’il espère pour son écrivain.

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