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Un entraîneur de foot de dos dans un stade.
Les entraîneurs de football sont souvent bien seuls face à leurs problèmes. Dziurek/Shutterstock

Santé mentale et bien-être en football : et si on accompagnait enfin les entraîneurs ?

Quand je commence cette étude et réalise les premiers entretiens avec les entraîneurs, je compte explorer plusieurs facteurs : leur vitalité, leur sommeil, la qualité de leurs relations au cours d’une saison… mais c’est véritablement les questions de santé et de bien-être qui me saisissent. Nombre d’entre eux font état d’une santé qui se dégrade, de « pépins de santé » plus ou moins graves qui se déclenchent en fin de saison quand la pression redescend, de signaux d’épuisement qui les laissent parfois sans plus aucune énergie, aucune vitalité physique ou psychologique.

Loin de dresser un tableau dramatique de cette problématique, cette étude innovante vise à explorer plus en profondeur cette question encore peu abordée de la santé et du bien-être des entraîneurs de football. Dans cette perspective, des données ont été collectées auprès de 180 entraîneurs (171 hommes et 9 femmes), avec 38 d’entre eux évoluant dans des systèmes professionnels (équipes premières, centres de formation) et 142 au sein de structures amateurs (de niveau régional à national).

Tout ceci dans le but d’identifier les leviers à activer pour leur permettre d’apprendre à prendre soin d’eux, tout en continuant à performer dans leurs environnements pressurisants. Mieux prendre conscience de leurs ressources et optimiser leur utilisation : c’est la mission que nous nous donnons au Centre de Recherche (CDR) de la Fédération française de football (FFF) pour accompagner les entraîneurs à faire du lien entre leurs niveaux de santé et de bien-être et leur performance, en les accompagnant pour à relier leur projet de jeu à leur projet de vie.

Les entraîneurs, les oubliés de la recherche

En place depuis trois ans à la Direction technique nationale de la FFF, le Centre de Recherche (CDR) compte parmi ses trois directions scientifiques un axe dédié à la santé et au bien-être des entraîneurs ou managers dans les contextes de performance. Ce choix d’en faire une direction scientifique à part entière émane du recoupement de deux observations fortes. Tout d’abord celle du terrain, avec comme premier observateur Franck Thivilier, Directeur technique national adjoint en charge de la formation des entraîneurs depuis plus de 10 ans, qui observe « depuis des années les conditions d’exercice du métier se dégrader, et en réponse à cela les conditions des hommes et des femmes qui l’exercent se dégrader également ».

Cette observation de terrain a été complétée par une exploration scientifique de cette question : les problématiques de santé et de bien-être des entraîneurs sont-elles au cœur des préoccupations des chercheurs ? Non, et si les questions relatives à la santé mentale dans le sport connaissent un écho médiatique et scientifique aujourd’hui, cette question s’est jusqu’à maintenant majoritairement centrée sur les athlètes.

Ainsi, les articles scientifiques traitant de cette question pour les entraîneurs sont peu nombreux et ce manque d’évidences scientifiques fait des entraîneurs les grands oubliés de l’accompagnement psychologique dans les systèmes de performance. Et pourtant, leur niveau de responsabilité et d’exposition en fait une population particulièrement à risque sur la question de la santé mentale et du bien-être, face aux nombreux facteurs de stress auxquels ils sont exposés et face aux conséquences notables sur leur santé mentale et leur bien-être. En effet, tous subissent entre autres, quels que soient leur niveau, leur contexte ou leurs conditions d’exercice, l’instabilité de l’emploi ou les attentes de performance et de résultats. Il était donc temps d’explorer plus en profondeur cette question, en conduisant des travaux scientifiques, mais aussi et surtout en déployant des dispositifs d’accompagnement qui leur sont dédiés.

Suivre les niveaux de santé mentale et de bien-être au cours de la saison

Nos études s’appuient sur le cadre théorique de la psychologie positive, définie comme l’étude scientifique des facteurs favorisant le bien-être et l’épanouissement des individus et des collectifs. En accord avec cette vision de la psychologie, nos études visent à aller plus loin que les recherches descriptives qui ont mis en lumière les nombreuses difficultés auxquelles les entraîneurs sont confrontés (facteurs de stress tels que leurs propres performances, celles de leurs athlètes, les facteurs organisationnels ou relationnels par exemple) ou les effets néfastes de ce stress sur leur santé mentale (troubles du sommeil, anxiété, dépression, pour ne citer qu’eux).

En effet, notre objectif est au contraire d’arriver à identifier quels sont les éléments protecteurs de leur santé et leur bien-être et de les amener à les cultiver davantage. Nos travaux s’articulent en deux axes : le premier vise à mesurer via des questionnaires un ensemble de variables auprès des entraîneurs suivis tout au long de leur saison sportive. Ainsi, lors de chaque semaine de formation au Centre National du Football à Clairefontaine (7 à 12 par saison selon les cursus), la qualité de leur sommeil, de leur nutrition, de leurs relations, mais aussi leurs « pratiques personnelles », c’est-à-dire le temps qu’ils s’accordent pour eux dans la semaine pour se ressourcer, sont mesurées.

Sont également évaluées leur santé mentale, mais aussi leur vitalité, c’est-à-dire l’énergie qu’ils ont de disponible pour fonctionner de manière optimale. Nous pouvons ainsi mettre en lien ces différentes variables pour observer leurs influences les unes par rapport aux autres et ainsi mieux comprendre la dynamique par laquelle l’entraîneur se dégrade ou au contraire arrive à maintenir sa vitalité.

Nous conduisons également des entretiens pour mettre en lien ces mesures chiffrées avec leurs propres ressentis. Ces premières études ont permis de mettre en évidence l’importance de la vitalité de l’entraîneur qui est très reliée selon eux à la performance de leur équipe. Un entraîneur professionnel l’explique très bien :

« En tant qu’entraîneur, je dois transmettre de l’énergie, mais quand je n’ai plus de jus pour moi, mon équipe et mon staff le ressentent ; les séances tournent moins bien et le week-end la performance s’en ressent ».

Pour maintenir cette vitalité élevée (pour eux et donc indirectement pour le système dont ils ont la charge), les pratiques personnelles apparaissent comme un facteur protecteur fort de cette vitalité. Et c’est quand l’entraîneur s’oublie, arrête de prendre du temps pour lui que sa vitalité diminue et que des conséquences sur la performance peuvent apparaître. En témoigne la réflexion d’un adjoint prononcée à son entraîneur principal alors dans une phase compliquée au niveau des résultats : « quand tu courais, on gagnait », sous-entendant que, quand il prenait du temps pour lui, il était en meilleure forme et cela retentissait sur l’équipe. L’influence plus précise de l’ensemble de ces facteurs est encore à l’étude, et l’analyse des données récoltées depuis deux ans sera prochainement publiée.

Un dispositif pour mieux accompagner les entraîneurs

L’étude des résultats de nos recherches nous permet d’affiner un programme d’accompagnement des entraîneurs et de le déployer largement. Celui-ci repose sur le postulat de la psychologie humaniste sous-tendant que l’être humain est doté d’un processus de croissance, un élan vital qui le pousse à croître et se développer. Prendre soin de sa santé et son bien-être nourrissent cet élan vital et permet donc à l’entraîneur de se développer malgré l’adversité. Le programme repose sur le fait de sensibiliser l’entraîneur à reconstituer régulièrement son stock de ressources (émotionnelles, physiques, sociales, cognitives) qui est chaque jour entamé par son activité professionnelle ou sa vie personnelle. Pour cela, nous l’amenons progressivement sur le chemin de trois apprentissages fondamentaux :

Apprendre à prendre soin de soi via des expériences reconstituantes

Nous considérerons comme reconstituante toute expérience mise en place par l’entraîneur pour se ressourcer, lui procurer du plaisir, nourrir son enthousiasme et le reconnecter à ses sensations physiques et émotionnelles. Plusieurs activités sont proposées par le CDR dans cet objectif : des pratiques psychocorporelles telles que le Garuda (pratique corporelle alliant les approches du yoga, du Pilates, de la danse et du taï-chi), des techniques de respiration, de méditation, des thérapies digitales fondées sur la musique, etc.

Apprendre à prendre soin des autres via des interactions reconstituantes

Dans les études que nous conduisons, le facteur relationnel semble être le plus corrélé à la vitalité. Ainsi, la relation est le lieu de déperdition de l’énergie, mais aussi un des moyens les plus efficaces pour se ressourcer quand ces relations sont positives et reconstituantes. Des temps d’ateliers sont alors mis en place pour accompagner l’entraîneur à prendre soin de ses relations tant sur le plan professionnel (optimiser la communication et le climat relationnel dans un staff ou un collectif de joueurs par exemple) que sur le plan personnel (maintenir un équilibre de vie et une haute qualité relationnelle avec ses proches).

Apprendre à prendre soin de son environnement en le rendant reconstituant

Ces dernières années, plusieurs études ont été conduites pour mieux comprendre et évaluer scientifiquement le rôle de l’environnement. Certaines de ces études ont conduit à développer le concept d’environnement reconstituant, décrit comme des environnements au potentiel thérapeutique qui contribuent à l’augmentation de la santé, du bien-être et de la performance. Prendre soin de son environnement par le déploiement de distracteurs positifs (couleurs, matières, sons, formes, odeurs, etc.) ou s’exposer directement à des environnements reconstituants (tels que la nature) fait partie intégrante du programme visant à optimiser la santé et le bien-être, et indirectement la performance des entraîneurs.

Cet accompagnement peut se mettre en place au cours de journées thématiques ou d’ateliers que nous proposons au CDR auxquels chacun peut s’inscrire, mais il fait également maintenant partie intégrante de nos parcours de formations fédérales auxquels les entraîneurs viennent participer pour obtenir les diplômes leur permettant d’entraîner aux différents niveaux de pratiques (amateurs, formateurs ou professionnels). Ainsi il n’est pas rare, au sortir d’une formation pour laquelle l’entraîneur venait perfectionner sa manière d’entraîner, de l’entendre dire que « cette année de formation fut en réalité une année de travail en profondeur sur moi-même », ou encore « grâce à l’accompagnement que vous nous avez proposé, on a pris conscience, on a mis des mots et des images sur des ressentis que nous avions depuis des années ». Ces prises de conscience débouchant alors sur des modifications concrètes « j’ai mis des choses en place », « j’ai enfin appris à prendre soin de moi ».

Cette approche innovante, à la fois scientifique et pratique de la question de la santé et du bien-être des entraineurs, vient d’être valorisée par la publication de nos travaux dans la revue Sports Medicine.

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