Sept ans après : Fukushima, affaire classée ?

Sur le site de Fukushima, en janvier 2018. Behrouz Mehri/AFP

Sept années après l’accident de Fukushima (survenu le 11 mars 2011), tout ou presque a été dit sur ses causes. Pourtant, les conclusions des experts ne prêtent que peu d’attention au récit de Masao Yoshida, alors directeur de la centrale et décédé en 2013.

Qui sait quelles décisions il a dû prendre pour éviter le pire entre le 11 et le 15 mars 2011 ? Son témoignage, disponible en français, remet en cause à lui seul les fondements de la sûreté nucléaire.

Une catastrophe « Made in Japan »

L’accident a été rapidement qualifié par la communauté internationale et par les Japonais eux-mêmes comme un accident  Made in Japan , dans le sens où il relève d’un double particularisme : les aléas naturels caractéristiques du Japon (les séismes et les tsunamis) et la culture nipponne dans sa collusion avérée, ou pas, entre les industriels et le pouvoir politique.

La gestion de l’accident, tout à la fois par l’industriel Tepco et par le gouvernement nippon, a été très durement jugée pour son inefficacité. De graves défaillances dans l’intervention des opérateurs, qui n’ont pu éviter la fusion des réacteurs et les explosions qui s’en sont suivies. Tout au plus reconnaît-on une certaine forme d’héroïsme des acteurs de terrain.

L’étiquette  Made in Japan  souligne la faillite d’un système sociotechnique qui se serait tenu bien trop loin des bonnes pratiques de la filière et des normes internationales, celles de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Ainsi, le caractère inéluctable de l’accident et la spécificité de ses causes en feraient étonnamment un cas à part. Sa dimension extraordinaire lui permet d’ailleurs de rejoindre dans l’histoire un autre accident « anormal », celui de Tchernobyl (dû à l’incurie soviétique), confortant de facto l’utopie d’une filière nucléaire « hautement fiable et sûre ».

Les enquêtes et expertises ont été nombreuses : une commission d’enquête gouvernementale et une commission d’enquête parlementaire japonaises, les investigations de l’AIEA, de la NRC américaine, de l’OCDE par l’intermédiaire de l’AEN

Les analyses ont principalement porté sur les conséquences du séisme et du tsunami sur l’installation industrielle, sur la gestion de la crise par l’exploitant et les autorités, sur les modalités de coopération entre les acteurs sur site et hors site (les services de secours et les moyens externes de Tepco). Des dizaines de milliers de pages de rapports ont été rendues publiques. Au final, les autorités concluent unanimement que le seul respect des normes de l’AIEA suffit à garantir la sûreté nucléaire.

Que dire alors des auditions des parties prenantes, plus de mille, demeurées pour la plupart confidentielles ? Ceci n’est pas sans poser un problème au fonctionnement de la démocratie : accepterait-on, en France, que les auditions d’une quelconque commission d’enquête parlementaire ne soient pas rendues totalement publiques ?

Au Japon, il faudra attendre septembre 2014 pour que l’audition du directeur de la centrale de Fukushima Daiichi, Masao Yoshida, à la suite de propos diffamatoires dans la presse, soit enfin révélée. Il s’agit d’un document de plus de quatre cents pages rendant compte de près de vingt-huit heures d’audition.

Un récit pour réécrire l’histoire

L’audition de Yoshida a été traduite en français à l’initiative du Centre de recherche sur les risques et les crises (CRC) de Mines ParisTech. Cette tâche aurait dû incomber à un exploitant de la filière ; cela n’a pas été le cas, au motif certainement que tout avait déjà été dit et résolu par les rapports d’enquête.

La lecture du récit nous ouvre pourtant un nouvel horizon pour penser la gestion d’un tel accident. Naturellement, les enquêteurs qui interrogent Yoshida déroulent une grille préétablie, qui n’a d’autres buts que de valider des hypothèses dont l’ambition est de relier des faits à des justifications purement techniciennes.

Masao Yoshida en 2012. Jiji Pres/Japan Pool/AFP

Face à cela, Yoshida répond selon un tout autre point de vue. Il place au cœur de ses décisions et de ses actions le rapport devenu violent des hommes – les siens et lui-même – à la technique, plus précisément à des machines (les réacteurs) qui se sont libérées soudainement de l’emprise de l’exploitant.

Dès lors, il ne s’agissait plus de gérer une crise, d’appliquer une procédure, de dérouler un plan A, voire un plan B… d’autant que l’extrême violence de la situation a tout fait voler en éclat. Durant quelques jours, la centrale est devenue une île plongée dans l’obscurité (faute d’électricité et de diesels de secours) et le dénuement quasi total.

En grande partie livrés à eux-mêmes, les opérateurs se sont en quelque sorte retrouvés dans la situation du chasseur primitif qui à tout moment peut devenir la proie. Dans la chaleur étouffante de leur tenue de protection, terrorisés par les répliques sismiques, les intervenants sont à l’écoute du moindre bruit, ils traquent tout indice visuel à défaut de données télémesurées, ils tâtonnent dans les méandres d’un site dévasté et parviennent tant bien que mal à se préserver de la contamination radioactive pour poursuivre leur activité.

Yoshida nous livre ses peurs, ses doutes, ses croyances. Il sublime l’engagement de ses collaborateurs, œuvrant de l’intérieur (au sein de la centrale). Il fustige par contre l’absence et l’incompétence des autres, de tous les autres, ceux de l’extérieur (le siège de Tepco, les forces de secours, le gouvernement, l’autorité de contrôle…).

L’intensité émotionnelle de son témoignage, teintée de tragi-comédie, interpelle, bouscule. Elle fait voler en éclat des rationalités par trop gestionnaires, qui appauvrissent la complexité des situations jusqu’à mépriser ce qui fait humanité. D’autant plus que les travailleurs se retrouvent face à leur propre fin, et bien plus encore, celles de leurs frères d’armes, de leur famille et de tout autre attachement social et identitaire.

Au bout de quatre jours d’une lutte acharnée, le pire (l’explosion des réacteurs de Daiichi et les très probables « sur-accidents » des centrales de Daini et Onagawa toutes proches) a été évité de bien peu, presque miraculeusement.

Face à une catastrophe non advenue, qu’avons-nous appris ? Presque rien…

Au-delà des marges de sécurité

Bien évidemment, le réexamen des normes de sûreté (les « stress tests ») est utile, comme l’est la construction d’un noyau dur (sorte de ligne Maginot, dressée en rempart contre les agressions externes) ou l’installation de coûteux diesels de secours (les grands oubliés du nucléaire français avant Fukushima, censés fournir de l’électricité aux équipements de sûreté en cas de défaillance des alimentations électriques).

Ces dispositions augmentent sans aucun doute les marges de sécurité. Mais qu’en est-il au-delà ?

La création des « forces spéciales » du nucléaire (la FARN, Force d’action rapide du nucléaire d’EDF) illustre bien cet enjeu. Elles se tiennent prêtes à intervenir pour restaurer – et non liquider – les installations, dans le respect de la loi en matière d’exposition aux radiations… Que feront-elles si la radioactivité dépasse les seuils fixés par le législateur ? Pourra-t-on compter sur leur engagement, comme celui de Yoshida et les siens, tout à la fois héros et victimes sacrifiées d’autorité ou par libre consentement, pour éviter l’apocalypse ?