Quel est l’impact de l’immigration sur la montée nationaliste au sein de l’UE ?

Des manifestants portant des drapeaux allemands participent à un rassemblement organisé par le parti d'extrême droite allemand Alternative for Germany (AfD) le 1er mai 2019 à Chemnitz, dans l'est de l'Allemagne. Hendrik Schmidt/AFP

Du Royaume-Uni à l’Italie en passant par l’Autriche et d’autres pays européens, les résultats des récentes élections ont montré que les partis populistes et nationalistes séduisent de plus en plus d’électeurs. Même si chaque parti a sa spécificité, beaucoup entre eux critiquent le processus d’intégration des pays au sein de l’Union européenne (UE). Plus précisément, ils considèrent la construction de l’UE comme une restriction de la souveraineté nationale, et nombreux partagent une vision hostile à l’immigration.

Face au contexte politique actuel, dans quelle mesure les flux migratoires sur les derniers dix ans favorisent-ils la montée des partis nationalistes ?

Nous proposons ici un résumé de travaux récents, menés dans le cadre d’une étude plus large concernant l’impact des migrations sur le marché du travail en Europe.

L’impact de l’immigration sur les intentions de vote

L’une des possibilités établies serait de considérer l’immigration comme cause directe de la montée des sentiments anti-migrants. Les citoyens nés en Europe peuvent percevoir les migrants comme des concurrents directs sur le marché du travail et comme des escrocs fraudant aux aides sociales (par exemple des allocations) ou abusant des ressources publiques comme les écoles et les hôpitaux. À tort ou à raison, certains Européens pensent que les immigrants ne s’adapteront pas à la culture et aux normes sociales de leur pays d’accueil et que leur présence risque de faire augmenter la criminalité, compromettant ainsi la cohésion et la sécurité de leurs communautés.

Dans le cadre d’une augmentation des flux migratoires vers l’Europe, de telles postures peuvent inciter les Européens à se rapprocher des mesures promises par les partis nationalistes. Ces derniers ont progressé en Allemagne, avec le succès électoral de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), en Italie avec la Ligue, en Autriche avec le Parti de la Liberté (FPÖ), en Suisse avec le Parti du Peuple et en France avec le Rassemblement national (ex-Front national).

On pourrait croire que les nationalistes rencontrent le plus de succès dans les pays qui font face à une vague d’immigration importante. Pourtant, les données disponibles montrent une réalité bien plus complexe.

L’afflux d’immigrants peu qualifiés provoque une hausse nationaliste

Un regard sur les résultats des élections de 1990 à 2010 aux États-Unis suggère que l’impact de l’immigration sur le vote des citoyens américains dépend premièrement du niveau d’éducation des migrants. Ils sont rejetés massivement dans les circonscriptions où l’afflux d’immigrants peu qualifiés (ayant un niveau d’éducation primaire ou secondaire au mieux) est le plus important.

En Europe, des résultats similaires émergent suite à l’analyse de l’élection présidentielle française de 2017, qui révèle comment les circonscriptions confrontées à des afflux importants d’immigrants peu éduqués ont vu ainsi une montée de soutien au Front national.

Nous avons récemment étudié la manière dont les flux migratoires vers des régions européennes ont influencé le vote dans 28 circonscriptions de 12 pays européens entre 2007 et 2016. Nous avons constaté qu’une augmentation standard – d’environ 6 % – du nombre d’immigrants peu qualifiés dans une région provoquait une poussée nationaliste, qui se reflète dans les urnes, dans une proportion équivalente à l’écart entre un « parti radical » de gauche et un « parti conservateur ».

Ce phénomène, à la fois important et déroutant, touche à la fois la proportion de population immigrée dans une région et le vote de ses résidents « indigènes ».

En outre, nous avons remarqué que l’attitude des électeurs face à l’immigration varie en fonction de leur profil. L’éducation reste le critère majeur : les citoyens issus d’un niveau d’éducation faible deviennent plus facilement nationalistes en réaction à l’immigration de travailleurs peu qualifiés par rapport aux profils plus formés. Une régularité qui se reflète aussi dans le groupe d’électeurs plus âgés (> 58 ans), et qui touche les hommes plus que les femmes. Finalement, la réaction nationaliste à l’immigration est plus forte dans les petites villes que dans les métropoles.

Les migrants hautement qualifiés freinent le nationalisme

Un second phénomène entre également en jeu. Nos recherches indiquent que l’afflux de migrants hautement qualifiés (ayant effectué des études supérieures) éloigne les scores nationalistes, au profit des partis progressistes comme les socialistes ou les libéraux en Europe.

Généralement, l’ampleur de cet effet – contraire au précédent – dépend du profil de chaque électeur. Les citoyens de sexe masculin, jeunes et moins éduqués votent beaucoup moins pour les partis nationalistes quand ils sont confrontés à des travailleurs hautement qualifiés, par rapport aux femmes, aux plus âgés et aux mieux éduqués.

Comment expliquer ce phénomène ? Nos travaux montrent une hausse de la conscience politique des citoyens natifs face à ce type d’immigration et un indice plus élevé de confiance envers les institutions européennes et nationales. Sans compter les avantages qu’ils apportent à l’économie locale, les immigrants hautement qualifiés étant eux-mêmes souvent europhiles, peuvent influencer leur entourage, et encourager le vote pro-européen. Certains incitent ainsi les plus jeunes, qui ont souvent une vision plus mondialisée de la société, à se rendre aux urnes.

Une cartographie de scénarios

Nous avons travaillé sur des scénarios alternatifs pour analyser les effets de l’immigration peu qualifiée et hautement qualifiée sur le vote nationaliste dans les régions d’Europe occidentale (niveau NUTS2). La carte A montre la simulation de l’impact des flux migratoires observés entre 2007 et 2016.

Carte A : Effets des flux migratoires réels entre 2007 et 2016. Author provided

La prévalence de l’immigration peu qualifiée a engendré une hausse de nombre de votes nationalistes en Italie, ainsi que dans plusieurs régions du Royaume-Uni, du Danemark et de France (zones en gris pâle et gris foncé). À l’inverse, la prédominance de l’immigration hautement qualifiée a entraîné une baisse des votes nationalistes dans des régions et des villes comme Madrid, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Zürich et Londres (zones en bleu clair et bleu foncé).

Les contraintes peu crédibles proposées par les nationalistes

Observons maintenant comment les nationalistes réagiraient s’ils détenaient le pouvoir décisionnel au niveau national ou même européen. Matteo Salvini, Marine Le Pen et Nigel Farage l’utiliseraient-ils vraiment pour limiter l’afflux d’immigrants peu qualifiés, comme ils le prétendent ?

La carte B, qui dépeint le scénario hypothétique d’une Europe sans immigration de travailleurs peu qualifiés, permet d’en douter.

Carte B : Scénario hypothétique d’une Europe sans immigrants peu qualifiés. Author provided

Probablement sans surprise, dans un tel scénario, les partis nationalistes ne créent plus de consensus politique. Leur programme politique étant axé sur l’immigration, ils sont en grande partie devenus les hérauts d’une seule cause. S’ils parvenaient à fermer les frontières aux migrants les moins éduqués, leur électorat pourrait leur tourner le dos et voter en fonction d’autres préoccupations que l’immigration. Stopper l’afflux d’immigrants peu qualifiés n’est donc pas dans leur intérêt politique à long terme.

En revanche, les gouvernements nationalistes pourraient décider de restreindre l’accès des migrants aux prestations sociales. Le soutien populaire à de telles mesures est ancré dans les opinions négatives des citoyens européens, qui redoutent que les immigrants peu qualifiés profitent du système social à leur détriment. Toutefois, ces mesures auraient pour effet de dégrader les conditions de vie des migrants sans nécessairement réduire leur nombre.

Une immigration équilibrée peut réduire le nationalisme

La montée en puissance du nationalisme est-elle donc inévitablement liée à une immigration massive ? Vu les effets variés provoqués par le différent niveau de qualification des migrants, la réponse est non. La carte C présente un scénario dans lequel les afflux d’immigrants peu qualifiés et hautement qualifiés par région seraient équivalents.

Carte C : Scénario hypothétique d’un équilibre entre immigration peu qualifiée et hautement qualifiée. Author provided

L’arrivée d’immigrants hautement qualifiés en Italie, au Royaume-Uni et au Danemark pourrait bénéficier à l’économie locale, accroître la confiance des natifs et les éloigner du nationalisme en contrebalançant l’impact de l’afflux de travailleurs peu qualifiés. Le problème politique causé par l’immigration, qui pousse les Européens à voter pour les partis nationalistes, pourrait en fait être réglé par un meilleur équilibre entre migrants peu et hautement qualifiés.


Traduit de l’anglais par Iris Le Guinio pour Fast ForWord.

This article was originally published in English