Sécurité des lieux scolaires : la fausse bonne solution des portiques

Alerte attentat le 16 mars 2017. Damien Meyer/AFP

Dans un contexte de dissémination territoriale du risque terroriste, d’autres événements viennent accentuer les enjeux de sécurité des lieux scolaires, comme ceux récents au Lycée Alexis-de-Tocqueville de Grasse : un élève y a fait irruption pour, semble-t-il, faire feu sur d’autres élèves, peut-être dans une logique de vengeance. Il n’y a aucun mort et les blessés ne semblent pas dans des états préoccupants. Le bilan est donc heureusement « léger ». Mais, bien évidemment, cela relance la question de la sécurité dans les lieux scolaires, singulièrement les collèges et les lycées.

Dans ce cas, il semble qu’il n’y ait pas de cause externe : ce n’est ni un acte terroriste ou criminel pensé et planifié par des acteurs extérieurs à l’établissement, ni un acte qui aurait été suscité par d’autres vecteurs d’influence comme un jeu vidéo ultra-violent. Au contraire, il semble que ce soient les relations sociales extrêmement dégradées du jeune homme avec ses pairs qui soit à l’origine de ces tentatives d’homicide.

Le danger n’est donc pas venu d’abord de l’extérieur (se fournir en armes) mais de l’intérieur (les motifs et les rapports sociaux d’un élève). Malgré ce constat, beaucoup considèrent qu’il est désormais nécessaire d’équiper les lieux scolaires de portiques de détection comme il en existe dans de nombreux autres lieux (aéroports, site d’institutions publiques, etc.). Serait-ce une solution efficace et souhaitable ?

Le climat est-il si délétère dans nos collèges et nos lycées ?

Le système scolaire en France, c’est plus de 12 millions d’élèves, dont plus de 5,5 millions de collégiens et de lycéens répartis dans plus de 11 200 établissements. Les enquêtes de 2013 et 2015 sur la violence au collège et au lycée décrivent ainsi un climat dans lequel de 80 % (au collège) à plus de 90 % (au lycée) des élèves ne subissent aucune violence physique ou psychologique, ou la considèrent comme négligeable (dans les lycées professionnels la violence mesurée est plus élevée).

Dans les lycées, les violences les plus fréquentes relèvent du vol de fournitures scolaires ou de difficultés relationnelles classiques (mise à l’écart, surnoms désobligeants, insultes). Heureusement, les violences « extrêmes » (menaces avec armes, racket, blessures par armes) sont très rares : le taux global de lycéens citant des violences « extrêmes » se situe autour de 1,7 %. Les « incidents graves » oscillent de 2007 à 2015 entre 12 et 15,3 pour 1 000 collégiens et entre 3,6 et 5,6 pour 1 000 lycéens (lycées d’enseignement général et technologique). C’est encore la situation des lycées professionnels qui est la plus préoccupante.

Si l’on examine les types d’incidents graves, on observe que – de 2007 à 2015 – les cas de racket, les violences sexuelles ou le port d’armes à feu ont peu varié et restent extrêmement rares. Ainsi, le port d’armes à feu représente 0,1 à 0,3 % des incidents graves.

Peut-on, sur cette base, en conclure que nos établissements scolaires et la vie scolaire de nos 5,5 millions de collégiens et de lycéens sont marqués par un très haut niveau d’insécurité et de violence ? Manifestement, non. Évidemment, des situations locales ou ponctuelles sont très préoccupantes et certains événements sont choquants, comme ceux survenus à Grasse. Mais faut-il en tirer la conclusion qu’une généralisation des moyens et des technologies de surveillance et de sécurité est une réponse nécessaire et adéquate à ces évènements ?

Risques internes vs risques externes

Les risques peuvent être classés en deux catégories simples. Les risques « internes » (liés au comportement social « habituel » des élèves) de violence extrême semblent donc très limités (voir ci-dessus). Mais on pourrait s’inquiéter de la montée de certains risques « externes » : influence ou organisation criminelle « conventionnelle » (trafic de stupéfiants, notamment), action terroriste, influence poussant à une radicalisation violente (religieuse ou pas) de certains élèves. Le premier risque ressort de problématiques connues du milieu scolaire comme des forces de l’ordre. Le deuxième ne peut être écarté, mais de toute façon la mise en place de portiques de détection serait sans doute de peu de secours. Reste le troisième type de risque : la radicalisation gagne-t-elle du terrain chez les collégiens et les lycéens ?

Les sociologues Anne Muxel et Olivier Galland ont enquêté sur les idées radicales dans la jeunesse (les 14-16 ans). Leurs résultats – provisoires – sont d’autant plus intéressants qu’ils ont surreprésenté dans leur échantillon des établissements dont le contexte accroît les vulnérabilités des lycéens (ZUS, etc.) aux conceptions extrêmes de la religion et de la violence. Leur recherche exploratoire décrit une situation qui n’est en rien catastrophique, quoique méritant une réelle attention.

L’écrasante majorité des lycéens enquêtés est en effet rétif aux conceptions absolues des croyances religieuses, dont deux jeunes musulmans sur trois. Pour celles et ceux qui sont dans un processus de radicalisation, il n’est pas question de suggérer qu’ils sont tous à un stade tel qu’ils seraient susceptibles de passer à l’acte. Et même s’ils sont plus nombreux que dans l’ensemble de l’échantillon, les jeunes musulmans associant approche absolue de la religion et idées radicales ne sont que 12 %, soit 1/10e dans cet échantillon.

Scène du film Elephant (2003) de Gus Van Sant, inspirée par le massacre de Columbine (Colorado) en 1999, aux États-Unis.

Il faudrait aussi s’interroger sur les effets de la dissémination de la fascination de la violence du type « meurtres de masse », telle celle de Columbine (États-Unis) évoquée dans les articles sur l’événement de Grasse. Ces événements sont heureusement extrêmement rares. En outre, ce cas montre la très grande difficulté à anticiper de tels comportements.

Sécurité et lieux « sanctuarisés »

Il faut aussi s’interroger sur le fait que les collèges et les lycées sont des « lieux ». Cela a plusieurs implications d’un point de vue de géographie sociale. Tout d’abord, un lieu est défini par une localisation et une configuration spatiale, mais aussi et surtout par des usages attendus-acceptés, des attentes partagées, des conditions d’accès définissant les personnes pouvant s’y trouver et par un contexte social qui définit les activités et les comportements devant ou non s’y dérouler. Il localise donc des rapports sociaux – entre élèves, professeurs, personnels administratifs et de direction, etc.

Comme lieux, ils constituent des points de repère essentiels de la vie sociale quotidienne, tant pour ceux dont c’est le lieu de travail que pour ceux qui y vivent de multiples apprentissages. Vus ainsi, les « incidents graves » évoqués ci-dessus sont des incongruités choquantes : il ne fait partie des attentes de presque personne, ni des usages acceptés dans notre société, que des élèves ou des professeurs fassent usage d’armes ou d’autres moyens violents. Au contraire, comme lieux d’éducation les collèges et les lycées sont « chargés » d’attentes positives – ce qui renforce une attente collective de sanctuarisation de ces lieux.

Mais voilà, malgré cet espoir de sanctuarisation, la société française a intégré l’idée que « même l’école » peut être un lieu de violence extrême. La perception générale est que cette violence s’accroît, malgré les indications contraires, et que donc il faudrait sécuriser davantage les lieux scolaires.

La puissance publique a intégré l’enjeu de la sécurité des lieux scolaires en diffusant les informations sur les pratiques pertinentes mais aussi et surtout les contenus favorisant une culture du risque dans les communautés scolaires. Les chefs d’établissements ont été informés et des outils ont été mis à leur disposition pour faire des diagnostics de sécurité et pour mettre en place les plans particuliers de mise en sûreté. Doit-on aller plus loin dans l’espoir d’assurer la sanctuarisation évoquée ci-dessus ?

Quels choix pour quelles solutions et quelles conséquences ?

Les portiques de sécurité visent à détecter l’introduction d’objets ou de substances dangereuses, ou dont la mise en œuvre peut représenter un danger. Il faut les implanter, les entretenir et les réparer. Il faut aussi des personnels formés à leur mise en œuvre.

Certains établissements sont déjà équipés de différents dispositifs. En effet, les élus des collectivités auxquelles incombent la gestion et le fonctionnement des établissements scolaires se retrouvent en première ligne sur ces questions. La tentation est grande de réagir vite et de manière spectaculaire pour envoyer un message aux électeurs-parents. Il faut reconnaître à ces élus une position assez inconfortable. Quels choix ont-ils ?

Devant le lycée de Grasse. Valery Hache/AFP

S’ils ne font rien, ils seront l’objet d’accusations si des événements surviennent. S’ils visent une sécurisation de tous les lieux scolaires, les événements qui surviendront malgré les efforts consentis susciteront des protestations en inefficacité d’un dispositif qui aura coûté très cher. Enfin, s’ils choisissent les lieux scolaires à sécuriser, il leur sera reproché une stigmatisation et ils seront mis en accusation dès qu’un établissement non-sécurisé subira un incident grave. Autrement dit, il n’y a pas de solution évidente, à la fois efficace et aux coûts maîtrisés.

Les coûts sont un vrai sujet. Un collégien coûte environ 8 410 euros par an et un lycéen entre 11 190 et 12 230 euros. La sécurisation scolaire, selon les solutions choisies, va donc renchérir ce coût. Les systèmes existants coûtent entre 1 500 et 5 000 euros pour un portail de détection seul. Pour un portail de détection de haute qualité, il faut compter 4 000 à 8 500 euros (transport, installation et formation compris).

Le coût entraîne le choix du nombre de portiques disposés aux différentes entrées et donc les temps d’entrée des élèves. Si l’on prend comme référence le remplissage d’un TGV de 800 passagers (à Grasse, le lycée Alexis-de-Tocqueville reçoit 961 élèves), on peut estimer le temps entre l’arrivée à l’entrée du lycée et l’arrivée en classe autour d’une heure. C’est là une estimation incertaine car, en prenant un lycée de 960 élèves et en prenant 30 secondes par élève, cela représente encore heures heures cumulées de contrôle… Certes, les élèves n’arrivent sans doute pas tous à la même heure, mais ces ordres de grandeur donnent une idée de la lourdeur de la gestion des entrées. Cette gestion devrait en plus tenir compte de multiples difficultés, comme :

  • Les cartables et sacs des collégiens et des lycéens comportent de nombreux objets posant des problèmes de détection ou de sécurité. Pensons au cas d’un compas pour les cours de géométrie ;

  • Pour que ce soit efficace et juridiquement sûr, il faut des personnels formés, voire assermentés. Serait-ce des personnels des lycées ou bien des prestataires extérieurs avec leur coût afférent ?

  • Comment gérer les multiples allées et venues, dans un lycée en particulier, tout au long de la journée ? Cela implique-t-il la création de postes à temps plein dédiés à la sécurité des lieux scolaires ?

Dès lors, est-il possible et raisonnable de mettre des portiques de sécurité à l’entrée des lycées, comme certains le souhaitent ? Voici quelques conséquences pratiques :

  • Le processus de contrôle de sécurité entraînerait un encombrement devant le lycée, ce qui ferait de l’attroupement des collégiens ou lycéens sur la voie publique une cible parfaite.

  • Cela obligerait les lycéens à arriver beaucoup plus tôt, soit un allongement très significatif de la journée.

  • Les agents de sécurité : qui prendrait en charge leur coût ? Quel serait leur statut ? Quelles seraient leurs prérogatives ?

Plus largement, cela pose la question de savoir s’il est possible et souhaitable de transformer les lieux scolaires en « forteresses » ? Il faut remarquer que les dispositifs de vidéosurveillance ont vu leur efficacité contestée. Dans certains cas des dispositifs n’ont même jamais pu être mis en œuvre. Sauf à appliquer aux lieux scolaires les procédures de sécurisation des lieux nécessitant une haute sécurité (armée, police, gendarmerie, hôpitaux psychiatriques, prisons, etc.), qui peut croire qu’il est possible d’empêcher les intrusions dans un lieu scolaire et l’introduction d’armes ou de moyens dangereux ? Il est de notoriété publique que c’est déjà une gageure dans une prison…

La fin de « l’espace défendable »

Enfin, des études récentes montrent aussi les méfaits du sentiment de surveillance. Le fait de se sentir ou de penser que l’on est surveillé change les comportements. Des chercheurs américains travaillent sur les effets de surveillance en ligne et ce qu’ils appellent la spirale du silence. Il ressort de tous ces travaux que se savoir surveillé modifie les comportements et les interactions, notamment en neutralisant l’expression des opinions contradictoires ou minoritaires.

La vidéosurveillance s’est considérablement développée en France ces dernières années. Frédéric Bisson/Flickr, CC BY

Comment ne pas craindre des effets délétères dans les lieux scolaires, qui sont d’abord des lieux – notamment au collège et au lycée – où se forme une partie importante de la personnalité même du futur adulte ? Voulons-nous, par manque de réflexion sur les conséquences des dispositifs mis en place, susciter la formation de générations de jeunes dont la pensée aura été influencée, voire « formatée », par un climat de surveillance ?

Ces questions se posent d’autant plus que l’efficacité de ces dispositifs est très discutée. Il est notamment utile de se pencher sur les analyses d’Alain Bauer et de ses coauteurs dans leur dernier ouvrage. Ils y argumentent la « fin de l’espace défendable » et le fait que nous sommes désormais dans une situation où il n’est plus possible de protéger tous les lieux où peuvent survenir des événements d’extrême violence.

Dès lors, l’issue n’est plus uniquement dans les solutions de protection, y compris physique, mais tout autant dans les solutions d’anticipation, de vigilance partagée, de résilience et de résistance. La sécurité de tous dépend de la vigilance de chacun et de la revalorisation des comportements civiques. Et c’est au demeurant le principal enseignement de l’évènement de Grasse : combien de morts si ce proviseur ne s’était pas opposé et interposé ?