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Radios libres : retour sur le « big bang » de la démocratisation médiatique

Michel Fiszbin (alias Robert Lehaineux) dans « Carbone 14, le film » de Jean-François Gallotte et Joëlle Malberg, 1983. Carbone 14, Fourni par l'auteur

Alors que nous approchons de l’anniversaire officiel du lancement du média radio en France il y a 100 ans, revenons sur le « big bang » qui a eu lieu il y a 40 ans avec la libéralisation de l’audiovisuel, autrement dit les débuts de la démocratisation médiatique légale.

Le 9 novembre 1981, il y a donc quarante ans, la loi n° 81-994 « portant dérogation au monopole d’État de la radiodiffusion », défendue devant les deux assemblées par le nouveau ministre de la Communication Georges Fillioud, donnait le signal de départ officiel à une démocratisation des ondes déjà largement anticipée par les radios « libres » – ces stations à la fois pionnières, illégales et réprimées, qui avaient courageusement émis, sans la moindre autorisation des pouvoirs publics, entre 1977 et 1981 : Radio Verte, Radio Riposte, Radio Lorraine cœur d’acier, Radio Ici et Maintenant

“Libre Antenne. L'histoire des Radios Libres et de la libération des ondes en France”, un film d'Antoine Lefébure et Marc-Alexandre Millanvoye, réalisé par Matthias Sanderson, Canal+, le 23 août 2001.

Désormais, des associations à but non lucratif étaient autorisées à émettre à l’échelle locale – donc nécessairement en modulation de fréquence –, à la condition expresse d’en faire la demande, même a posteriori, auprès d’une « commission consultative des radios locales privées ».

À charge pour cette dernière de séparer le bon grain de l’ivraie parmi la pléthore des stations (662 projets déposés au 16 février 1982 : Radio Amiens, Radio Gilda…) nées de manière plus ou moins spontanée après l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, tout en veillant à « assurer l’expression libre et pluraliste des idées et des courants d’opinion ».

Manifestation du 3 septembre 1983
Manifestation du 3 septembre 1983 contre les saisies de radio. social-photostore.fr

Beaucoup de ces radios ne passeront pas le cap du milieu des années 1980 (Fréquence libre, Ark en ciel FM, Génération 2000) et seront même saisies (Carbone 14, Radio Mouvance, Radio VoKa…), tandis que d’autres gagneront leur rapport de force (NRJ, La Voix du Lézard – future Skyrock –, RFM…).

Affiche Radio Mouvance
Affiche de Radio Mouvance à l’occasion de sa 6ᵉ et dernière saisie le 24 avril 1986. artsandculture.google.com

Malgré ses défauts et une certaine naïveté de conception, cette loi princeps fut à l’origine d’un véritable « big bang » des médias (la télévision fut également indirectement affectée avec la création de Canal+ le 4 novembre 1984, puis la création de La Cinq et de M6 en 1986, la privatisation de TF1 en 1987, l’arrivée de la TNT en 2005…), dont nous savourons (ou déplorons) les effets à notre époque d’infobésité généralisée. Sous son impulsion, les « radios locales », auxquelles nous venons de consacrer un ouvrage collectif, s’imposèrent progressivement comme la nouvelle norme, remisant les ondes longues/moyennes et la modulation d’amplitude, jadis dominantes, au rayon des antiquités technologiques.

Une évolution au long cours

Certes, en quarante années, les choses ont beaucoup évolué. Dès le 29 juillet 1982, une deuxième loi ([n° 82-652]), tout aussi importante que la première, gomma le mot « dérogation » du vocabulaire bureaucratique. On parla désormais d’« autorisation », preuve, si besoin était, que le monopole honni était bel et bien mort. Un organisme régulateur fut créé, dont le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) et la future Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom, résultant de la fusion en cours du CSA et de l’Hadopi) sont aujourd’hui les héritiers. La publicité fut officiellement admise en 1984, afin de mettre un terme aux pratiques clandestines quelque peu déshonorantes des radios musicales qui, à partir de la loi n° 86-1067 du 30 septembre 1986 « relative à la liberté de communication », se constituèrent, de manière enfin légale, en puissants réseaux.

« La liberté de déplaire », Fréquence Libre, 1984, Coll. T. Lefebvre.

Puis, à l’occasion de son communiqué n° 34 du 29 août 1989, le CSA posait l’existence, aux côtés du service public (Radio France), de cinq catégories de radios qui structurent toujours le paysage hertzien français : associatives non commerciales (catégorie A), commerciales indépendantes (catégorie B), franchisées ou affiliées à un réseau mais devant effectuer une part de programme local (catégorie C), réémetteurs passifs d’un programme thématique, le plus souvent musical (catégorie D), réémetteurs passifs d’une ancienne radio généraliste dite « périphérique », par exemple RTL ou Europe 1 (catégorie E).

Les radios libres et la publicité en 1984, 23 mai 1984, Antenne 2, Archive INA.

De nos jours, on dénombre quelque 130 radios commerciales indépendantes (il n’y avait qu’une poignée de « périphériques » à la fin des années 1970) et pas moins de 569 radios associatives en métropole (aucune à l’époque du monopole d’État à l’exception sporadique de Radio Campus Lille à partir de 1969 !). Ces dernières en particulier, qui font la richesse et la spécificité du paysage médiatique français, ont su s’ancrer dans les territoires grâce, entre autres, au Fonds de soutien à l’expression radiophonique locale (FSER), dispositif remarquable créé en 1982 afin de leur permettre d’assurer des missions de communication sociale de proximité. La variété des contenus musicaux, éducatifs, culturels ou militants proposés sur la « bande FM », ne peut que surprendre l’auditeur qui prend réellement la peine de l’explorer et de l’écouter vraiment. Et le déploiement en cours de la « radio numérique terrestre » (RNT), qui n’est qu’une évolution technologique parmi tant d’autres, ne devrait pas changer la donne, bien au contraire.

« Pourquoi la Radio Numérique Terrestre (RNT) ne décolle pas en France ? », « De Quoi J’me Mail », 01netTV-RMC, 2018.

Un avenir incertain

Certes, la montée en puissance du web depuis le début du XXIe siècle semble désormais mettre en difficulté ce formidable outil, si patiemment élaboré au fil des décennies. L’écoute de la radio atteignait son acmé en novembre-décembre 2014 avec 43,6 millions d’auditeurs en audience cumulée. Depuis, elle ne cesse de décliner (38,2 millions en juillet-août 2021) avec aggravation lors de la pandémie.

Ce n’est pourtant pas faute de s’être adaptée : les stations ont eu tôt fait de se numériser (postradiomorphoses), elles ont conquis de haute lutte leur place sur nos smartphones, elles ont su faire leur miel des réseaux sociaux, les webradios associées ou complémentaires ont proliféré (NRJ en disposaient par exemple de 829 en mars 2021 !), le streaming, les podcasts « original » (la start-up Luminary aux États-Unis a levé 100 millions de dollars) et « replay » connaissent un réel engouement (80 millions de téléchargements mensuels pour la seule Radio France) ; et le déploiement en cours (freiné longtemps par les réseaux dominants) de la RNT voit l’émergence de nouveaux acteurs locaux appelés, peut-être, à fédérer de futures communautés d’auditeurs.

Toujours est-il que la mondialisation s’avère toujours plus prégnante, politiquement, économiquement et bien sûr médiatiquement. Les médias locaux sont-ils amenés à disparaître sous les coups de boutoir répétés des Gafam ? Quelques « J’aime » sur Facebook permettent en effet à ce mastodonte de connaître les goûts d’un internaute, plus finement sans doute que ne le feraient ses propres relations et collègues selon une étude publiée en 2013. L’ultra mondial (en pratique, l’oligopole qui s’est substitué aux monopoles étatiques d’antan) peut désormais se connecter directement avec l’ultra local, et tout particulièrement avec les individus. Au premier semestre 2021, Google, YouTube, Facebook, Amazon & Twitch accaparaient 70 % du marché publicitaire digital en France, selon une étude menée par l’Observatoire de l’e-pub du Syndicat des régies Internet (SRI). Cela laisse à l’évidence fort peu d’opportunités aux médias traditionnels, en particulier aux radios locales, et même aux pure-players qui tentent leur chance ici et là.

Les nouvelles générations – qui ont leur premier téléphone à 9 ans et 9 mois en moyenne selon Médiamétrie - sont attirées, de manière semble-t-il irrésistible, par les sirènes du cyberespace : YouTube et le défilé fuligineux des réseaux sociaux focalisent toute leur attention. C’est leur liberté et nous ne la contestons pas. Mais cela risque de poser, à plus ou moins long terme et sauf renversement improbable de tendance, le problème du renouvellement des auditoires.

Le problème n’est d’ailleurs pas propre au média radiophonique : la télévision traditionnelle, la presse, l’édition, le cinéma en salle, etc., vivent avec la même épée de Damoclès. D’où des phénomènes de concentration médiatique au sein de quelques groupes pour obtenir davantage de moyens – à l’image de la possible fusion entre TF1 et M6 – tandis que l’audiovisuel public doit paradoxalement faire des économies (190 M€ en moins sur la période 2018-2022).

webradio d’éducation aux médias et à l’information
Image de radio PiLi (Par ici Les idées), webradio de l’Office Central de la Coopération à l’Ecole (OCCE). occe.coop

Mais à la différence de ces derniers, la radio dispose d’un atout considérable : ce fameux maillage territorial qui fait que, non loin de chez soi, il y a très probablement un studio, une équipe constituée de permanents et de bénévoles, bref un lieu idéal d’apprentissage (l’éducation aux médias et à l’information) qui est de plus en plus nécessaire), trop souvent ignoré par les jeunes gens concernés, du fait de l’absence de fléchage, aussi bien dans le cadre scolaire que dans celui, pourtant bien moins contraint, des activités parascolaires.

Le « big bang » de novembre 1981 doit donc se poursuivre et surtout se réinventer.


Thierry Lefebvre et Sebastien Poulain viennent de publier Les radios locales : histoires, territoires et réseaux (Ina/L’Harmattan, 2021). Thierry Lefebvre a également publié récemment L’Aventurier des radios libres : Jean Ducarroir (1950-2003) (Glyphe, 2021).

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