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Quelle place pour les accents étrangers à la télévision française ?

Les accents étrangers sont-ils « invisibles » à la télévision? Unsplash

En 2021, l’adoption de la loi relative à la « protection » et la « promotion » des langues régionales de France a remis sur le devant de la scène la nécessité de la valorisation de la diversité linguistique en France.

Un an plus tôt, il s’agissait de reconnaître les discriminations sur l’accent comme une des causes de discrimination sanctionnées par le code pénal ainsi que le code du travail. À cette occasion, la glottophobie, telle que théorisée par Philippe Blanchet, a bénéficié d’une exposition médiatique particulière.

Pourtant, le monde de la télévision ne laisse place qu’à un marché des langues restreint et spécifique que ce soit pour les accents régionaux (par exemple, l’accent marseillais dans les séries, le journalisme politique de Jean-Michel Apathie, l’accent d’une journaliste interviewant Jean-Luc Mélenchon) ou encore ceux dit « étrangers ».

Qu’est-ce qu’un accent « étranger » ? Est-il problématique de parler avec un accent à la télévision ? Pourquoi mieux rendre visible les accents « étrangers » ?

L’accent « étranger », qu’est-ce que c’est ?

L’accent peut être défini comme un faisceau d’indices de prononciation qui fonctionnent en système et qui correspondent, chez des auditeurs, à des représentations plus ou moins stabilisées. En effet, pour qu’un accent existe, il faut qu’un auditeur soit capable de donner une valeur à des éléments acoustiques et phonétiques : mouvement du/e/ver le/i/pour l’accent des arabophones ou la confusion/b/-/v/chez les locuteurs de l’espagnol qui apprennent le français (écouter les sons du français).

De nombreuses recherches menées par Boula de Mareüil et ses collègues ont montré que les individus n’identifient pas si facilement les accents qu’ils soient régionaux ou « étrangers ».

Maria Candea rappelle que « par définition, un accent n’existe pas en soi ». C’est un construit qui dépend de celui qui entend, de la situation de communication mais aussi des stéréotypes d’accent attendus.

Dans ces études, l’accent portugais est moins bien reconnu car les auditeurs francophones attendent une réalisation chuintante qu’ils ne retrouvent pas vraiment lors de tests d’identification de l’accent. Ce type de stéréotype de l’accent se retrouve dans les imitations d’humoristes comme D’jal pour le portugais.

À cette réalité linguistique complexe de l’accent s’ajoutent des questions d’ordre sociolinguistique. En effet, reconnaître un accent « étranger » chez un individu, c’est considérer sa place au sein de processus « d’appartenance, d’affiliation mais aussi de résistances et d’obstacles » comme le rappelle Myriam Dupouy. S’il est qualifié d’« étranger », on signifiera au locuteur le produisant qu’il n’appartient pas à la même communauté que soi, même si, par ailleurs, il a un bon niveau en langue ou même s’il est citoyen d’un pays francophone.

Bien qu’incontournable chez la plupart des locuteurs qui parlent plusieurs langues, l’accent implique plus qu’un sentiment d’appartenance ; il véhicule également des valeurs aux individus qui les produisent. Plusieurs études menées sur différents contextes (universitaire, prêt-à-porter, médecins) montrent que le simple fait d’entendre un accent ou d’imaginer sa présence peut jouer directement sur le sentiment d’expertise, de compréhensibilité ou de légitimité de la personne. C’est ce que relate Emanuele Ferragina, chercheur en sociologie à Sciences Po, dans une série de tweets :

Alors, comment ces accents publics convoquent-ils des imaginaires ou des idéologies linguistiques communes à la télévision ? Comment participent-ils à la construction d’une image publique ?

Accents « étrangers » à la télévision : le grand jeu

Cristina Córdula, Tonya Kinzinger, Éva Joly, Monica Bellucci sont autant de personnalités publiques pour lesquelles l’accent participe à leur empreinte sonore télévisuelle. L’accent de toutes ces personnalités féminines a déjà été au centre d’un humour vexatoire qui participe au succès du sous-genre télévisé de l’impolitesse-spectacle comme les émissions On n’est pas couché et Salut les terriens !. L’accent est alors mis en scène dans le grand jeu que représente ces émissions.

Aussi, la place que l’accent prend dépend largement de l’histoire de la préexistence de ces accents dans le domaine public tout en montrant qu’elle évolue en permanence. Si l’acccent de Cristina Córdula aurait pu l’empêcher de faire de la télévision, il est maintenant relayé comme un élément marqueté de son image télévisuelle qui oscille entre moquerie et sympathie.

L’accent italien de Monica Bellucci est renvoyé à l’imaginaire solaire et sensuel du monde latin de manière stéréotypée. De son côté, l’actrice de Sous le soleil, Tonya Kinzinger, profite d’une certaine façon de son accent américain présenté comme séduisant quand il s’agit de jouer le rôle d’une danseuse renommée aux États-Unis, mais elle subit les foudres du public pour son accent à couper au couteau lorsqu’elle co-anime la Star Academy.

Dans le monde politique, la chronique de Patrick Besson commençant par « Zalut la Vranze ! » laissera des traces indélébiles sur la campagne aux élections présidentielles d’Éva Joly malgré son clip humoristique témoignant de son autodérision sur le sujet. Boula de Mareüil , dans un article au Parisien, souligne que les représentations activées par l’accent d’Éva Joly sont doubles : une origine « scandinave » qui rappelle son engagement écologiste et une origine « allemande » renvoyant à une supposée froideur. En 2010, son accent appelait pourtant au « charme de sa voix douce à l’accent voilé » dans Les Echos.

Quelles perspectives ?

La relation aux accents dépasse les simples caractéristiques acoustiques des sons du langage parlé. C’est une dimension subjective et co-construite qui participe à la définition de la société. L’accent est altéritaire puisque son existence peut dépendre d’une identité revendiquée consciemment ou inconsciemment mais aussi d’une identité attribuée par autrui (« l’étranger »).

Le marché des accents « étrangers » à la télévision française reste limité dans le sens où il participe au spectacle : le portugais brésilien pour la mode, l’anglais américain pour le monde artistique, l’italien pour la séduction cinématographique, etc. Jeanne Meyer a montré qu’un accent perçu est codifié en fonction des identités sociales qu’il convoque, reposant largement sur des stéréotypes.

Certains accents restent cependant largement invisibilisés à la télévision française alors qu’ils ont parfois une place importante au sein de la francophonie. Sur la question des accents, Christine Kelly conclut : « je pense qu’à la base, il faut toujours un volontaire, un responsable, un dirigeant qui ose et qui prend ses responsabilités et qui dit, lui je le mets à l’antenne même parce qu’il a un accent ».

La visibilisation des accents « étrangers » à la télévision doit donc passer par des choix forts individuels et collectifs rejoignant des politiques publiques. Proposer et valoriser des figures identificatrices publiques avec un accent, c’est permettre aux individus de créer leur propre place dans les sociétés multiculturelles et plurilingues du XXIe siècle.

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