Quelle place pour l’art dans les plateformes d’innovation ouverte ?

Le 104 à Paris. Flickr/Jean-Pierre Dalbéra, CC BY-SA

Fab labs, living labs, design labs, hackerspaces, makerspaces, coworking spaces… Les espaces d’innovation ouverte se sont multipliés ces dernières années et prennent des formes variées : lieux de prototypages rapides, d’incubation, d’accélération, de réflexion sur les usages. Ils partagent néanmoins des caractéristiques communes comme le souligne la définition proposée dans le livre blanc sur les open labs :

« Un lieu et une démarche portés par des acteurs divers, en vue de renouveler les modalités d’innovation et de création par la mise en œuvre de processus collaboratifs et itératifs, ouverts et donnant lieu à une matérialisation physique ou virtuelle »

Ainsi les processus d’innovation dans ce type d’espace sont marqués par des logiques communes d’ouverture, de décloisonnement, d’échanges au sein d’une communauté large. Ils sont portés par des acteurs multiples (entreprises, institutions publiques, associations…) et essaiment dans des secteurs variés (industriels, santé, académiques, culturels…).

C’est dans ce cadre qu’apparaissent des espaces ouverts et collaboratifs dédiés à l’innovation et la créativité artistique et culturelle. De plus en plus d’organisations artistiques développent des lieux d’innovation et, en écho à ce phénomène, l’art est de plus en plus perçu comme un vecteur d’innovation dans les entreprises traditionnelles. Ce phénomène résonne avec d’autres initiatives déjà anciennes de l’autre côté de l’Atlantique comme le celle du Black Mountain College.

Qu’en est-il de ce développement croissant de l’art comme vecteur d’innovation ? Quelles sont les spécificités de la place et du rôle de l’art dans les open labs ?

J’ai eu l’occasion d’instruire ces questions à travers deux études successives menées avec mes collègues de la chaire NewPic de Paris School of Business. La première, menée avec l’ANRT (Association Nationale de la Recherche et de la Technologie) et consacrée à une exploration large des open labs en France. La seconde dans le cadre d’un partenariat avec BPI Hub, Paris&Co et l’Innovation Factory sur l’exploration plus spécifique des plateformes d’innovation franciliennes.

Quatre dynamiques

L’étude spécifique que j’ai menée dans le champ artistique et culturel m’a d’abord amené à observer quatre dynamiques différentes de développement des projets artistiques dans les open labs. La première dynamique se caractérise par l’intégration de laboratoires d’innovation ou d’incubateurs pour des startups créatives au sein de grandes institutions culturelles, par exemple, la 104Factory du 104, le Carrefour Numérique à la Cité des Sciences ou encore les initiatives de Muséolab d’Érasme au sein des musées de la métropole du Grand Lyon, ou encore de nouvelles initiatives comme le Gaîté lab de la Gaîté Lyrique ou (feu) le projet de Museum Lab du Louvre.

À côté des initiatives portées par de grandes institutions culturelles se sont développées deux dynamiques connexes.

L’une marquée par la mise en place de laboratoires d’innovation ouverte dédiés à l’art et la culture au sein d’institutions ou d’entreprises orientées plus largement vers l’industrie et les services comme, par exemple, l’Art Factory d’Orange, le lab du Google art & culture, ou l’Atelier Arts Sciences du CEA Tech, voire le CARGO de l’agence de développement et d’innovation de la Ville de Paris, Paris&Co.

L’autre se caractérise par l’émergence d’espaces de créativité dans des entreprises ou associations privées orientées vers le marché de l’art et les médias comme l’Artlab de Digitalarti ou Creatis du groupe Scintillo.

Une dernière dynamique met en évidence le déploiement de projets créatifs et artistiques dans des lieux autonomes, mais non dédiés à l’art, comme les initiatives multiples menées au sein de NUMA, du Liberté Living Lab, d’Ici Montreuil ou de La Paillasse, pour citer les plus connus.

Les rôles spécifiques de l’art

La mobilisation de l’art et des artistes dans les open labs peut être d’abord source d’une nouvelle vision qui enrichit les processus d’innovation. C’est particulièrement le cas dans les open labs intégrés dans des grandes institutions innovantes (non dédiés à l’art) qui, en mobilisant des artistes au cours des processus de recherche et développement, vont créer ce que Michel Ida du CEA Tech appelle du « décentrement ». Par exemple l’une des premières expériences menées avec la chorégraphe Annabelle Bonnery sur la relation homme-machine a conduit à l’amélioration de capteurs de mouvement permettant de transformer les mouvements du danseur en son, mais également à des applications industrielles importantes. En effet à côté du spectacle Virus/Antivirus est née la start-up Movea qui a été à l’origine du développement des capteurs intégrés notamment dans certaines consoles de jeux vidéo.

Le développement des open labs autonomes met ensuite en évidence une logique complémentaire de recherche non seulement de disruption, mais surtout de construction voire de renouvellement de modèles économiques. En effet le développement de ce type de labs cherche à offrir de nouvelles perspectives aux projets artistiques ou créatifs en poussant l’artiste à repenser les modèles économiques autour de sa création. Ce renouvellement peut se caractériser par l’ouverture à de nouveaux marchés, clients ou services, comme le propose l’ArtLab de Digital Arti. Ce lab a notamment développé la location d’œuvres à des entreprises ou des processus de coproduction plus proches des industries créatives que des logiques du marché de l’art.

Enfin, dans le cas des open labs intégrés à une grande institution culturelle, la démarche développée dans le lab apparaît comme un catalyseur des missions de l’institution et un moyen de faire converger démarches artistiques, économiques et sociales. C’est particulièrement le cas au 104, qui à travers son incubateur, crée des passerelles entre des mondes parfois perçus comme antagonistes. On peut citer parmi la trentaine de start-ups incubés, le cas de la Fabrique de la Danse qui permet de développer et valoriser les compétences entrepreneuriales des chorégraphes à la fois à travers des formations, une application et la réalisation d’ateliers et de spectacles en lien avec l’écosystème du 104 (artistes, associations, écoles du quartier).

Ces rôles différents donnés aux projets artistiques dans les open labs invitent à repenser plus largement le rôle de l’artiste à la fois en tant qu’innovateur et passeur de frontières esthétiques, économiques et sociales.