Si l’euro n’était plus une monnaie unique

Drachmes et euros. Denis Charlet/AFP

L’explosion des dettes publiques de certains pays européens, et les tensions qu’elle a engendrées, ont mis en évidence un certain manque de solidarité entre les membres de la zone euro. En parallèle, la monnaie unique fait l’objet de nombreuses critiques, et est souvent désignée par les populations comme responsable de la profonde crise économique que traverse actuellement l’Europe. Un double constat d’échec qui remet en cause l’unité de la zone euro.

L’une des causes de cette situation réside dans la conception de la politique monétaire, car la monnaie n’est pas neutre. Elle a une dimension symbolique et politique très forte. Aussi, la logique d’émission choisie a des conséquences directes sur la distribution de l’accès à la monnaie.

Des inégalités renforcées par la politique monétaire

En la matière, deux logiques de création monétaire cohabitent. La première, publique, accorde un rôle majeur à l’État, qui distribue des ressources en émettant de la monnaie, puis la récupère grâce à l’impôt. La seconde, privée, place les marchés capitalistes au cœur du système monétaire, l’allocation des ressources étant assurée par les banques commerciales.

C’est la voie exclusive choisie par l’Union européenne, les États ayant renoncé à leur pouvoir d’émission monétaire au profit du système bancaire. Or, le système de monnaie de crédit bancaire accroît les inégalités entre pays riches et pays pauvres, les premiers bénéficiant d’un crédit plus facile auprès des banques.

En l’occurrence, la politique monétaire actuelle favorise les pays du Nord, plus riches, au détriment des pays du Sud. Elle exacerbe les différences de niveaux économiques au sein de la zone euro. En outre, en l’absence d’une véritable fiscalité européenne, il est impossible de compenser ces disparités. Dans ces conditions, la construction d’une union politique est inenvisageable.

Mutualiser les dettes

Pour retrouver une cohésion sociopolitique au sein de l’Europe, il me semble que trois pistes peuvent être envisagées. Premièrement : fonder l’union politique sur un transfert des dettes souveraines des États membres. Concrètement, il s’agirait de mutualiser l’ensemble des dettes en une seule dette européenne. Celle-ci serait financée par l’instauration d’une taxe extérieure.

Les États-Unis se sont d’ailleurs fondés sur ce modèle. Suite à la guerre d’indépendance, les dettes des États ont été transférées au niveau fédéral, tandis qu’un impôt a été instauré sur le commerce extérieur afin de payer les intérêts. Cette option implique toutefois la mise en œuvre d’une fiscalité commune, un projet qui est loin de remporter l’adhésion des responsables européens…

Une couverture sociale européenne

La deuxième piste proposée consiste à fonder l’union politique sur une dette sociale. Une couverture sociale européenne verrait ainsi le jour. L’Europe en fixerait le cadre en édictant les droits et objectifs communs ; à charge ensuite aux États d’assurer la mise en application.

Le principe de subsidiarité, en vigueur en Europe, serait ainsi respecté. La dette sociale est la plus apte à fonder en légitimité un ordre politique démocratique, puisqu’elle institue une citoyenneté sociale à l’échelle européenne et participe à la fondation d’une union politique. A ce titre, elle représente la solution la plus aboutie, et la seule à pouvoir inscrire dans la durée une Europe définitivement pacifiée et démocratisée. Toutefois, elle est également la plus délicate à mettre en œuvre, car elle implique une coordination politique étroite entre les membres de la zone euro.

Une monnaie commune mais pas unique

C’est pourquoi une troisième voie, intermédiaire, pourrait être étudiée : conserver l’euro comme monnaie commune tout en autorisant, en parallèle, la création de monnaies secondaires. Adossées aux recettes fiscales, les devises nationales seraient émises par les trésors publics des pays membres et maintenues à parité avec l’euro. Elles serviraient principalement à stimuler les économies régionales et à soutenir les PME. Les petites et moyennes entreprises sont en effet les premières touchées par les fermetures des crédits bancaires durant les périodes de crise. L’utilisation de monnaies secondaires compenserait, en partie, les inégalités d’accès à la monnaie commune entre pays du nord et pays du sud.

Une monnaie unique ne fonctionne en effet que dans un État unifié et homogène. Une fédération d’États hétérogènes a besoin de plusieurs monnaies.

Il est toutefois nécessaire de respecter quelques règles. Les monnaies secondaires doivent être émises dans des conditions raisonnables et circuler uniquement au niveau national. En outre, il n’y aurait aucune obligation pour un pays de créer ce type de monnaie. La possibilité serait offerte aux différents pays, libre à chacun de la saisir ou non.

Contrairement aux deux premières options, l’instauration d’un tel « fédéralisme monétaire » n’impliquerait pas la création d’une fiscalité européenne. Elle apparaît à ce titre, dans la conjoncture actuelle, plus aisément réalisable et peut constituer une « voie de sortie par le haut » de la crise.

Found this article useful? A tax-deductible gift of $30/month helps deliver knowledge-based, ethical journalism.