Stade de foot : comment les tribunes de supporters se sont « rangées »

Supporters du Galatasaray le 19 mai 2018, Istanbul. Yasin Akgul/AFP

Stade de foot : comment les tribunes de supporters se sont « rangées »

La Russie devrait recevoir la visite d’un million de touristes supplémentaires cette année, à l’occasion de la Coupe du monde de football, dont plusieurs milliers de supporters dispersés dans onze villes. Parmi eux, près de 30 000 supporters français sont attendus. Ces chiffres révèlent l’affluence croissante des spectateurs aux matchs de football.

L’affluence moyenne de première division a en effet doublé pendant les 30 dernières années dans la plupart des pays d’Europe ; en France l’affluence était de 10 000 spectateurs en moyenne en 1980-1981 ; elle était en 2016-2017 de 21 200.

Seule l’Italie a vu le nombre de spectateurs décroître, en raison de la violence dans les stades et d’une avalanche de mesures administratives dissuasives pour une partie du public.

À quoi attribuer cette augmentation du nombre de spectateurs ?

Vers une gentrification du « footeux »

En France, les bons résultats de clubs dans les compétitions européennes (OM 1993), l’effet Coupe du monde 1998 ayant entraîné, tout comme l’Euro 2016, une modernisation et une amélioration du confort des stades, un pourcentage plus important, mais qui demeure très minoritaire, de femmes, intéressées par le spectacle, et non plus seulement accompagnatrices d’enfants ou d’amis, la légitimation de l’intérêt pour le football, naguère regardé de haut, une certaine gentrification du public dans des stades « clean », tous ces facteurs expliquent cette augmentation du nombre de spectateurs.

Une supporter française pose avant un match Équateur/France à Rio de Janeiro en 2014.. Odd Andersen/AFP

Mais cette gentrification varie selon les lieux. À Marseille, par exemple, le public demeure populaire et les aménagements récents n’ont pas modifié en profondeur la sociologie des spectateurs.

Ces aménagements récents ont restreint les possibilités d’appropriation et de bricolage des gradins et donnent l’impression d’assister à un show plutôt qu’à un match. Les enceintes sportives s’apprêtent à devenir, avec leurs équipements annexes – magasins, salles de cinéma, installations pour les enfants et pour les adultes on peut ici et là y fêter désormais son anniversaire ou son mariage- des « lieux de vie ».

Dans une récente étude sur le nouveau stade de Neuchâtel en Suisse, Roger Besson fait état de ces nouveaux aménagements extérieurs qui intègrent le stade dans un espace de loisirs familiaux et, à l’intérieur de l’enceinte, ce qui frappe, c’est un recul de la mixité sociale, une « élitisation des tribunes ».

Cette métamorphose s’accompagne d’un changement d’ambiance dans les stades. Aux chants et aux chorégraphies symbolisant l’attachement des supporters à leur équipe se substitue progressivement une atmosphère plus feutrée, orchestrée par de la musique enregistrée et par un animateur à la voix chaleureuse.

Des virages turbulents aux tribunes « rangées »

Pendant les trente dernières années, le public des virages situés derrière les buts s’est également métamorphosé. On appelait naguère les virages les « Populaires » (car s’y regroupait un public peu fortuné) ; il faudrait aujourd’hui les rebaptiser les « Juvéniles ».

Ils sont en effet devenus les espaces emblématiques d’une classe d’âge plutôt que d’une classe sociale et sont le siège depuis la fin des années 1980 en France des groupes de jeunes supporters démonstratifs et « jusqu’au-boutistes » (les Ultras).

Mais, ici et là en Europe, ces tribunes colorées et turbulentes se sont, pour ainsi dire, rangées.

Supporters de Liverpool avant la Coupe UEFA Ligue des Champions, avec le Real Madrid, à Kiev, Ukraine, le 26 mai 2018. Genya Savilov/AFP

Cette régression est principalement due aux mesures qui ont été prises, au fil des 30 dernières années, pour prévenir et punir les débordements violents. En France, la formule du « tout assis » (les tribunes doivent toutes être équipées de places assises) est devenue obligatoire depuis la loi de la ministre Bredin en 1992.

Or comment exprimer ses émotions, assis, les mouvements contraints et le corps séparé de celui des autres et non plus fondu dans la masse ? Les supporters demeurent cependant debout dans les virages des stades mais les sièges sont des obstacles aux démonstrations collectives.

Interdictions en pagaille

Depuis cette loi s’est développée une judiciarisation du supporterisme, y compris pour de petits méfaits.

Des lois prévoient ainsi, en cas d’infraction, des interdictions judiciaires de stade (1993), puis des interdictions administratives de stade (sans possibilité de débat contradictoire) (2006), la dissolution des groupes de supporters (2006) et l’interdiction des déplacements des groupes de supporters (2011) que certains n’hésitent pas à braver.

Toutes ces mesures de contrôle, appuyées par un usage accru de la vidéo-surveillance et visant à réprimer la violence, ont aussi entraîné le déclin du supporterisme festif et carnavalesque.

En Italie, une série de lois et décrets entre 1989 et 2007 ont entravé, voire rendu impossible, la pratique du supporterisme. Comme le montre le chercheur Sébastien Louis à propos des ultras italiens, la loi de 2007 stipule ainsi que le matériel brandi par les tifosi doit être soumis à une autorisation préalable.

On ne peut ainsi pas introduire de banderoles qui n’aient fait l’objet d’une déclaration et d’un contrôle préalables ; celles-ci doivent être ignifuges.

Alors que, dans les années 1980-1990, les virages étaient recouverts de banderoles aux inscriptions emphatiques (pour son équipe) ou sarcastiques (pour l’adversaire), seuls sont exhibés aujourd’hui de petits étendards, dûment référencés, ou que les supporters ont pu dissimuler.

Les slogans discréditant les adversaires peuvent faire l’objet de sanctions pénales.

Compilation de chants de supporters, si ces derniers peuvent être humoristiques, certains sont aussi injurieux.

Si cette mesure est nécessaire lorsqu’il s’agit d’insultes racistes, elle semble moins compréhensible s’il s’agit de stéréotypes utilisés pour brocarder l’adversaire : le stade n’est-il pas un lieu de débridement carnavalesque des comportements, un des rares espaces où l’on peut encore dire des gros mots ?

Aux virulentes imprécations contre l’équipe et les supporters adverses se sont substituées des scènes de violence à l’extérieur du stade, au rituel le passage à l’acte.

Le plein d’émotions

Entre la disneylandisation du spectacle sportif et le hooliganisme, il y a une voie à trouver, d’autant plus que le public chamarré, bariolé aux couleurs du club, dans cette enceinte particulière où l’on voit tout étant vu, ce public fait partie du spectacle. Rien n’est plus désolant qu’un match joué à huis clos dans un stade suspendu.

Est-ce la fin du supporterisme carnavalesque ? Photo prise durant le match amical France-Colombie, au stade de France, le 23 mars 2018. Christophe Simon/AFP

Le spectacle du match de football a donc perdu, au fil des trente-quarante dernières années, en densité de significations.

Demeure le plaisir esthétique et l’admiration devant des gestes techniques hors du commun ; demeure l’intensité du drame que rehausse la partisanerie ; demeure une occasion exceptionnelle de faire le plein d’émotions.

Demeure aussi une vision ludique et caricaturale du monde contemporain où se conjuguent sur le chemin de la réussite le mérite individuel des vedettes, le travail d’équipe, la solidarité, la planification collective mais aussi le rôle, pour parvenir au succès, de la chance, de la tricherie, d’une justice – celle de l’arbitre – plus ou moins discutable. Le match continue de symboliser ainsi les ressorts contradictoires du succès dans le monde contemporain.


Cet article a été présenté lors du colloque organisé conjointement par PSE et le CNAM les 17 et 18 mai intitulé Football et Sciences.

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