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Télétravail : l’État, un employeur loin d’être exemplaire…

L'annonce des dernières mesures de restriction n'a fait évoluer que légèrement la part de fonctionnaires en télétravail. Deliris / Shutterstock

À l’heure où l’État adopte des mesures économiquement douloureuses, à l’image de la fermeture des commerces de proximité, les pouvoirs publics, en tant qu’employeur, se doivent de se comporter de manière exemplaire pour faire accepter les restrictions afin de tenter d’endiguer la crise sanitaire.

Or, l’État semble avoir le plus grand mal du monde à faire respecter ses propres consignes, en particulier celle de la mise en place du télétravail dans la fonction publique « partout où c’est possible », un principe réaffirmé dans plusieurs circulaires dont la plus récente date du 29 octobre.

Plus de dix jours après que le premier ministre a exprimé le souhait de la généralisation d’un télétravail deux à trois jours par semaine le 15 octobre, la part de salariés en télétravail (un jour ou plus par semaine, soit une définition très large) dans la fonction publique d’État avait fait un bond… de 4 points, passant de 24 % à 28 % (chiffre au 26 octobre, onze jours après l’expression de la volonté gouvernementale).

Une « question de moyens »

Dix-huit jours plus tard soit le 13 novembre, en plein reconfinement, les chiffres publiés par la ministre de la Transformation et de la Fonction publique font état d’une progression de 12 points, soit 40 % de fonctionnaires d’État en télétravail hors Éducation nationale, police et gendarmerie, et donc par définition, hors fonction publique territoriale. Cette annonce laisse au passage dans l’ombre la question du nombre de journées télétravaillées par semaine. On est encore bien loin de la généralisation du télétravail à temps plein prescrit par la circulaire du 29 octobre.

Nous avons cherché à comprendre cette situation en réalisant, à partir du 6 novembre, des entretiens auprès d’agents de la fonction publique d’État travaillant dans des activités sans aucune obligation de contact avec le public.

Un argument communément invoqué est le manque de moyens techniques suffisants pour réaliser des tâches en télétravail. Un agent met ainsi en évidence que des freins techniques existent bel et bien, même si entre le mois de mars et le mois de novembre, ces freins auraient sans doute pu être levés :

« C’est une question de moyens technologiques. Par exemple, la personne en charge des contractuels m’a dit “on n’est pas équipé pour rédiger des contrats de travail à distance. On n’a pas encore de parapheur électronique”. Mais un truc comme ça aurait dû être la priorité ! »

La carte de la dérogation

Pour autant, se profile une explication bien moins flatteuse en termes de management : l’exercice laisse un vrai pouvoir autonome de « freinage » de la part de hauts fonctionnaires de certains ministères, pour l’instant non régulé. Tout d’abord, il apparaît que la dernière circulaire (celle en date du 29 octobre), contemporaine de la décision de confiner la population, a pu être transmise sans aucun travail d’accompagnement, comme en témoigne une personne que nous avons interrogée :

« Certes la direction des ressources humaines a diffusé la circulaire du 29 octobre du ministère de la Fonction publique qui précise qu’il faut être en télétravail si le poste est télétravaillable. Mais elle l’a fait dans un simple mail transféré, sans plus de précisions. »

Si la règle formelle consistant à faire descendre les instructions venues du haut a bien été respectée, les pratiques témoignent de ce qu’au plus haut niveau, des responsables ont exercé une large autonomie, pouvant aller jusqu’à un véritable pouvoir de freinage relativement à la mise en place du télétravail, comme nous l’explique l’un d’entre eux :

« Dans mon service, j’ai demandé à être à temps plein en télétravail, ça a été accepté mais c’est mal vu. La sous-directrice m’a dit OK, mais, elle, elle vient encore au bureau tous les jours. Clairement, elle ne montre pas l’exemple. »

Des déplacements inutiles sont imposés : « on a eu une candidature, je pensais qu’on ferait passer l’entretien par Zoom, mais non, le candidat a dû se déplacer ».

Or, comme le précisait la circulaire du 29 octobre, « il revient aux chefs de service de définir des organisations du travail tenant pleinement compte de ces mesures ». Dans la réalité, dans cette administration, il n’y a pas eu de réorganisation et on a joué la carte de la dérogation à guichet ouvert.

Culture du présentéisme

Comme l’explique un autre agent que nous avons rencontré :

« Les chefs de bureau sont laissés libres de faire ce qu’ils veulent. Tous les agents ont eu la possibilité de télécharger l’attestation de l’employeur comme quoi ils devaient se rendre sur leur lieu de travail. Toutes les personnes qui ont demandé cette attestation l’ont eue, elle était téléchargeable en ligne ! »

La réticence à mettre le télétravail en place y compris là où ce serait possible, est à mettre en relation avec une culture de la méfiance et du présentéisme.

« Ils (les managers) sont habitués à manager par la présence. Certains chefs de bureau appellent leurs salariés en télétravail à 8h45 le matin. Notre secrétaire générale n’applique pas la circulaire elle-même. De manière générale, les encadrants freinent le télétravail pour leurs équipes. L’idée, c’est si tu télétravailles, tu ne fous rien. »

Certes, on ne peut mettre toutes les administrations dans le même sac et – fort heureusement – il en existe dans lesquelles des hauts fonctionnaires télétravaillent, contraints ou non à le faire par leur direction. Mais le temps de l’application des consignes selon la bonne volonté de tel ou tel secrétaire général, directeur, sous-directeur, chef de bureau, est dépassé. Il est plus que temps que l’État soit exemplaire et devienne le gendarme de ses propres troupes, s’il veut assumer, de façon crédible, celui de gendarme de toute la population.

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