Le témoignage des témoins est souvent l'élément le plus important d'un procès. Les décideurs sont influencés par le non-verbal. Or, plusieurs croyances véhiculées, comme des bras croisés ou des regards fuyants, sont inexactes. Shutterstock

Regards fuyants, nervosité, hésitation… Comment le non-verbal peut influencer la justice, à tort

Pauses dans les réponses, mouvements du corps, regards fuyants ou de colère, confusion, inquiétude… Les expressions faciales et les gestes des témoins ont leur importance au tribunal. Eh oui, même en 2019, les décisions sur la crédibilité des témoins peuvent être étroitement liées à leur comportement non verbal. Même si les concepts parfois utilisés par des décideurs n'ont aucune valeur scientifique!

Des messages au-delà des mots

La communication non verbale fait généralement référence aux messages transmis autrement que par les mots, que ce soit par les expressions faciales ou les gestes d'un individu.

Hormis ces comportements non verbaux, une multitude d'autres aspects silencieux (l'apparence, la distance entre les individus, le toucher) influencent tout un chacun. Le rôle du non-verbal est documenté par une importante communauté internationale de scientifiques. Depuis les années 1960, des milliers d'articles révisés par les pairs ont été publiés sur le sujet.

Dans certains contextes, l'importance de la communication non verbale apparaît plutôt négligeable. Par exemple, à l'heure actuelle, il semble plutôt improbable que la liberté (ou la vie) d'un individu soit tributaire de la présence ou de l'absence d'une expression faciale ou d'un geste à la vue d'une publicité télévisuelle.

Toutefois, il en est autrement pour d'autres contextes, par exemple lors d'un procès où l'issue dépend de la crédibilité des témoins, c'est-à-dire de l'impression que les témoins sont dignes de confiance et qu'ils disent la vérité.

L'influence du non-verbal au tribunal

Selon la Cour suprême du Canada, « la crédibilité est une question omniprésente dans la plupart des procès, qui, dans sa portée la plus étendue, peut équivaloir à une décision sur la culpabilité ou l’innocence ». Par exemple, en l'absence d'autres preuves (vidéos, photos, documents), la décision d'un juge de première instance d'accorder plus ou moins de poids aux propos d'un individu plutôt qu'à ceux d'un autre peut reposer sur leur crédibilité.

Comment cette crédibilité est-elle déterminée? Le comportement non verbal peut avoir une influence déterminante.

Toujours selon la Cour suprême du Canada, le juge de première instance « peut tenir compte des pauses importantes dans les réponses, des modifications de la physionomie, des regards de colère, de la confusion et de l'inquiétude ». Il peut considérer les expressions faciales et les gestes des témoins. Autrement dit, les décisions sur la crédibilité des témoins peuvent être étroitement liées à leur comportement non verbal.

Bras croisés et regard de colère: ces deux éléments peuvent influencer la crédibilité d'un témoin. Shutterstock

De plus, selon le plus haut tribunal du pays, « une cour d'appel devrait, sauf dans les situations exceptionnelles, s'abstenir d'intervenir dans ces décisions », notamment parce qu'elle ne peut entendre et voir les témoins.

Des concepts douteux sur le non-verbal

En pratique, l'utilisation du comportement non verbal des témoins lors d'un procès soulève des questions. Par exemple, tel que je l'ai écrit en 2015, « l’attention accordée au comportement non verbal par plusieurs décideurs n’a peu ou pas de lien apparent avec les connaissances validées et reconnues scientifiquement ».

De plus, différentes études publiées dans des journaux révisés par les pairs ont mis en évidence des croyances inexactes qu'entretiennent non seulement le grand public, mais aussi, et peut-être surtout, des professionnels de la justice (policiers, procureurs, juges). Le détournement du regard, par exemple, est régulièrement associé au mensonge. Pourtant, ni le détournement du regard, ni aucun autre comportement non verbal (ou combinaison de comportements non verbaux) n'est un signe fiable de mensonge.

Toutefois, si des juges croient en toute bonne foi qu'un individu qui ne les regarde pas dans les yeux est peut-être malhonnête, ou qu'un autre qui les regarde dans les yeux est nécessairement honnête, l'individu sincère pourrait alors être qualifié (à tort) de menteur, et vice-versa.

Si un juge croit en toute bonne foi qu'un individu qui ne les regarde pas dans les yeux est peut-être malhonnête, ou qu'un autre qui les regarde dans les yeux est nécessairement honnête, l'individu sincère pourrait alors être qualifié (à tort) de menteur, et vice-versa. Shutterstock

Pire, si un comportement jugé (à tort) suspect est observé dès les premières minutes d'un procès, l'appréciation de la preuve ensuite présentée peut être déformée. Les conséquences peuvent être importantes. Il en est de même si des juges croient en toute bonne foi qu'une expression faciale permet de savoir si un individu a ou non des remords. Tel que le rappelle Susan A. Bandes, « à l'heure actuelle, il n'existe aucune preuve convaincante que le remord peut être évalué en fonction de l'expression faciale, du langage corporel ou d'autres comportements non verbaux ».

Des influences dès l'enquête

Si l'utilisation du comportement non verbal des témoins lors d'un procès soulève des questions, il ne s'agit pas du seul contexte où la liberté (ou la vie) d'un individu peut être tributaire de la présence ou l'absence d'une expression faciale ou d'un geste.

Par exemple, lors d'une enquête policière, au tout début d'un long cheminement pouvant ultimement mener à un procès, des techniques d'interrogatoires (et les concepts associés) vont à l'encontre de l'état de la science sur la communication non verbale et la détection du mensonge.

La méthode Behavior Analysis Interview (BAI), première étape d'une technique d'interrogatoire popularisée auprès de nombreux corps policiers (la technique Reid), permettrait, selon ses promoteurs, d'identifier si un suspect ment ou dit la vérité à propos d'un crime, notamment en fonction de ses réactions après certaines questions posées par un enquêteur.

À la suite du BAI, le suspect peut être soumis à un interrogatoire psychologiquement coercitif ayant comme objectif d'obtenir une confession (la deuxième étape de la technique Reid).

Dans l'ouvrage de référence du BAI, des mouvements des mains et des positions du corps sont quelques uns des comportements non verbaux associés au mensonge. Pourtant, l'état de la science est clair. Tel que Jinni A. Harrigan le rappelle, « à l'exception de certaines expressions faciales, il y a peu ou pas de mouvements corporels qui ont une signification invariante à l’intérieur d’une culture ou d’une culture à l’autre ».

Toutefois, s'il croit (à tort) que ces associations sont fondées, un enquêteur pourrait conclure (à tort) que le suspect chez qui il les observe a commis un crime et passer à la deuxième étape de la technique Reid. Autrement dit, autant une personne innocente que coupable peut être soumise à l'interrogatoire psychologiquement coercitif, lequel peut même amener une personne vulnérable à admettre un crime qu'elle n'a pas commis.

Heureusement, pour ce qui est des techniques d'interrogatoires, plusieurs scientifiques les ont étudiées et différentes initiatives ont été mises en place avec des professionnels afin de développer des pratiques basées sur des données probantes (High-Value Detainee Interrogation Group).

Une technique digne de celles…du Moyen-Âge

Toutefois, il en est autrement pour les procès. En effet, en comparaison du nombre d'articles révisés par les pairs sur les techniques d'interrogatoires, l'enjeu de la détection du mensonge lors des procès est peu étudié et vulgarisé par la communauté internationale de scientifiques. Il n'est donc pas étonnant que la façon dont la crédibilité des témoins est aujourd'hui évaluée n'ait parfois pas plus de valeur scientifique que lors des ordalies du Moyen-Âge, des procès basés sur des croyances spirituelles ou religieuses.

Au Moyen-Âge, par exemple, la culpabilité d'un individu pouvait être déterminée en regardant la cicatrisation d'une blessure causée par un morceau de fer brûlant déposé dans sa main. Aujourd'hui, la nervosité et l'hésitation sont parfois associées au mensonge, même si un individu qui dit la vérité peut être nerveux et hésiter. Bien que le danger immédiat du morceau de fer brûlant semble plus évident, les conséquences des croyances inexactes sur le comportement non verbal des témoins peuvent être importantes, peu importe la nature du litige (criminel, pénal, commercial, civil, familial, administratif).

En effet, tel que le rappelle Marcus T. Boccaccini, « le témoignage des témoins est souvent l'élément le plus important d'un procès ». Il serait temps que le cursus universitaire obligatoire à la pratique du droit lui accorde une importance en conséquence.