Suicides dans les forces de l’ordre : « Sous son uniforme, l’humain subit de plus en plus sa vie »

Un secouriste et des rescapés de l’attaque du Bataclan, le 13 novembre 2015 à Paris. Miguel Medina/AFP

Les militaires de l’opération Sentinelle paraissent à bout, une vague de suicides frappe les forces de l’ordre, un rescapé du Bataclan se donne la mort. Dans ce contexte marqué par le terrorisme, il semblerait que nous soyons entrés dans une société des traumatismes, ou de façon corollaire dans cette « société du risque » dont parlait le sociologue Ulrich Beck en 2001. Virginie Martin, politologue et sociologue, interroge la psychotraumatologue Viviane Batton Paillat sur l’accompagnement des victimes d’attentats, y compris les secouristes.


Virginie Martin : Plus que des sociétés violentes, nos sociétés contemporaines sont des « manufactures à risques », fabriquant des environnements difficiles, stressants, et qui épuisent les organismes. Êtes-vous d’accord avec ce constat ?

Viviane Batton Paillat : Je ne pense pas qu’on rentre dans une société des traumatismes, mais plutôt que les psychotraumatismes touchent de nouveau plus d’humains en même temps. Ils sont redevenus collectifs et viennent nous choquer dans notre cocon de sécurité par l’intermédiaire des médias, qui utilisent plus que jamais le poids des mots et le choc des photos, en donnant de plus en plus de détails morbides. Notre cocon n’est plus un havre de paix. L’étendue d’un traumatisme va donc bien au-delà du choc de celui qui le vit et bien au-delà du lieu de catastrophe. Après l’attentat contre Charlie Hebdo, un cardiologue de Toulouse a recensé une augmentation des entrées dans son service. Il attribuait grandement cette flambée au stress engendré par la démultiplication des informations au sujet des attentats.

V.M. : Le secrétariat d’État aux victimes mis en place par Manuel Valls sous la présidence de François Hollande a été supprimé au bénéfice d’un comité interministériel. L’ancienne secrétaire d’État, l’ancien premier ministre et certaines associations de victimes ont fortement critiqué ce changement. Est-ce important qu’il existe un portage politique suffisamment visible ?

V.B.P. : Je suis persuadée qu’une victime a besoin de reconnaissance. Lorsque la société y participe grâce à sa justice, à sa solidarité médicale, financière, juridique, la victime peut commencer à guérir de ses blessures en se sentant soutenue. La reconnaissance permet de panser d’autres plaies, celles du cœur et de l’esprit. Tout État, qu’importe la famille politique au pouvoir, doit montrer qu’il s’intéresse à ses citoyens, qu’ils soient des victimes directes ou collatérales.

V.M. : Le comité interministériel de l’Aide aux victimes, dirigé par une magistrate, apporte un certain nombre d’aides juridiques aux familles. Le volet psychologique existe aussi, bien sûr, mais paraît encore insuffisant. Que pourrait-on faire pour mieux traiter les questions des chocs psychologiques, du stress aigu, du traumatisme en général ?

V.B.P. : Pour secourir un maximum de victimes, nous devons être très mobilisés et convoquer toutes les disciplines à même d’aider les gens. L’enjeu est important. Plus précisément, dans le cas des traumatismes, il faudrait que nos dirigeants entendent la demande de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) adressée à tous les États du monde, à faire en sorte que toute personne victime d’un attentat bénéficie de la neuropsychothérapie EMDR (eye movement desensitization and reprocessing) le plus tôt possible après l’attentat.

V.M. : L’EMDR, thérapie créée aux États-Unis par Francine Shapiro et Margot Silk Forrest et importée en France notamment par le psychiatre David Servan Schreiber vous semble donc être une bonne réponse, alors qu’elle est sous-exploitée. En quoi consiste-t-elle précisément ?

V.B.P. : L’EMDR permet de revisiter notre vécu douloureux de manière ciblée. En stimulant de manière alternative et bilatérale, c’est-à-dire du côté droit puis du côté gauche, les yeux ou encore les oreilles, on accède aux réseaux de la mémoire contenant l’information gelée dans le cerveau émotionnel lors d’un événement marquant. Cela mène à la désensibilisation des affects et à un nouveau traitement de nos perceptions, sentiments, ressentis, émotions et pensées restés figés sous le choc. Le souvenir reprend sa juste place sur la ligne du temps. On peut enfin intégrer le fait que le temps a passé et mieux vivre l’instant présent.

V.M. : Dans la chaîne des gens traumatisés, on parle très peu des pompiers, des soignants, des urgentistes, des policiers… Bref, de tous ceux qui portent un uniforme. Selon vous, ils devraient recevoir une aide plus importante et figurer parmi les premiers traités. Pourquoi et comment ?

V.B.P. : Je suis très sensible au vécu et à la prévention des risques psychosociaux de ces professionnels, auxquels on demande des comportements d’exception. Le stress et le trauma de l’intervenant du secours civil constituent depuis longtemps un sujet brûlant, à mes yeux. Ces humains ont fait de leur vie une mission de secours, mais comment les secourt-on pour leur permettre de continuer à vivre dans les meilleures conditions ?

Les intervenants du secours civil sont des personnes comme les autres, ont une vie privée comme tout le monde, mais une vie professionnelle différente. Lors de leurs interventions, ils sont souvent confrontés aux situations les plus stressantes et aux visions les plus éprouvantes qu’il y ait sur Terre. Leur cerveau n’est pas fait – pas plus que le nôtre – pour vivre l’horreur, ni leur corps pour supporter l’effroi – encore moins de manière répétée. C’est pourquoi il est important de considérer l’humain, l’homme, la femme sous l’uniforme ou la blouse blanche.

Des tas d’idées fausses circulent sur les intervenants du secours civil : on leur attribue plus de solidité, de résistance au stress, d’aptitude à supporter l’insupportable. Ils sont motivés à porter secours donc on les croit immunisés contre les événements marquants.

V.M. : Ce n’est pourtant pas le cas…

V.B.P. : Non : le policier, le gendarme, l’urgentiste, le pompier, le personnel du SAMU, le réanimateur, l’humanitaire est un être humain avec ses forces, ses failles, sa capacité limitée de gestion du stress. Et cela est grandement fonction de son histoire personnelle, de son vécu et de son présent. Son organisme est sensible au stress comme tout autre ; il ne s’habitue pas aux expériences traumatiques mais s’abîme à force de chocs à répétition. On ne lui apprend pas à gérer ses émotions avant, pendant et après les interventions, mais à garder le contrôle des événements. Même le cerveau des plus forts subit des dégâts majeurs s’il est confronté à des circonstances d’exception. L’horreur et la souffrance humaine, caractéristiques des interventions de secours, nuisent à long terme au bon fonctionnement du cerveau. Petit à petit, sous son uniforme, l’individu subit de plus en plus sa vie.

Les intervenants du secours civil se retrouvent aujourd’hui dans des situations bien plus traumatisantes qu’autrefois, ce qui nécessite une aide adaptée. Ils ont besoin d’une authentique reconnaissance de leur problématique, d’une prise en charge personnelle et d’un suivi psychotraumatologique en rapport avec leurs séquelles psychosociales. Le danger est d’autant plus pernicieux que les conséquences ne sont pas toujours immédiatement visibles. Victimes de traumatisation, les secouristes souffrent parfois longtemps avant de capituler, épuisés psychiquement et/ou physiquement.

Tout doit être fait pour offrir à ces hommes et ces femmes qui nous portent secours le meilleur accompagnement possible. Derrière le geste irréparable du suicide, il y aura, souvent, des orphelins. Le chemin montré par le parent à bout est un chemin de mort, au moment précis où s’ouvre, pour un jeune être humain, celui de la vie.

V.M. : Que devient selon vous une société qui porte en elle des personnes – chacune à sa manière – stressées, choquées, traumatisées ?

V.B.P. : Quand j’ai commencé mes études de médecine, le professeur qui nous a accueillis a dit : « Messieurs, mesdemoiselles, notre pays est en bonne santé parce que sa population est en santé. » C’était en 1973. Il a poursuivi : « Vous n’avez qu’une chose à faire, maintenir notre population en santé pour que notre pays reste en bonne santé ». La problématique a bien changé. En présence de tant de stress cumulatif, de tant de stress aigu, la société ne peut que tomber malade. Pour qu’elle reste en santé, il est urgent de se donner les moyens de réduire les causes de stress dans la vie de chacun.

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