Les conversations avec les élèves sur des soupçons de maltraitance peuvent être parmi les plus difficiles que les enseignants et les intervenants scolaires auront dans leur carrière. shutterstock

Retour en classe : comment les profs peuvent réagir aux cas de maltraitance

La pandémie, et les crises en général, accroissent le risque de maltraitance et d’exposition à la violence pour les enfants.

Dans son analyse de l’actuelle pandémie de la COVID-19, l’UNICEF a recensé plusieurs effets secondaires potentiels sur les enfants et les adolescents, notamment le risque accru d’expériences de maltraitance et d’exposition à la violence. Cette conséquence a été observée lors d’autres événements tragiques, telles les catastrophes naturelles.

Ce risque peut résulter de la détresse croissante des adultes, de la perturbation du soutien habituellement offert par les services sociaux, d’une perte d’appartenance à un réseau, et du recours à des mécanismes d’adaptation dysfonctionnels, comme l’abus d’alcool. L’UNICEF note également que les enfants handicapés, les enfants marginalisés et les autres groupes vulnérables sont plus exposés à ces impacts.


Read more: Covid-19: quatre actions à prendre dès maintenant pour protéger les enfants vulnérables


Paradoxalement, le nombre de cas de maltraitance rapportés aux services de protection de la jeunesse est en baisse depuis le début de la pandémie, tant au Québec que dans plusieurs états américains. Cette diminution peut s’expliquer, du moins en partie, par l’absence de contacts des enfants et adolescents avec d’autres adultes, notamment le personnel scolaire, qui agissent habituellement comme sentinelles et signalent les situations inquiétantes aux autorités.

Des analyses récentes menées en Ontario ont démontré que le tiers des signalements aux services de protection de la jeunesse était fait par les enseignants et les intervenants scolaires et que des soupçons d’abus physique étaient la principale source d’inquiétude. À la suite de l’annonce du ministre de l’Éducation du Québec de la réouverture progressive des écoles primaires, le personnel scolaire pourrait avoir à composer avec des situations d’abus et de négligence portées à leur attention.

Mon expérience de chercheuse dans le domaine de la maltraitance et de directrice du Centre de recherche sur l’enfance et la famille à l’Université McGill m’a permis de confirmer le rôle vital que jouent les différents adultes qui gravitent autour des enfants vulnérables. Dans le contexte de la réouverture des écoles, ce sont les enseignants et le personnel scolaire qui auront un rôle important à jouer auprès de ces élèves. Les lignes directrices suivantes visent à les épauler dans cette mission délicate et émergent des quelques vingt années de recherche sur la question du dévoilement en contexte scolaire et de la parole des enfants abusés.

Poser des questions ouvertes

Les conversations avec les élèves sur les soupçons de maltraitance peuvent être parmi les plus difficiles que les enseignants et les intervenants scolaires auront dans leur carrière. Les quelques stratégies suivantes pourraient être utiles :

  • Il faut s’assurer que le membre du personnel qui aura la conversation avec l’élève est quelqu’un en qui ce dernier a confiance. Plusieurs élèves peuvent hésiter à révéler les sévices vécus, car ils craignent les conséquences et les représailles. Cependant, les élèves sont plus susceptibles de révéler les faits s’ils ont déjà une relation significative avec l’adulte qui le questionne.
Le rôle du personnel scolaire n’est pas d’enquêter sur la situation, mais de donner la parole à l’enfant et de communiquer ces informations aux autorités, le cas échéant. Shutterstock
  • La conversation doit se dérouler en privé. Toutefois l’élève doit être informé que, même s’il s’agit d’une conversation privée, advenant le cas où les parents ne sont pas en mesure de s’occuper de leurs enfants, les autres adultes devront agir pour s’assurer de leur protection. Il est essentiel de ne pas laisser croire à l’enfant qu’il est possible de garder pour soi tous les secrets révélés, car celui-ci pourrait se sentir trahi et leurré en considérant par la suite que les adultes n’ont pas tenu leur promesse.

  • Le vocabulaire utilisé doit être adapté à l’âge et au développement de l’enfant. Il faut éviter les questions suggestives ou celles qui le conduisent à répondre par oui ou par non. Par exemple, il faut éviter de dire : « Quelqu’un t’a-t-il frappé ou touché à la maison d’une manière qui t’a fait mal ? », mais plutôt dire : « Parle-moi de ce qui s’est passé à la maison. »). Le rôle du personnel scolaire n’est pas d’enquêter sur la situation, mais de donner la parole à l’enfant et de communiquer ces informations aux autorités, le cas échéant.

  • Si les élèves demandent ce qui pourrait se passer ensuite, les adultes doivent être le plus honnêtes possible quant à la possibilité d’impliquer d’autres personnes si nécessaire. Il est important de ne pas promettre que « tout ira bien » car plusieurs étapes qui suivent le signalement ne sont plus entre les mains du personnel scolaire. Il faut plutôt insister sur le fait qu’ils sont en sécurité à l’école, qu’ils ont bien agi en se confiant à un adulte et qu’ils ne sont pas responsables ou coupables de la situation.

Répondre avec empathie et sans jugement

La réaction de l’adulte à la divulgation a un impact important sur l’élève. Lorsque l’élève a l’impression de ne pas être cru ni pris au sérieux, ou lorsque les services de protection de l’enfance et la police sont appelés sans préavis, il se peut qu’il ne dise plus rien. La divulgation est un processus difficile et délicat et doit être accueillie avec empathie et sensibilité, étant donné le risque énorme que prend l’élève lorsqu’il se décide à la faire.

Dès le début du confinement, la présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Regine Laurent, s’est inquiétée du risque accentué de maltraitance d’enfants. La Commission Laurent a été mise en place à la suite du décès d’une fillette de Granby en 2019. LA PRESSE CANADIENNE/Jacques Boissinot

Apprendre à gérer ses propres émotions

Entendre de la bouche des enfants qu’ils ont été maltraités ne laisse personne indifférent. Les adultes qui reçoivent ces confidences peuvent se sentir fâchés, impuissants, attristés. Il est important de ne pas manifester ouvertement de choc ni de jugement négatif concernant les actes des parents. Cela pourrait susciter de la honte et de la culpabilité chez l’élève et, par conséquent, le freiner dans ses révélations.

En revanche, nier complètement sa réaction émotive pourrait laisser croire à l’enfant qu’il n’est pas cru ou n’est pas pris au sérieux. Il est donc important, pour les enseignants et le personnel scolaire, de présenter une réponse émotionnelle qui soit la mieux régulée et empreinte de compassion possible. Pour ce faire, il faut être attentifs à ses propres états psychologiques, saisir les occasions de s’autoévaluer et rechercher du soutien formel et informel

Il est probable également que plusieurs enfants nient les expériences vécues malgré les tentatives du personnel scolaire pour encourager la divulgation. Même si un enfant ne révèle pas sur le moment ce qu’il a vécu, le fait que des adultes se préoccupent de lui et partagent leur inquiétude est un premier pas pour bâtir la confiance qui lui permettra, peut-être plus tard, de parler de ce qu’il vit. Les adultes survivants d’abus sont nombreux à mentionner que les liens avec des personnes significatives leur a permis de révéler leur histoire au cours de leur vie, lorsqu’ils se sentaient prêts.

Outre les stratégies visant à favoriser les dévoilements d’abus chez les élèves, les enseignants et les intervenants scolaires peuvent aussi s’assurer, dans le contexte du retour en classe, d’offrir aux enfants vulnérables un environnement scolaire le plus épanouissant possible. Les enseignants pourraient privilégier les activités avec lesquelles les élèves sont à l’aise, en leur offrant la possibilité de corriger leur travail jusqu’à ce qu’il soit bon. Et les féliciter pour les comportements souhaités, y compris l’effort et la persévérance en lien avec les règles de distanciation physique qui seront difficiles à respecter pour certains d’entre eux.

Dans le contexte actuel, les enseignants peuvent cibler la sécurité affective et le sentiment d’auto-efficacité pour aider les enfants vulnérables à vivre une expérience à l’école qui soit harmonieuse, et ce, même s’il ne reste que quelques semaines à l’année scolaire. Ces moments de réussite et de confiance sont précieux pour les enfants et les adolescents en situation de vulnérabilité et pourront les aider à bâtir leur résilience malgré les expériences d’adversité vécues.

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 105,300 academics and researchers from 3,358 institutions.

Register now