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Rumeur sur les Roms : quand la fragmentation sociale et culturelle produit du non-sens

Dans le campement rom de Bobigny, attaqué le 25 mars 2019, sur fond de rumeur de rapts d'enfants. Kenzo Tribouillard / AFP

L’archaïsme de la haine, de la violence et des rumeurs s’appuie sur l’hyper-modernité des réseaux sociaux et des téléphones mobiles pour faire des agressions dont viennent d’être victimes des Roms dans les banlieues du nord-est de Paris – un « fait social total », selon l’expression de l’anthropologue Marcel Mauss.

Ces évènements, en effet, nous invitent à conduire une réflexion à la croisée de multiples enjeux, parmi lesquels les « fake news », le racisme, les phénomènes migratoires, les problèmes dits de banlieue ou bien encore – ce qui exige plus de hauteur par rapport aux faits – la mutation sociale et culturelle dans laquelle notre pays est engagé et les fractures qui s’approfondissent au fil de cette transformation.

Les rumeurs, et le passage à l’acte

Les rumeurs, d’abord, et le passage à l’acte. Le 8 mars dernier, des plaignants déposent au Commissariat de Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis) des mains courantes à propos d’un véhicule, une camionnette blanche, dont les occupants, des Roms, chercheraient à enlever des enfants. Viennent ensuite diverses accusations de trafic d’organes, puis d’autres témoignages relatifs à des soi-disant tentatives de rapt d’enfants.

Tout ceci est totalement mensonger, démenti par les autorités locales, mais n’empêche pas la persistance de rumeurs que complète l’annonce d’expéditions punitives, le lundi 25 mars. Et effectivement, les agressions et exactions à l’encontre de Roms se multiplient alors, tandis que le mensonge fleurit sur les réseaux sociaux, et que les commentateurs en arrivent à parler de « petit pogrom ».

Ces rumeurs et ces violences renouent avec des accusations et des pratiques anciennes qui visent traditionnellement les gens du voyage, les nomades, mais aussi les Juifs, accusés depuis l’essor du christianisme, de crimes rituels, et victimes fréquentes de persécutions.

À ces dimensions classiques s’en ajoute une qui les favorise dans l’imaginaire des porteurs de la haine : les Roms, en effet, sont à la fois l’objet de préjugés tenaces, enracinés, presque immémoriaux, et pour certains d’entre eux des migrants récents – et on sait à quel point l’opinion aujourd’hui est hostile aux migrants.

La rumeur révèle le social et le culturel

La sociologie a depuis longtemps identifié ces éléments, comme dans les travaux de Françoise Reumaux (voir notamment la réédition de son ouvrage de 1998, ABC de la rumeur. Message et transmission) ou dans la célèbre enquête d’Edgar Morin à Orléans, à la fin des années 60 (La rumeur d’Orléans, Paris, Seuil, 1969).

La rumeur révèle le social et le culturel, nous dit quelque chose des peurs et des rêves de ceux qui y adhèrent et la font circuler. Elle propose à leurs yeux une explication, elle confère un sens à leur situation, et souvent met en branle des imaginaires centrés sur les femmes, les enfants et des trafics touchant à la vie et à la mort – ce qui renvoie à la reproduction et à l’identité profonde du groupe humain auquel appartiennent ceux qui en sont les vecteurs.

Ainsi, la rumeur qui visait les commerçants juifs du centre-ville d’Orléans après 1968 en les accusant de droguer leurs clientes pour les envoyer dans des réseaux de traite des blanches opérait-elle dans un contexte de crainte conservatrice, alors que l’époque était à l’émancipation des femmes.

Un contexte de fragmentation sociale et culturelle

Quel est, aujourd’hui, le contexte, qui autorise non seulement les rumeurs, mais aussi le passage à l’acte ? C’est celui, avant tout, d’une fragmentation sociale et culturelle de notre pays, comme de beaucoup d’autres, sur fond de crise du système politique et, plus largement, de la démocratie.

À Bobigny (Seine-Saint-Denis), le 27 mars 2019. Kenzo Tribouillard/AFP

Dans une telle situation, certains ensembles humains aux contours plus ou moins flous fonctionnent en tendant à ne croire que ce qui provient de leurs propres membres, ou de leurs amis, qui sont désormais ceux à qui chacun est relié via les réseaux sociaux. Ces derniers fonctionnent sur le mode de la fermeture, ne réunissant que des personnes partageant les mêmes orientations. Et symétriquement, chaque ensemble se défie des idées ou des informations qui proviennent d’ailleurs, au point parfois que se déploie la paranoïa, qui est à la base du « complotisme ».

La puissance des fake news et, parmi elles, des rumeurs, d’une part, et d’autre part celle des visions complotistes de la vie collective, tient à la dissociation qui s’opère entre le dedans de chaque groupe, et le dehors. Entre « eux » et « nous », entre les « amis » qui veulent du bien au groupe et le considèrent, et les « ennemis » supposés l’ignorer, le maltraiter ou le menacer. Tout ce qui provient des « amis » est acceptable et vrai par définition, y compris les mensonges les plus grossiers ; tout ce qui vient d’ailleurs est suspect, voire maléfique.

L’ère de la « post-vérité », où les opinions subjectives acquièrent sans la moindre démonstration valeur de vérité, cette ère qui est aussi celle du soupçon, de la dénonciation, de la délation, n’est pas seulement marquée par l’apport technologique d’Internet et des réseaux sociaux, qui certes lui facilitent l’existence. Elle est avant tout sociale et culturelle.

Quand le sens s’abolit dans le non-sens

Dans la phase historique actuelle, toute sorte de fractures séparent ainsi différents groupes sociaux ou culturels sans qu’existent les conditions du traitement politique ou négocié de ce qui les sépare, les oppose et qui divise la société. Et quand ces fractures constituent autant de plaies qu’exacerbent le sentiment d’être oubliés ou invisibles, et l’arrogance du pouvoir – réelle ou perçue comme telle –, le sens se perd ou s’abolit dans le non-sens, puis dans la violence, la raison cédant alors la place à la rage ou à la haine.

L’information recueillie et mise en circulation par des professionnels sérieux et compétents recule au profit de la rumeur. Des boucs émissaires sont désignés, et compte tenu des préjugés accumulés au fil des siècles, les Juifs et « les gens du voyage » sont, ici, en première ligne.

Cela concerne nombre de fragments de la société, éventuellement définis aussi en termes territoriaux, et peut jaillir ici et là, un jour par exemple parmi les habitants d’une banlieue populaire, un autre parmi des « gilets jaunes », jusqu’ici fort éloignés les uns des autres. Ce qui ne disqualifie ni les uns ni les autres, dans leur ensemble, mais souligne bien les carences contemporaines de la démocratie, à la peine s’il s’agit de traiter les demandes sociales qui façonnent les peurs et la violence et de transformer la crise en débats, en conflits institutionnalisés et en négociations.