Sardines à l’huile, fondue lyophilisée… ces rituels culinaires qui donnent le goût de l’aventure

« La table à la montagne » dans une cascade de glace. Thibault Cattelain

Les beaux jours sont là. Poussés par l’appel de la nature, vous préparez votre prochaine microaventure, cette aventure « courte, proche de chez soi et qui s’insère dans le quotidien ».

Vous avez vérifié vos chaussures de randonnée ou votre vélo. Vous avez repéré l’itinéraire et contacté vos compagnons. Vous prenez votre sac à dos, votre duvet… Mais qu’emportez-vous à manger ? Sardines à l’huile, nourriture lyophilisée, fromage local, grand vin pour un repas de roi ?

Cette question est tout sauf anodine car le repas contribue à forger des souvenirs. Chargé de symboles, il constitue un rituel dont la saveur se décuple en pleine nature. Au menu : lieux et temporalité, aliments, arts de la table, modes de préparation, choix des invités… et un ingrédient magique. À table !

Réenchanter un été pas comme les autres

Au regard des restrictions actuelles en matière de voyage, le tourisme en 2020 devrait faire la part belle au staycation, ce mode de vacances où l’on reste à proximité de chez soi. L’occasion de redécouvrir sa région, mais comment remettre du merveilleux dans un territoire qui nous semble si familier ? Par exemple en décalant le regard et en créant de nouveaux rites. C’est ce que propose la microaventure.

Par rite, on entend une pratique sociale de caractère sacré ou symbolique, qui rend le moment esthétique, le scénarise et marque la mémoire. Il est composé de rituels, c’est-à-dire de pratiques prescrites ou interdites, liées à des croyances magiques ou religieuses, à des cérémonies et à des fêtes, selon les dichotomies du sacré et du profane, du pur et de l’impur.

Le rituel du feu en randonnée. David Lebrun

Dans le contexte de la microaventure, les adeptes se retrouvent et se reconnaissent autour de pratiques susceptibles de devenir des rituels dès lors qu’elles se chargent de symboles. La microaventure requiert ainsi un engagement du corps, elle nécessite au moins que l’on sorte de sa zone de confort, par exemple en dormant à la belle étoile. Elle renvoie également à la façon de se nourrir durant l’expérience, or l’alimentation se pense traditionnellement à travers des rites.

Nous avons interrogé 10 personnes (5 hommes et 5 femmes) de 35 à 49 ans, vivant dans des Alpes ou à proximité (Savoie, Isère, Hautes-Alpes, Rhône). Cadres moyens, ils vivent pour la majorité en ville, en appartement, et s’échappent régulièrement pour des microaventures en pleine nature, généralement en couple ou entre amis. Nous leur avons demandé de choisir leurs photos favorites de repas et de nous en raconter l’histoire. L’analyse révèle cinq éléments-clés structurant le rituel culinaire de la microaventure.

Lieux et temporalité : un cadre magique

Une constante dans les réponses données est celle de la beauté du lieu : un cadre « magique », parfois un point de vue « exceptionnel » voire même un lieu « secret » et donc rare qui donnent à cette expérience certaines caractéristiques propres au luxe.

Premières neiges. Fabien Cartier-Moulin

Le cadre est toujours associé au repas, ce qui suggère une reconstruction de l’expérience culinaire par nos microaventuriers : l’assiette seule ne suffit pas, elle doit s’enrichir d’un environnement adéquat pour lui permettre de magnifier le moment et de s’inscrire durablement dans les mémoires, comme lors d’une expérience gastronomique.

« Ce qui prévaut c’est de se trouver un beau spot, avec une jolie vue. Pour magnifier le repas. Pour que ce soit impressionnant. » (Fabien)

« On est monté dans un endroit tenu secret. De là où on était, on avait une super vue sur les glaciers et les montagnes. » (Yoann)

L’ergonomie du lieu est minutieusement étudiée avant de s’installer. Une forme de confort est recherchée afin de prendre le temps et profiter de l’instant :

« On choisit en fonction du vent. Si c’est humide ou pas. En fonction de l’inclinaison pour être bien posée tranquille. » (Marianne)

« Tu trouves des pierres tapées par le soleil pour être bien. » (Fabien)

Tea time. Marianne brun

De même, le moment du repas n’est pas laissé au hasard. Il n’est pas fixé par un horaire mais par les éléments naturels. « Tu manges toujours au sommet. Ou à la redescente. Mais pas à la montée sinon tu n’as plus le jus. Quand il fait beau, selon le programme, tu peux même enchaîner avec une sieste derrière. » (Fabien)

Une fois la contrainte technique ou physique prise en compte, le choix est souvent lié au soleil qui dicte d’autres temporalités.

Des aliments chargés de sens

L’aliment est perçu comme récompense : pour de nombreux adeptes, il est synonyme d’effort accompli. Chacun a alors un aliment qui lui est propre, qu’il met souvent en scène sur les photos : bières pour certains, carottes pour d’autres !

« Parfois en montagne, nous sommes dans un environnement où on ne fume pas. Un copain a proposé de remplacer la clope par une carotte. Tu la mets dans ton sac et quand tu arrives en haut tu as envie de la croquer. C’est la carotte du sommet ! » (France)

La bière au sommet. Marianne Brun

Une distinction s’opère ensuite entre le cuit et le cru. Les aliments crus ou pouvant être ingérés dans l’instant sont réservés aux repas et encas de la journée alors que le cuit, nécessitant une phase de préparation, est souvent réservé au soir.

La nourriture lyophilisée est évoquée par les nouveaux initiés. Elle semble faire partie de leurs représentations mentales liées à la microaventure.

« Manger lyophilisé, c’était ma première fois. Et ça m’a plu. C’était rigolo, sympa et adapté à l’aventure. » (Delphine)

Certains se réapproprient cet aliment industriel en y ajoutant un ingrédient.

« On a emmené de la fondue lyophilisée. Ce n’est pas si mal mais on y a rajouté des morilles séchées pour améliorer cela. » (Hélène)

Pour les microaventuriers confirmés, les plats consommés sont généreux, revigorants (raclette, fondue, riz) et surtout partagés : un plat où chacun a mis la main à la pâte. Au centre, le feu sert à la cuisson mais fait aussi office de lieu de rassemblement, de partages et d’échanges. Enfin, le breuvage est une autre constante : si la bière, bue individuellement, est associée à la récompense, le vin est destiné à être partagé pour sublimer la magie de l’instant.

L’alimentation sert aussi à s’approprier le lieu. La boisson ou l’aliment est un facteur de lien avec l’histoire de l’endroit et ceux qui ont tracé la voie.

« Il y a du fromage et du saucisson, de la bière ou du rouge. Comme les anciens faisaient en montagne. » (Clément)

Une place centrale est faite aux produits locaux qui participent à une appropriation symbolique du lieu par leur ingestion. Cela va même jusqu’à boire l’eau des rivières (pour Marianne) ou n’utiliser que le bois du lieu pour faire cuire des aliments (pour Clément).

Les arts de la table en pleine nature

Mettre une bouteille de vin dans son sac à dos nécessite d’anticiper le transport et la dégustation. Certains le transvasent dans un contenant en plastique mais l’expérience s’avère décevante.

« J’avais mis du vin dans deux petites bouteilles en plastique pour le soir. Il aurait dû être pas mal mais une fois arrivé là-haut, bu dans la bouteille plastique, il n’avait pas le même goût. Je ne l’ai même pas fini. » (Delphine)

D’autres conservent la bouteille et emportent même un verre à pied. Quitte à s’encombrer, transformons le transport en défi !

« J’ai un verre à vin grand, gros, fragile. C’est un challenge de l’emmener ! Ça a un côté rigolo. Et ça valorise le breuvage. » (Yann)

À chaque couteau son aventure. Fabien Cartier-Moulin

Le couteau fétiche, l’Opinel, tient quant à lui une place à part. Il est évoqué comme élément déterminant, moins dans son usage que pour ce qu’il évoque pour ses propriétaires. Souvent reçu en cadeau, il rappelle non seulement la personne qui l’a offert mais également « l’esprit du lieu ».

À l’image des produits locaux, l’Opinel par sa filiation avec un terroir devient un élément d’incorporation symbolique du lieu pour son propriétaire. « Je suis en Savoie donc j’emmène un Opinel ! » nous explique Clément. Certains, comme Fabien, en ont même plusieurs, en fonction des aventures à vivre. Ils sont alors exposés tels des trophées.

Les modes de préparation et les ustensiles

Nous avons évoqué la place importante du feu dans le rituel culinaire de la microaventure. Certains parlent même de cérémonial, à l’image de la cérémonie du thé. Les interviews réalisées ont révélé l’utilisation d’ustensiles de préparation encombrants voire surprenants mais partie intégrante du rituel culinaire : plat à paëlla qui permettra le partage du repas du soir (David), marmite (Clément) ou encore… tronçonneuse (Yoann) !

« On a fait une bûche finlandaise. On creuse à l’intérieur d’une bûche à la tronçonneuse. On a pris des pommes de pin, des morceaux de sapin et épicéa pour allumer le feu. On a trouvé une ardoise pour mettre sur la bûche. Le temps de tout mettre en place, cela nous a pris une heure. » (Yoann)

Les chamallows grillés. David Lebrun

La commensalité désigne l’art de partager son repas. Le plaisir gustatif grandit dans le partage. Le feu apparaît comme un de ces éléments : cercle autour duquel on se rassemble, pour se réchauffer, pour échanger tout en cuisinant ensemble. C’est aussi une sorte de « retour aux sources », fait le soir et le matin au lever du soleil.

« Le feu prend une grande place là-dedans. Cela a un côté rassurant. C’est aussi la chaleur. Et le fait de cuisiner sur le feu, cela lui donne une autre fonction, une autre dimension. » (David)

« Cette commensalité s’obtient chez certains lorsque l’on « apporte un truc (à manger) qui a de l’affect. » (Fabien)

À la manière d’un hôte qui reçoit, chacun doit apporter un cadeau pour rentrer dans le cercle des autorisés à vivre pareil moment. On est là dans le don cérémoniel qu’ont développé des chercheurs à la suite de Mauss (1923) sur les marqueurs anthropologiques de l’échange.

Parfois même, le cadeau doit avoir été fait par la personne elle-même.

« Je dis aux copains : tu prends ce qui te fait plaisir et tu partages. Un truc qu’ils ont fait eux. Moi je fais des conserves. Des tomates séchées. » (Fabien)

« J’emmène du génépi, que j’ai fait moi-même en allant cueillir les fleurs près du Grand Paradis l’été précédent. » (Hélène)

Raclette sauvage sur bûche finlandaise. Yoann Genier

La commensalité de la microaventure s’exprime par des éléments de partage mais ne s’immortalise pas sur pellicule : presque aucune des photos données par nos répondants ne met en scène les participants.

L’expérience sensorielle suffit à satisfaire nos répondants dans la construction de souvenirs mémorables. D’autant plus que d’autres éléments favorisant la mise en scène du rituel culinaire sont parfois mobilisés pour ajouter une touche de magie à l’expérience.

La guirlande magique. Hélène Michel

Guirlande ou nappe blanche : la mise en scène du rituel

En microaventure, l’individu dirige sa propre mise en scène et mobilise pour cela tous les éléments qu’il a à sa disposition : aliments, ustensiles, éléments naturels (le bois, le feu, l’eau des rivières). Mais il arrive qu’un adepte apporte un élément supplémentaire qui participera, via la surprise que son introduction suscite, à enrichir l’expérience.

« Manger dehors, mais avec une guirlande. J’adore cette rupture. La surprise générée. Souvent j’apporte un aliment ou un accessoire surpris. Pour surprendre et faire plaisir. Et on se souvient ainsi encore plus fortement du moment. » (Hélène)

« Ce que j’adore faire en randonnée, et surtout avec les citadins, c’est juste avant de manger tu dis “oh… ça aurait été bien de prendre une bonne bouteille de rouge ! Puis au deux tiers du repas tu sors une bonne bouteille. Et tout le monde fait "Ahhhhh”. » (Fabien)

Cet élément, un objet banal de la vie quotidienne, devient incongru dans le contexte de la microaventure : guirlande d’Hélène, grand verre à pied de Yann ou bouteille de vin surprise de Fabien. L’objet se révèle source de satisfaction et de ravissement.

« La table à la montagne » à Saint Honoré. Nadia Probst

Dans une démarche poétique, Nadia pousse la théâtralisation encore plus loin en emmenant « la table à la montagne », avec nappe blanche et vaisselle pour recevoir son invité devant des mets locaux soigneusement cuisinés.

Peut-on mettre la microaventure en boîte ?

L’instauration de rituels culinaires magnifie l’expérience et donne une saveur nouvelle à la microaventure. Mais sommes-nous tous capables d’organiser une telle cérémonie quand il s’agit de détecter les produits typiques à emporter, porter sur son dos un wok ou une table en bois pliante, ou découper une « bûche finlandaise » ?

Insidentes : chaise grandeur nature. David Lebrun

Heureusement, la gamme de l’équipement outdoor s’élargit pour accompagner ce rituel en proposant des ustensiles permettant de cuisiner en pleine nature. Pour procéder aux rituels culinaires, des espaces sont scénarisés pour créer des lieux d’exception : ainsi David disposera sa chaise géante en bois en pleine nature tel un objet spectaculaire qui nous fait sentir encore plus petit devant un paysage. En ajoutant de l’incongru, en décalant les proportions, on accentue le côté dramaturgique du moment.

Mais ces pistes restent volontairement brouillées. Il ne s’agit pas ici de signaler les aires de pique-nique ou d’installer des barbecues. Une façon d’accompagner la microaventure pourrait être d’autoriser plus largement feux et bivouacs en responsabilisant ses adeptes. Car la magie du rite tient à son côté symbolique, libre et éphémère. Il n’est pas question de la formater pour la rendre totalement accessible. À l’idée de se rendre dans un lieu aménagé pour faire du feu, Clément rigole : « Je ne suis pas un Américain moi ! »

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