Retour sur l’« affaire WikiLeaks » : qu’ont changé les révélations de 2010 ?

Le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, s'adresse aux médias en tenant un rapport imprimé du jugement sur son cas rendu par le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire depuis le balcon de l'ambassade équatorienne au centre de Londres le 5 février 2016. NIKLAS HALLE'N/AFP

Il y a 10 ans, le site WikiLeaks divulguait une série de documents classifiés qui allaient propulser l’organisation au premier plan médiatique. Démarrée en avril 2010 par la publication de « collateral murder » – l’enregistrement vidéo d’une bavure américaine en Irak –, l’une des plus grandes fuites de secrets de l’Histoire se conclut en apothéose le 29 novembre de la même année. L’organisation, en collaboration avec cinq grands titres de la presse internationale, commence alors à diffuser au compte-gouttes plus de 250 000 câbles diplomatiques américains. Entre-temps, WikiLeaks a également rendu publics quelque 500 000 documents confidentiels sur les guerres d’Afghanistan et d’Irak.

Les révélations de 2010 ont fait couler beaucoup d’encre. À l’instar de David Leigh et Luke Harding, de nombreux journalistes et commentateurs se sont empressés d’annoncer la fin du secret et le début d’une ère de la transparence, dont les outils du Web 2.0 seraient l’arme principale.

Ce sont ces révélations, souvent qualifiées d’« affaire WikiLeaks » par les médias, qui valent à Julian Assange, leader médiatique de l’organisation, son procès en extradition qui a débuté le lundi 24 février à Londres.

L’occasion de revenir sur un épisode fondamental de l’histoire de WikiLeaks et de tenter d’évaluer l’efficacité des méthodes de l’organisation de Julian Assange dans sa « guerre contre le secret ».

Des partisans du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, devant la Woolwich Crown Court, à Londres, le 24 février 2020. Daniel Leal-Olivas/AFP

Cyber-activisme et whistleblowing

Rassemblant des passionnés des nouvelles technologies, des hackers et des militants de la liberté d’information, l’organisation passe totalement inaperçue lorsqu’elle est créée à la fin de l’année 2006. Sa spécialité est de publier des documents officiels, protégés ou non par une classification, confiés par des « lanceurs d’alerte » (whistleblowers). Si les activistes de WikiLeaks s’intéressent à toutes les institutions représentant une forme de pouvoir, leur cible prioritaire est le pouvoir politique (à ses débuts, la devise est « we open government »). L’objectif est bien de lutter contre l’opacité de l’État pour rendre à la société civile les moyens de contrôler celui-ci.

Le site Internet de l’organisation est avant tout une plate-forme accueillant des documents confiés par des whistleblowers, souvent fonctionnaires ou acteurs privés travaillant pour l’État, qui veulent dénoncer pour des motifs éthiques ou politiques des actes qu’ils jugent immoraux ou illégitimes. Ces fuites (leaks) sont donc lancées dans un objectif de mobilisation, la conviction profonde des militants de WikiLeaks étant que la révélation brutale d’informations permet à la société civile d’accéder à la vérité et de lutter contre l’autoritarisme et la corruption.

L’activisme de WikiLeaks ne se base donc pas sur une mobilisation massive, mais sur l’action de quelques individus qui vont se rebeller contre leur institution, et sur une logique simple : l’idée que les trois étapes que sont la divulgation, la publication et l’attente du scandale vont précipiter le changement politique. Le but de l’organisation est ainsi de faire appel à l’opinion publique en espérant qu’une mobilisation sociale naisse du scandale de la révélation.

Cette logique n’est pas nouvelle (notamment avec la célèbre affaire des « Pentagon Papers » qui a éclaté en 1971 sous l’initiative de Daniel Ellsberg, un ancien collaborateur du département de la Défense) mais l’évolution technologique, et notamment Internet, a levé un grand nombre des obstacles matériels à la réalisation de ce projet. Parce que les informations numérisées sont plus faciles à divulguer à très grande échelle, mais aussi parce que certaines nouvelles technologies permettent de protéger l’anonymat des sources des fuites.

Le pari manqué de l’indignation

Avec les révélations de 2010, les membres de WikiLeaks s’attendaient à susciter l’indignation et une action de grande ampleur de la part de la société civile. Mais le scandale n’a été que relatif, et le changement politique presque inexistant.

Toute une série de faits propres à susciter l’indignation ont pourtant été exposés au public américain. Les journaux de guerre afghans et irakiens ont par exemple apporté la preuve que les officiels américains ont systématiquement couvert des actes de torture commis par les autorités locales sur les civils.

Cependant, les enquêtes d’opinion à propos des guerres en Irak et en Afghanistan conduites ces dernières années ne montrent pas de véritable changement après 2010 : rien ne permet d’affirmer avec certitude que la divulgation de ces documents a véritablement influencée l’opinion publique américaine à propos de ces guerres. Loin d’être révoltés par les révélations, une partie des Américains ont au contraire émis des critiques à l’égard de la démarche de WikiLeaks, l’organisation étant accusée d’aggraver l’instabilité et de mettre en danger des vies humaines sur le terrain.

Arte.

Une des explications que l’on peut tenter d’apporter à cet échec tient d’abord à la faiblesse du traitement de l’information présentée par WikiLeaks. La logique de la « transparence radicale », selon laquelle le simple fait de livrer des informations brutes suffirait pour déclencher l’action politique, n’a pas beaucoup de consistance dans la réalité. Dans sa forme brute, l’information n’a quasiment aucun pouvoir de transformation.

L’erreur de WikiLeaks est de ne pas avoir pris en considération une tâche essentielle de tout média : la fonction d’intermédiation, qui consiste à organiser, interpréter et attirer l’attention sur l’information. Ainsi, les journaux de guerre afghans étaient impénétrables pour le citoyen américain moyen, car beaucoup trop techniques et jargonnants. Les journaux contenaient par ailleurs des noms d’individus sur le terrain dont la vie risquait d’être menacée s’ils étaient identifiés.

Le manque de compétence des activistes de WikiLeaks pour rédiger et interpréter les renseignements ainsi que leur incapacité à attirer l’attention de l’opinion publique ont poussé l’organisation à rechercher un partenariat avec un consortium de cinq grands médias pour assurer la divulgation des 250 000 câbles diplomatiques.

Cette collaboration était essentielle pour assurer un véritable impact aux fuites, mais elle montre bien l’incapacité structurelle de WikiLeaks à gérer une telle quantité d’informations, et dans un certain sens elle consacre l’échec du projet originel de l’organisation, qui était de fournir une information brute, vierge de toute interprétation, à la société civile.

La résilience des États

L’incapacité de WikiLeaks à susciter l’indignation à grande échelle n’est pas l’unique raison de l’échec du projet de transformation politique mené par Julian Assange. Il faut en effet ajouter le fait que les révélations de 2010 ont bien montré à quel point les États sont capables de faire preuve de résilience lorsqu’ils sont confrontés aux menaces posées par les acteurs non gouvernementaux et les nouvelles technologies.

L’étude de l’évolution de la bureaucratie américaine depuis les divulgations de 2010 révèle que celles-ci, loin d’avoir incité le gouvernement à se montrer plus transparent, ont au contraire conduit à un renforcement des contrôles pour accéder aux informations sensibles dans les agences américaines. En effet, les premières réactions de l’administration Obama ont consisté à adopter des mesures de sécurisation des documents secrets. Ainsi, à court terme, l’épisode de 2010 a réduit la probabilité qu’une nouvelle fuite massive se produise.

Un titre de journal télévisé concernant la publication de 400 000 documents secrets américains sur la guerre en Irak sur le site de WikiLeaks le 22 octobre 2010 vu à Times Square à New York. Stan Honda/AFP

Il faut aussi souligner le fait que l’affaire intervient à la suite d’un mouvement important de réforme de la communauté américaine du renseignement. Cette réforme, qui faisait suite aux attentats du 11 septembre 2001, visait à améliorer le partage d’informations entre les différentes agences. Dans ce contexte, l’affaire WikiLeaks pourrait être considérée comme une conséquence directe de la plus ample circulation de l’information secrète au sein du gouvernement américain et semble avoir généré un retour vers plus de compartimentage entre les différentes agences américaines de renseignement.

Du côté du corps diplomatique, le constat est similaire, comme l’écrit le directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI) Thomas Gomart :

« Après WikiLeaks, la première réaction des diplomates a été de chercher des parades essentiellement techniques pour protéger leurs secrets, comme s’il s’agissait moins d’un événement politique que d’un incident technique. »

Ainsi, en matière de secret, l’affaire WikiLeaks a plutôt précipité un retour vers le statu quo.

La fin du secret ? Pas pour tout de suite

En définitive, les révélations de 2010, outre qu’elles n’ont pas provoqué la mobilisation politique escomptée, n’ont pas modifié fondamentalement la manière dont les États-Unis exercent leur pouvoir à l’étranger, et n’ont pas non plus amené le gouvernement américain à réformer de façon durable son régime juridique du secret d’État.

L’« affaire WikiLeaks » correspond ainsi à une séquence historique durant laquelle l’équilibre entre transparence et secret a été momentanément modifié. Mais les États, en adoptant presque instinctivement des parades essentiellement techniques, ont très rapidement retrouvé leur opacité.

Si Julian Assange et son organisation illustrent de manière éclatante l’intrusion de la société civile dans la diplomatie étatique classique, l’« affaire WikiLeaks » a surtout révélé les limites de l’action de ces réseaux d’activistes transnationaux et a montré la forte capacité d’adaptation des États face à cette nouvelle donne internationale.

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