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Réindustrialiser, mais pour quoi faire ?

Un objectif de relance des salaires imposerait de faire porter l’effort en premier lieu sur le secteur manufacturier, pourvoyeur d’emplois relativement bien rémunérés pour des qualifications intermédiaires, comme c’est par exemple le cas dans l’industrie automobile. Philippe Huguen / AFP

Deux ans après l’éclatement de la crise qui a révélé la dépendance française à l’étranger dans l’approvisionnement de produits essentiels, la nécessité de réindustrialiser le pays fait consensus chez tous les candidats à la présidentielle, d’Éric Zemmour à Fabien Roussel en passant par Valérie Pécresse, Anne Hidalgo, ou encore la majorité actuelle. Dans ce contexte, Vincent Vicard, adjoint au directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), rappelle, sur la base de ses travaux, l’importance de définir des objectifs précis pour une mettre en place une telle politique. Il répond aux questions d’Isabelle Bensidoun, économiste et adjointe au directeur du CEPII.


Que pensez-vous des objectifs de réindustrialisation affichés par beaucoup des candidats à la présidentielle ?

Il est utile d’avoir ce débat sur la réindustrialisation en France aujourd’hui. Pas seulement parce que la crise sanitaire aurait révélé de nouvelles dépendances, mais parce que l’économie française a connu une désindustrialisation accélérée ces dernières décennies qui la place en queue de peloton des pays riches pour la part de l’industrie manufacturière dans l’emploi ou la valeur ajoutée.

Il est donc légitime de s’interroger collectivement sur les secteurs de spécialisation à développer, mais cela nécessite d’identifier pourquoi l’on voudrait favoriser l’industrie plutôt que les services. Et quels secteurs industriels exactement, car si tout est prioritaire, rien ne l’est. Expliciter les objectifs des politiques de réindustrialisation constitue donc un préalable nécessaire, et une étape indispensable pour identifier les instruments de politique économique efficaces pour les atteindre.

Justement, l’objectif est-il de répondre aux fragilités que la dépendance aux productions étrangères, révélée par la crise sanitaire, occasionne ?

C’est une partie de l’histoire, mais c’est loin de constituer l’ensemble des questions qui se posent autour des dépendances liées à l’ouverture commerciale. Les premiers mois de la crise sanitaire ont révélé la dépendance française, et des pays riches en général, à la production, notamment chinoise, pour certains produits de santé critiques en période de crise, comme les masques ou certains principes actifs des médicaments. Aujourd’hui, ce sont les pénuries de semi-conducteurs qui font l’actualité, l’offre mondiale n’ayant pas suivi la reprise rapide de la demande.

Les enjeux sont dans ces deux cas très différents. Pour des produits critiques, nécessaires à l’action de l’État en période de crise, il s’agit de s’interroger sur les moyens permettant d’assurer une autonomie d’action, à l’image de ce qui peut être fait dans les secteurs de la défense, de l’énergie ou de l’agriculture, qui mobilisent des instruments dédiés (subventions directes, protection tarifaire, stockage, diversification des approvisionnements, etc.). Cette dimension « défensive » de l’autonomie stratégique concerne un nombre limité de produits critiques, qui doivent être identifiés comme tels.

La production d’énergie constitue une exemple de secteur pour lequel la politique industrielle revêt une dimension « défensive ». Vincent Desjardins/Flickr, CC BY-SA

Le cas des semi-conducteurs entre dans une autre case, qu’on pourrait qualifier de dimension « offensive » de l’autonomie stratégique. L’ouverture commerciale pousse les tissus industriels nationaux à se spécialiser, et génère ainsi des dépendances entre pays.

Gains au commerce et dépendances sont ainsi les deux faces d’un même processus. Cependant, cela n’empêche pas d’identifier les secteurs sur lesquels nous acceptons d’être dépendants (et de quels partenaires) et ceux sur lesquels nous souhaitons que les autres soient dépendants de nous, de façon à créer de véritables interdépendances préservant l’autonomie d’action des pays et les gains aux échanges.

Cette réflexion prospective sur les secteurs concernés doit ainsi intégrer à la fois les choix collectifs sur les technologies et secteurs d’importance pour l’économie nationale et les avantages comparatifs de l’économie et des entreprises françaises par rapport à nos partenaires. Cette spécialisation sectorielle de l’industrie nationale, et plus finement au sein des secteurs dans les chaînes de valeur mondiales, a trait à la fois à la maîtrise des technologies et à la production manufacturière.

De ce point de vue, les politiques publiques doivent veiller à l’articulation entre le soutien aux activités de R&D et leur application sur le sol national, la localisation des deux activités n’allant pas systématiquement de pair comme l’illustre l’exemple étatsunien, leader technologique ayant connu une désindustrialisation similaire à la France.

Et l’emploi ? N’est-il pas aussi un des objectifs de cette réindustrialisation ?

Il faut d’abord noter que le secteur manufacturier présente des spécificités en matière d’emploi qui en font un secteur à part. L’emploi y est plus diffus sur le territoire national : on retrouve plus d’emplois manufacturiers dans les zones relativement moins densément peuplées, là où les activités de services, et notamment de services échangeables, sont plus concentrées dans les grandes agglomérations. Par ailleurs, le secteur manufacturier (automobile, textile, chimie, alimentaire, etc.), est pourvoyeur d’emplois relativement bien rémunérés pour des qualifications intermédiaires, types d’emploi qu’on retrouve moins dans les secteurs de services plus polarisés.

Dans le secteur manufacturier, l’emploi est plus diffus sur le territoire national que dans les services, davantage concentrés dans les métropoles. Fred Scheiber/AFP

Ces deux spécificités de l’emploi manufacturier constituent des objectifs en soi, en matière de qualité de l’emploi ou d’aménagement du territoire. Pour autant, une politique de réindustrialisation ne peut pas, à elle seule, remplacer une politique de lutte contre le chômage et d’emplois de qualité pour les salariés français, étant donné la faible place de l’emploi manufacturier aujourd’hui (2,7 millions d’emplois au troisième trimestre 2021) et son déclin séculaire dans l’ensemble des pays riches.

Quel est l’échelon pertinent pour penser les questions de réindustrialisation ?

L’échelon européen reste fondamental pour la France sur ces questions, et ce pour deux raisons. La première tient à la taille et à l’ampleur des investissements nécessaires dans certains secteurs, comme ceux liés à la transition écologique, le numérique ou dans l’automobile. La seconde tient aux déséquilibres européens : l’Union européenne est aujourd’hui une zone en (large) excédent commercial, qui produit déjà plus qu’elle ne consomme de biens manufacturiers.

Toute stratégie de réindustrialisation française doit donc s’inscrire dans une perspective de rééquilibrage de l’activité manufacturière entre pays européens, et non vis-à-vis du reste du monde. Sans réduction des excédents manufacturiers des pays du Nord et de l’Est de l’Union européenne, le risque d’une politique de réindustrialisation française est d’entrer dans une course aux aides publiques à l’industrie entre pays européens coûteuse et inefficace.

La campagne présidentielle est sûrement l’occasion de poser ces questions et de clarifier les enjeux auxquels répond la réindustrialisation de l’économie française. Une politique industrielle qui vise à modifier la structure productive de l’économie ne peut s’inscrire que dans le temps long. Elle nécessite de créer du consensus sur les objectifs visés, les politiques économiques à mobiliser et les acteurs concernés.


Cet article est publié dans le cadre de la série du CEPII « L’économie internationale en campagne » un partenariat CEPII – The Conversation.

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