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Quelle est la formule gagnante pour produire des « fake performances » en sport ?

Il est communément admis que les voleurs ont toujours un temps d’avance sur les forces de l’ordre. Le sport ne déroge pas à cette réalité puisque les fake performeurs ont toujours un coup d’avance sur la lutte antidopage.


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Habituellement, on concentre notre attention sur les moyens déployés pour confondre les tricheurs. Dans cet article, j’adopte un raisonnement inverse en conceptualisant la manière dont les fake performeurs et leur entourage procèdent pour mener l’entreprise du raccourci. L’expression signifie un processus dévoyé permettant la production de résultats sportifs plus rapidement ou hors d’atteinte naturellement. Cette contribution remet en question les moyens traditionnels utilisés par la lutte antidopage et valorise l’approche indirecte à sa juste valeur pour démasquer les plus aguerris d’entre eux.

Premier composant de la formule : le détournement

Le Code mondial antidopage stipule une règle de base fondamentale. « Il incombe à chaque sportif de faire en sorte qu’aucune substance interdite ne pénètre dans son organisme et qu’aucune méthode interdite ne soit utilisée ». La liste des interdictions répertorie les substances concernées de S0 à S9 et les méthodes concernées de M1 à M3. Ces substances pharmacologiques sont littéralement accessibles dans les médicaments humains et vétérinaires.

Le TLFi (Trésor de la langue française informatisé) définit le terme médicament de manière explicite : « Substance employée à des fins thérapeutiques pour rétablir l’équilibre dans un organisme perturbé ». Les tricheurs emploient ces médicaments et/ou ces méthodes (manipulation sanguine, manipulation chimique et physique, dopage génétique et cellulaire) à des fins performatives pour booster artificiellement leur système.

Agir de la sorte est strictement défendu excepté dans le cadre spécifique d’une autorisation d’usage à des fins thérapeutiques (AUT). En somme, les fake performeurs détournent des moyens thérapeutiques et les utilisent illégalement. Quelques substances sont si répandues parmi les tricheurs qu’on les associe directement à un usage interdit alors qu’à la base elles servent à soigner des pathologies. Par exemple, l’érythropoïétine (EPO) de synthèse est prisée pour augmenter l’oxygénation du sang de certains athlètes alors qu’elle est destinée à traiter l’anémie de certains malades.

Le détournement de médicaments est un phénomène massif, savamment camouflé, tant chez les sportifs amateurs que chez les professionnels. Récemment, plusieurs individus dont un médecin ont poussé le vice jusqu’à vouloir se faire rembourser par l’assurance maladie les médicaments détournés.

En complément des moyens physiologiques, les fake performeurs peuvent aussi détourner des moyens technologiques à leur profit, ce qui complexifie grandement la préservation du sport intègre. Par exemple, des cyclistes ont déjà été pris en flagrant délit de fake perfs d’origine mécanique. Cela consiste à détourner une assistance électrique pour motoriser un vélo et bénéficier ainsi d’un avantage écrasant, interdit en compétition. Le spectre de la fraude technologique plane toujours sur les pelotons aujourd’hui.

Second composant de la formule : le contournement

Les fake performeurs tentent de contourner la lutte antidopage pour ne pas se faire démasquer. Ceux qui y parviennent dans la durée connaissent les règles en vigueur sur le bout des doigts. Le contournement se déroule principalement avant les contrôles.

De nos jours, le constat est sans appel : la lutte antidopage traditionnelle s’avère inefficace et coûteuse. En effet, très peu de tricheurs se font attraper par rapport au nombre d’échantillons analysés. Plus précisément, les rapports de la lutte antidopage déclarent que les cas positifs oscillent entre 1 % et 2 % et que les cas effectivement sanctionnés varient entre 0 % et 1 %. Ces très faibles pourcentages consternent au regard de la réalité et dans la mesure où une étude scientifique de référence estime que les fake performeurs parmi les athlètes de haut niveau fluctuent entre 14 % et 39 %.

Les tricheurs contournent rarement les contrôles seuls car il s’agit d’un exercice subtil et périlleux. Les plus sophistiqués d’entre eux se reposent donc sur une organisation clandestine qui inclut au minimum un médecin. À son époque, Lance Armstrong était déjà un modèle du genre. De plus, certains athlètes se rendent indisponibles à certains moments clés parce que leur organisme est artificiellement chargé. Le règlement leur permet deux manquements en l’espace d’une année mais au-delà la sanction tombe.

Dans un registre technologique, Nike a semé la zizanie chez les équipementiers en athlétisme. La semelle ultraperformante de ses chaussures conférait aux athlètes qui en bénéficiaient un avantage concurrentiel démesuré jusqu’à ce que la Fédération internationale s’en mêle.

Par ailleurs, le contournement se déroule aussi dans une moindre mesure après les contrôles. Même testés positifs, certains sportifs ne s’avouent pas vaincus pour autant. Ces derniers peuvent invoquer la contamination alimentaire ou sexuelle.

Ils peuvent aller plus loin en créant des preuves de toutes pièces ou en contestant juridiquement la validité des faits pour lesquels ils sont incriminés. Enfin, le recours à la corruption demeure le nec plus ultra pour eux.

Détournement sans contournement, c’est probablement perdu

Il est vain d’espérer empêcher les sportifs de tricher mais il est vital d’identifier et de sanctionner ceux qui le font. Les sportifs qui usent exclusivement du détournement prennent l’énorme risque de se faire prendre la main dans le sac en et hors compétition. Ce cas de figure facilite grandement la tâche de la lutte antidopage car il s’agit généralement de fake perfs artisanales. Néanmoins, ses filets ne contiennent ici majoritairement que de petits poissons.

Détournement avec contournement, c’est probablement gagné

Lorsque les sportifs utilisent la formule complète de la tricherie, ils minimisent puissamment le risque de se faire démasquer. Dans ce cas de figure, les affaires se corsent pour la lutte antidopage car il s’agit souvent de fake perfs industrielles. Cependant, le jeu en vaut la chandelle puisque ses filets peuvent contenir ici de gros poissons.

Lutter indirectement pour combattre des agissements indirects

En se bornant à l’analyse des échantillons fraîchement prélevés, la lutte antidopage traditionnelle identifie très peu de tricheurs par rapport à ceux qui sévissent en réalité.

Cette situation persistante permet aux fake performeurs de conserver un avantage foudroyant vis-à-vis des athlètes intègres, relégués de facto au rang de victimes non reconnues.

Pour contrecarrer ce fléau, il convient de s’adapter et de développer l’approche indirecte pour faire jeu égal avec les tricheurs et leur entourage. Certes, il existe une panoplie d’outils et de méthodes pour les surprendre et les confondre mais encore faut-il la déployer et la généraliser massivement à tous les sports au niveau mondial.

Les analyses d’anciens échantillons révèlent que certaines réalités du passé n’avaient pas lieu d’être.

Les passeports biologiques décèlent au fil du temps des anormalités manifestes chez quelques athlètes.

Les trois défauts de localisation constatés en l’espace de douze mois trahissent de temps à autre les illusionnistes sportifs.

Les lanceurs d’alerte tirent rarement la sonnette d’alarme à propos de fake perfs artisanales ou industrielles.

Les enquêtes policières démantèlent occasionnellement des réseaux de trafic de médicaments et d’autres produits interdits.

Les investigations au long cours débouchent parfois sur de belles prises. Pour preuve, le département des enquêtes et du renseignement de l’agence française de lutte contre le dopage (AFLD) a attrapé dans ses filets, non sans difficulté au Maroc, un couple de gros poissons, Clémence Calvin et Samir Dahmani.

En fin de compte, combien d’organisations nationales antidopage (ONAD) disposent d’un département spécialisé pour lutter indirectement ? Parmi celles qui possèdent la structure adéquate, ont-elles vraiment les moyens de leurs ambitions ?

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