Réinventer l’entrepreneuriat pour recoudre la société

Comment les entreprises pourraient-elles se porter de mieux en mieux dans une société de plus en plus malade ? Fizkes / Shutterstock

Il y a deux ans, pour la nouvelle année 2017, le professeur de management et leadership Hamid Bouchikhi interpellait les managers de bonne volonté et les intellectuels pour tenter de résoudre un paradoxe : combien de temps encore les entreprises pourront-elles se porter de mieux en mieux dans une société de plus en plus malade ?

Un intérêt bien compris

En décembre 2018, en pleine tourmente « gilets jaunes », le président Emmanuel Macron lançait un appel que peu de monde imaginait possible dans sa bouche : que toutes les entreprises qui le peuvent arbitrent davantage en faveur des salaires sous la forme d’une prime de fin d’année défiscalisée. La réponse la plus spectaculaire est venue de Total. Le PDG du groupe pétrolier, Patrick Pouyanné, en proposant une hausse des salaires de 3,1 %, a montré là à quel point il partage le paradoxe de Bouchikhi. Il prend donc les devants d’une critique qui aurait pu rapidement enfler contre son groupe dont les profits 2018 s’annoncent records, compte tenu des efforts de rationalisation engagés et acceptés par les salariés, d’un habile renouvellement du portefeuille stratégique d’activités et de gisements, mais aussi de l’augmentation des cours du brut.

Cette attitude tranche avec celle d’Apple – entreprise hier encore la plus valorisée au monde – qui a décidé d’ignorer purement et simplement cet appel à contribution volontaire, ce qui lui a valu quelques mouvements sociaux. Faut-il s’étonner d’une telle indifférence au contexte local de la part d’une entreprise qui se soustrait autant qu’elle le peut aux contributions obligatoires ?

L’appel de Bouchikhi, et c’est sa force, n’aborde ni la causalité ni l’aspect moral de la situation mais seulement l’intérêt bien compris des entreprises. Elles ne pourront pas continuer de s’enrichir dans un environnement appauvri. Ce raisonnement d’une logique imparable souligne pour ceux qui l’auraient oublié qu’une entreprise se doit d’être adaptée à la société dans laquelle elle opère. Cela vaut pour justifier les douloureux ajustements d’effectifs, ce que les managers n’hésitent pas de rappeler lorsque la situation se présente. Cela vaut également pour l’amélioration des conditions de vie des différentes parties prenantes lorsque la situation le permet. Dans ce dernier cas, les ajustements sont souvent de moindre ampleur ou différés dans le temps, à moins qu’une revendication bruyante ne se déclenche.

Sans doute faudrait-il comme le suggère Bouchikhi que les intellectuels contribuent à un tel débat, mais on pourrait sans doute se lancer sans attendre dans une sorte de réforme de l’entrepreneuriat. Après tout, les promoteurs de l’entrepreneuriat, souvent libéraux convaincus, ne réclament-ils pas toujours plus de réformes ? Pourquoi toujours exiger des réformes des autres sans s’appliquer à soi-même cette exigence d’adaptation ?

En réalité l’entrepreneuriat n’est déjà plus ce qu’il était. Les gens qui entreprennent, qui mobilisent des ressources, des énergies pour faire réussir un projet, inventer l’avenir, changer le monde sont de plus en plus nombreux et divers. C’est une chance ! Les startuppers actuellement mis en avant, et c’est une bonne chose, ne représentent pas le seul modèle de l’entrepreneuriat, n’en déplaise aux tenants de la « start-up nation ». Les entrepreneurs – chefs d’entreprises classiques – n’ont pas davantage le monopole des projets mobilisateurs et créateurs de richesses.

Même la catégorie récemment créée des entrepreneurs sociaux ne peut résumer à elle seule les initiatives de la sphère non économique. Des artistes, des artisans, des travailleurs sociaux, des territoires et même certains salariés (intrapreneurs) et fonctionnaires de rangs variés innovent, changent les règles, créent des marges de manœuvre là où plus personne ne pensait qu’elles étaient possibles, recréent du sens, de l’enthousiasme, etc. Il serait peut-être temps de travailler sur nos représentations collectives de l’entrepreneuriat et de les refonder comme le suggère Michel Berry et sa cohorte d’entreprenants rassemblées dans la chronique dédiée de cette revue, intitulée le jardin des entreprenants, qui dresse une impressionnante liste de cas tous plus inspirants les uns que les autres.

L’espoir par-delà les cercles vicieux

À l’heure où les études montrent les unes après les autres un désengagement croissant des cadres d’entreprises, où les entreprises peinent de plus en plus à recruter les jeunes diplômés des grandes écoles qui préfèrent l’aventure humanitaire ou celle des startups, revoir notre vision collective de l’entrepreneuriat est une nécessité pour panser les maux de la société et in fine assurer un développement économique durable car plus harmonieux et rendre les entreprises plus attractives.

Les premiers de cordée ne peuvent pas être notre seule représentation de l’entrepreneuriat. Ils sont certes passionnants et inspirants mais ils représentent les explorateurs de la mondialisation heureuse. Tout le monde ne peut se reconnaître dans ces digital natives polyglottes. Qui va réparer les activités et les territoires oubliés qui ne veulent pas de la fatalité du déclin annoncé sinon d’autres typologies d’entreprenants qu’il faut identifier et reconnaître ?

Les solutions concrètent existent déjà. Elles ont été patiemment collectées par Michel Berry, dont la chronique dessine un autre avenir commun à partir de solutions déjà mises en œuvre dans des territoires, des associations, des collectivités, des coopératives, des entreprises ou dans l’Administration, à la manière du film « Demain » dont la force de conviction tient à cette énumération d’expériences de terrain.

Bande-annonce du film Demain, de Cyril Dion et Mélanie Laurent.

On sait que les solutions centralisées et technocratiques sont de plus en plus inefficaces et surtout très onéreuses, ce qu’un État de plus en plus impécunieux ne peut se payer plus longtemps. Il est grand temps de mobiliser le terrain où l’énergie ne manque pas, de la canaliser et de la mettre au service de l’intérêt général. Les pratiques empiriques qui sont cultivées dans le jardin des entreprenants méritent d’être davantage connues, d’être mises en débat et de réinspirer un entrepreneuriat réinventé, centré sur l’intérêt général bien compris.

À l’heure où l’on tente de remettre les Français autour de la table pour tracer un nouveau pacte social, faire évoluer nos représentations collectives de l’entrepreneuriat est au moins aussi urgent et important que de parler de partage des richesses. En effet, le gâteau est plus gros et moins fini qu’on veut bien le dire pour autant qu’on accepte de regarder toutes les formes de création de richesses et tous ceux qui les développent, même s’ils n’ont pas tous le statut d’entrepreneurs.