Rencontre avec une présence : le jour où une médium m’a raconté son expérience

Et si l'on rencontrait sans arrêt des « échos de vie » sans même le savoir ? Callie Gibson/Unsplash

L. est une jeune femme de 25 ans, conseillère clientèle en télécommunications depuis deux ans. Fine et élancée, arborant de grands yeux clairs sous une coiffure décalée et colorée, L. s’est apprêtée pour l’occasion et m’accueille dans une petite robe printanière aux motifs fleuris. Bavarde et pétillante, naturellement extravertie, elle m’accueille avec le sourire et semble enthousiaste à l’idée de partager ses expériences. Je la retrouve autour d’un thé, dans son petit appartement du centre-ville toulousain en cette fin d’après-midi du 23 mars 2016. C’est la troisième fois que je passe du temps avec elle. L. est médium.

Fille d’une « barreuse de feu » – employée par un service de grands brûlés affiliée à un hôpital toulousain –, L. a toujours mis un point d’honneur à ne jamais monétiser ses services, ainsi toujours contenus dans la sphère privée. Elle apporte gratuitement son point de vue et ses conseils à ceux qui le désirent grâce au bouche-à-oreille.

Nous nous sommes rencontrées grâce à l’entremise d’une connaissance commune, qui connaissait à la fois mon sujet de thèse (Médiumnités en mutations : les processus de transmission des savoirs médiumniques dans les midis français contemporains), et les activités médiumniques de son amie. C’est donc lors d’une occasion sociale « arrangée » que j’ai pu rencontrer L. pour la première fois 2016. N’ayant aucun gêne à parler de son activité, elle a par la suite accepté de me revoir afin de me raconter son histoire.

Cet après-midi, elle a accepté de me raconter une expérience partagée avec son amie C., une jeune femme de 27 ans, très sensible selon elle aux énergies. L’hiver dernier, L. est en effet intervenue à la demande de C. suite à sa rencontre avec un fantôme dans une maison toulousaine. C. nous a rejoint plus tard au cours de l’entretien.

Ma rencontre avec L. et C., dont cet extrait d’entretien est issu, m’a ainsi renseigné non seulement sur les types de représentations contemporaines de la vie après la mort, mais également et surtout, sur la notion d’héritage mémoriel.

Cette notion semble ici pertinente, car la vision de l’apparition symbolise en réalité l’appréhension d’une lacune historique et le malaise de l’incertitude : quelle était l’histoire de cette maison ? Des drames s’y sont-ils déroulés ? Quels en étaient les acteurs ?

Le récit permet aussi se mieux saisir l’influence culturelle du cinéma et de la littérature vis-à-vis de la construction de nos représentations populaires (une forme humanoïde aux contours indistincts, des yeux rouges menaçants, une sensation d’oppression), chaque culture possédant ses propres spécificités et témoignant ainsi d’une imagerie correspondant à ses codes sociaux.


« Est-ce que tu veux bien me raconter l’expérience que tu as vécue avec C. ?

L. : Avec C. ça fait des années qu’on se connaît, elle sait que je pratique des cérémonies, des rituels, Samhain fête celtique célébrée le jour des morts autour du 1ᵉʳ novembre, des trucs comme ça… Elle est très ouverte là dessus. Elle sait pas trop où se placer, mais bon. Sa plus grande peur, elle, c’est les esprits, les fantômes. Parce que déjà, elle comprend pas. C’est le truc impalpable, en fait. Tu peux pas vraiment te défendre.

Un jour, elle a gardé l’appartement de l’un de ses amis. Au bout de deux, trois jours, elle vient me voir en me disant « j’arrive pas à dormir ». C’est rigolo parce qu’elle avait dormi plusieurs fois là-bas en présence de son ami, elle n’avait jamais eu aucun problème. Mais elle me dit « c’est hyper bizarre, je te dis ça à toi, j’arrive pas à dormir, je fais des cauchemars, je me sens mal dans cette chambre, je me sens pas bien. Dans l’appartement, ça peut aller, mais pas dans la chambre. Et c’est pas le fait que je sois seule, parce que ma copine est avec moi tout le temps. Est-ce que tu peux venir voir ? »

J’étais assez surprise parce que C., même si elle croit en certains trucs, elle dit qu’elle est pas réceptive. Mais là, elle était vraiment effrayée : elle dormait pas, elle avait des cauchemars… Elle était très fatiguée… du coup je lui ai dit « OK, je vais jeter un coup d’œil ».

C’est le jour où j’avais acheté une pierre, une obsidienne œil céleste (ce type de pierre est connu en lithothérapie pour ses vertus protectrices nda). J’avais acheté ce gros morceau, brut, ça faisait longtemps que je le voulais, c’est pratique pour communiquer avec d’autres énergies. Elle me dit : « bon déjà, vas-y toute seule et dis-moi… » Elle avait vraiment peur que je revienne et que je lui dise qu’il y avait un truc. Je lui réponds : « écoute, j’y vais ». Donc je rentre, toute seule, avec juste une pierre dans la main. Ce que je fais dans ces moments-là, quand j’ai besoin de ressentir quelque chose, je me mets en état de méditation.

« J’ai senti une espèce de pression sur mes épaules »

À peine rentrée, sans avoir besoin de me concentrer, j’ai senti une espèce de pression sur mes épaules. Mais vraiment comme si quelqu’un arrivait et me posait ses deux mains sur les épaules. Je me suis dit « bon, il y a quelque chose », mais je savais pas quoi. Je me suis assise deux minutes, j’ai ressenti, et effectivement, il y avait quelque chose de très pesant, de très lourd, de très… étouffant. Mais pas menaçant, pas agressif. Vraiment, pas comme quelqu’un qui te veut du mal, mais plutôt comme une tristesse très lourde.

Alors je sors et je lui dis « bon, ne panique pas, il y a quelque chose ». Elle commence à paniquer, évidemment. Je lui explique : « c’est négatif, mais c’est pas agressif, je ne me suis pas sentie en danger, j’ai pas senti qu’on serait menacées. Si tu veux, et je lui dis vraiment si tu veux, j’ai une pierre avec moi, on peut la prendre et faire une méditation, on va se tenir les mains, se mettre face à face, pendant quoi… 5, 20 minutes ?

On va se détendre, méditer, et puis si on voit ou on entend quelque chose, on se le dira. Au pire, toute seule, il y a des choses que je pourrais savoir et tout ça, mais le fait que toi, tu l’aies ressenti, oui, ça a un impact sur toi, et que d’une certaine manière, c’est comme si moi j’étais une radio, et que toi tu jouais le haut-parleur. […] À la place d’une forme floue, je pourrais voir quelque chose de plus tangible, de plus précis ». Elle a accepté.

On s’est mises sur le lit, c’était la nuit. Il n’y avait que la lumière de la rue. On était face-à-face, en tailleur, on se tenait les mains, et la pierre au milieu. Je lui explique qu’elle doit maintenir la force de son dos, pour se tenir droite, et qu’elle doit relâcher tout le reste. Tu relâches tes esprits, et tu prends conscience de la pièce qui t’entoure. Tu visualises le lit, la chambre, respires l’odeur… il faut que tu prennes conscience de ton environnement.

Elle me dit : « et maintenant qu’est ce que je fais ? », je lui réponds : « ben rien, tu continues comme ça. Essaie de prendre un maximum d’infos en toi. Au bout d’un moment, peut-être que tu vas ressentir quelque chose qui n’est pas sensé être là : un son, une impression, une tache, un truc visuel… ».

Et moi, très peu de temps après qu’on ait commencé, j’ai ressenti que la pression sur mon épaule était beaucoup plus sur la gauche, et que vraiment, mon épaule commençait à se baisser. Donc j’ai essayé que C. ne le sente pas, parce qu’elle avait ses mains dans les miennes. J’essayais de me replacer droite mais je n’y arrivais absolument pas. Je me dis « bon… il y a un truc à gauche ». J’ai rien dit. J’ai attendu.

« La chose était derrière moi à gauche »

Et à ce moment-là, j’ai commencé à visualiser que la chose n’était pas seulement sur la gauche, mais qu’elle était derrière moi à gauche, et j’ai commencé, en visualisant la chambre, à voir une ombre, même si la chambre était dans la pénombre, une ombre vraiment noire par rapport au bleuté de la chambre, dans le coin, à gauche, littéralement. Genre, à deux mètres de moi. Une ombre petite, recroquevillée sur elle-même. Et vraiment, c’était très pesant. Et vraiment, de le sentir, c’était pas menaçant mais triste, pesant… l’impression de quelqu’un de très solitaire.

Photo de famille avec deux esprits, William Hope (1863–1933), pris vers 1920. National Media Museum Collection/Flickr

C’était à la fois triste, et à la fois, ça te renvoie à quelque chose en toi, et c’est vraiment lourd à porter. Donc j’ai fini par me dire « Est-ce que je peux le voir physiquement ? » Donc j’ai ouvert les yeux et j’ai tourné la tête et je le voyais. Je voyais deux yeux. Quelque chose qui n’osait pas me regarder, mais qui me regardait, qui était là. Mais vraiment tangiblement, une ombre.

Je regarde. Et là, C. se met à crier. Je lui demande ce qu’il se passe. Elle dit : « ça fait dix minutes que je me dis qu’il y a quelque chose dans le coin de la pièce. J’ai gardé les yeux fermés, j’ai commencé à paniquer, alors je me suis dit que j’allais les ouvrir pour te voir et me rassurer… Et là je te vois, la tête tournée, les yeux ouverts, littéralement vers le point où ça fait dix minutes que je fixe… Je n’ai rien dit, tu n’as rien dit, je sais pas pourquoi mais je sens qu’il y a quelque chose là, et au moment où je veux me rassurer, je te vois toi comme ça… » Je lui dis : « je peux te jurer une chose : il y a quelque chose, mais ce n’est pas négatif, ça ne te veut pas de mal. Et si c’était le cas, ça se rapprocherait ».

Un écho de quelqu’un

Elle a commencé à encore plus paniquer. Je lui demande si elle veut qu’on arrête. Elle ne se sent vraiment pas bien, elle accepte. On rallume la lumière tout ça. Je rajoute : « ici, quelqu’un a vécu très longtemps. Je ne saurais pas te dire… Je ne pense pas que cette personne soit morte ici. Je ne pense pas que ce soit l’âme de quelqu’un qui est resté bloqué ici. Ce que je ressens change de forme, et je pense que c’est quelqu’un qui a vécu ici très très longtemps, et qui était très seul. Cette présence est juste très lourde et très pesante ». Je lui ai demandé si à un quelconque moment, elle s’était sentie en danger, elle m’a répondu que non, qu’elle avait juste eu peur. On a ressenti ça toutes les deux.

Ce que je pense, c’est que c’est un écho de quelqu’un, une bulle de vie, dont les sentiments étaient tellement forts, tellement violents, tellement pesants pour cette personne, qu’il est resté là. Je lui ai dit : « je pense pas que je puisse faire grand chose… Peut-être, en y passant du temps, avec beaucoup de forces, oui… mais je pense pas que ce soit nécessaire, c’est pas négatif. » Je lui ai filé des pierres pour qu’elle dorme mieux, pour qu’elle ne le ressente plus, et ça s’est mieux passé après.

Qu’est-ce tu appelles une bulle de vie ?

L : Ce que j’appelle un fantôme, ça peut très bien être un ensemble d’énergies qui appartiennent à une personne, qui se sont stockées à un endroit et qui peuvent rester là. La personne, soit, a vécu quelque chose de très violent là, par exemple, sa mort. Ou un truc très positif, comme la naissance d’un bébé. Et du coup, cet ensemble d’énergies est resté là. Donc c’est pas forcément un fantôme, ça peut être ce que j’appelle un écho… ça peut être l’écho de quelqu’un, qui n’est pas forcément mort là, donc pas forcément ce qu’on appelle un fantôme.

Comment cette histoire s’est-elle soldée ?

L. : C. n’est pas retournée dans cette chambre, elle a demandé à une amie de dormir avec elle dans une autre pièce de la maison jusqu’au retour de l’actuel locataire. Je suis revenue dans la chambre plus tard dans la même journée, seule avec la pierre, pour ressentir l’énergie et tenter de l’apaiser. On peut pas juste « expulser » le truc de l’endroit où il reste, il faut s’y habituer, comprendre que ce n’est pas négatif et que ça fait partie de l’histoire des lieux. Apprendre à vivre avec. […] Les gens veulent toujours s’en débarrasser parce que ça leur fait peur, mais je pense que quand on vit en compagnie d’échos de vie, il faut accepter la situation telle qu’elle est ou partir. Des fantômes, des esprits, si on y croit, il y en a partout ; c’est impossible de faire abstraction… Ou alors si, si t’es complètement fermé.

« La première image qui apparaît, c’est l’image de quelqu’un mais en transparent »

Arrivée de C. dans l’appartement. Après quelques minutes de conversation, nous reprenons l’entretien. Toute en timidité et retenue, elle me fait part de ses impressions. Une fois le récit de son expérience passé, je tente d’en savoir un peu plus sur les rapports à la mort des deux jeunes femmes et sur les intrications sociales engendrées par ses représentations.

Les représentations populaires que l’on se fait des esprits et fantômes jouent énormément sur nos perceptions de l’au-delà. Patrick Tomasso /Unsplash

Avez-vous l’impression que les films d’horreur peuvent prendre une place dans la représentation que vous vous faites des fantômes ?

C : Ah oui, carrément ! Le côté « j’ai peur qu’il m’arrive quelque chose »… Oui oui, carrément ! Je me rappelle de la série X-files, ça me faisait très peur. […]

L : […] les films d’horreur… J’étais fan à partir de mes… 14 ans. [Courte pause]…Amityville, je me souviens ! Il m’avait marquée pour une scène… Quand ils descendent à la cave, ils voient des fantômes de gens qui ont été torturés… Ça m’avait énormément marquée. Ça m’avait pas fait peur, ça m’avait fait de la peine… J’imaginais ces pauvres gens, coincés là, à revivre les mêmes tortures pour l’éternité, et ça me faisait tellement de peine… Et en plus, au final, ils étaient obligés de vivre avec leur oppresseur… J’avais cette espèce d’impression que non, ça me faisait pas peur, mais j’étais hyper triste pour eux. [Courte pause] Sinon, j’ai déjà rêvé que j’étais morte, et que j’aidais les vivants ; je me disais que c’était pas si grave, et que tant qu’à faire, autant filer un coup de main. J’avais un grand drap blanc, une chaîne dans une main… Le truc super cliché. Et j’étais tout pâlotte aussi, le tour des yeux bien noirs comme si j’avais pas dormi depuis 200 ans…

Si je me représente un fantôme, la première image qui apparaît, c’est l’image de quelqu’un mais en transparent.

Le générique de X-Files a marqué des milliers de jeunes téléspectacteurs dans les années 90.

Quelle sont vos visions de la mort ?

C : Ah ben maintenant je sais plus… Je me dis qu’on peut rester, je sais pas… coincé ? Je me suis toujours dit que toutes sortes de choses existaient… Mon expérience a changé la donne mais j’aurais préféré de pas l’avoir… du coup, j’aurais toujours peur. Par exemple, ce soir, je vais avoir peur ! [rires gênés] J’ai peur quasiment tous les soirs. Depuis, tous les soirs, quand je suis toute seule, j’ai peur, je me répète « non je ne veux pas, non je ne veux pas, non je ne veux pas » comme une sorte de mantra, tout le temps.

L : La vie après la mort, ça reste une notion très floue et pas forcément vraie pour moi. Je pense qu’effectivement il n’y a pas de fin réelle à la mort du corps. Je pense qu’il est possible qu’on se réincarne, comme je pense qu’il est possible que ce soit définitif et que du coup, il n’y ait pas de réincarnation, tout comme je pense qu’il peut y avoir des fantômes, ou encore que notre notion d’âme disparaît. Toutes ces propositions cohabitent en moi. Des possibilités, mais aucune certitude. Je me fie à certaines sensations, mais tant que je ne vois pas, je ne sais pas.

Ça a changé ta vie quotidienne ?

C : Quand on parle de ça, quand le sujet est abordé, quand je vois les gens sceptiques, après… Après si justement, par rapport à la religion : je sens les choses un peu différemment quand je vais dans une église, ou dans un lieu de culte. Je pense à toutes les personnes… Je sais pas, je fais une sorte de prière en fait. Comme un remerciement pour les défunts, ou les gens qui sont en vie. […] J’essaie d’envoyer comme des ondes positives, mais dans le passé en fait. Après j’essaie de ressentir plus les trucs, d’être plus consciente des choses. Les cimetières aussi c’est pareil. Par contre ça me fait pas trop peur, ça.


Dans « une société sans héritiers », comme l’appelle Maurice Godelier, il semble que les questions que se posent L. et C. traversent la société de part en part, chacun trouvant ses propres réponses en fonction de sa sensibilité et de ses convictions.

La sensation de déracinement se manifeste alors sous diverses formes, dont nous lisons ici deux exemples distincts : la recherche de réponses et de compréhension, d’acceptation d’une société de l’immédiateté et de l’oubli, tout autant que l’appréhension et le rejet d’une mémoire éventuellement violente ou traumatique.


Article publié en collaboration avec la revue Terrain (dernier numéro : Fantômes) et le blog de Terrain.

Love this article? Show your love with a gift to The Conversation to support our journalism.