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Témoignage : Compostou, une recherche-action au service des écosystèmes et de la population

Le Compostou, composteur partagé bioinspiré fonctionnant à froid et sur couche mince Zéro Déchet Touraine, Author provided

Cet article est publié dans le cadre de la prochaine Fête de la science (qui aura lieu du 2 au 12 octobre 2020 en métropole et du 6 au 16 novembre en Corse, en outre-mer et à l’international) dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition aura pour thème : « Planète Nature ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


En janvier 2020, l’Institut national de la propriété industrielle (INPI) a accordé à quatre inventeurs tourangeaux un brevet français sur un composteur d’un nouveau genre, le Compostou. La délivrance de ce brevet ne récompensait pas uniquement un dispositif inventif, nouveau et industrialisable. C’était aussi l’aboutissement d’une démarche scientifique et citoyenne originale qui a vu chercheurs et militants en prévention des déchets travailler étroitement ensemble pendant trois ans.

Le Compostou a été conçu par une équipe pluridisciplinaire réunissant un biologiste, un ingénieur agronome, un chimiste et un menuisier. Partant du constat qu’une litière forestière dégrade efficacement et sans nuisance la matière organique, les quatre inventeurs se sont inspirés du fonctionnement d’une hêtraie pour concevoir un nouveau modèle de composteur partagé.

Comme la litière de la hêtraie, le Compostou accueille une microfaune abondante et diversifiée et permet une stratification des dépôts de matière organique en horizons pédologiques fonctionnels. Comme tout composteur bien géré, il permet la transformation de biodéchets, plutôt humides et azotés, et de matière sèche, plutôt carbonée, en un compost sain et équilibré. Ce qui le distingue en revanche, c’est la démarche de recherche-action qui a abouti à sa création.

Partir des représentations

Dans une approche scientifique classique, les chercheurs auraient tenté de modéliser le fonctionnement d’un composteur partagé afin d’en isoler les paramètres les plus saillants et d’en optimiser le fonctionnement à petite échelle, en conditions contrôlées. À la fin d’une période d’expérimentation plus ou moins longue, les scientifiques auraient diffusé, sous la forme d’un article de recherche ou d’une conférence, une série de recommandations théoriques et pratiques censées optimiser le fonctionnement de ce type d’appareil.

Dans le cas du Compostou, le principe a été de partir des représentations des acteurs impliqués dans le compostage de proximité (utilisateurs, élus, techniciens de collectivités, maîtres-composteurs, représentant de services de l’état…), réunis en table ronde afin que soient identifiés les freins et les leviers actuels au développement de cette pratique.

L’enjeu est de taille : le compostage permet en effet de réduire de 25 40 % le volume de nos poubelles, il est créateur de lien social et permet le retour au sol d’un amendement de qualité. Pourtant, il peine à se développer en France, en partie à cause d’un manque de formation dans la population urbaine qui peut engendrer des mésusages.

La température d’un composteur classique, ou « chaud », peut monter à plus de 55 °C, sous l’effet d’un fort développement de bactéries thermophiles (qui apprécient les températures élevées) grâce au potentiel énergétique des biodéchets frais. Lorsque les conditions d’humidité et d’oxygénation sont mal contrôlées, des nuisances (mauvaises odeurs, animaux indésirables) peuvent apparaître pendant ou après cette phase de prolifération bactérienne.

Présentation du Compostou sur France 3 Centre-Val de Loire.

Les inventeurs ont constaté que cette méthode de compostage, bien qu’efficace et largement préconisée par l’ADEME (agence française de la transition écologique) et le Réseau compost citoyen (principale fédération française des accompagnateurs au compostage de proximité), ne convient pas à tous les utilisateurs. En particulier, elle exige une certaine discipline et des compétences qui ne peuvent être acquises que par une pratique techniquement très encadrée.

En cherchant à simplifier les pratiques pour mieux intégrer les utilisateurs débutants, négligents ou trop faibles pour procéder à des brassages profonds du compost, les inventeurs du Compostou ont formulé l’idée que « moins serait peut-être mieux » : moins de bactéries, moins d’humidité, moins de brassages manuels, moins d’épaisseur de biodéchets aussi, afin que le compost ne soit pas confiné dans le composteur et puisse « respirer ».

Innovation économique

La méthode mise au point a ainsi abouti à une quasi-absence d’élévation de température en phase de décomposition de la matière organique. Or ce compostage « froid » s’est révélé très favorable aux animaux décomposeurs (acariens, collemboles, cloportes, insectes, myriapodes, annélides, mollusques…) qui pullulent rapidement dans le Compostou. Un compost sain également, car les organismes pathogènes semblent y être en forte compétition avec les flores intestinales des animaux décomposeurs.

Par sa conception et son fonctionnement, le Compostou contribue donc à deux services écosystémiques importants : la décomposition de la matière organique (service de régulation) et le maintien de la biodiversité du sol (service de soutien).


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Mais l’innovation matérielle et méthodologique ne suffit pas à résoudre tous les problèmes rencontrés par le compostage partagé. Il a aussi été décidé d’innover sur le plan économique et social. En effet, la plupart des composteurs partagés vendus dans le commerce ne sont pas réparables, faute de commercialisation de leurs pièces détachées ou à cause de certains choix de conception. Ainsi, certains composteurs en bois sont constitués de planches clouées et collées, non démontables. D’autres, en plastique recyclé thermoformé ont des parois, des couvercles et des pièces de liaisons spécifiques qui ne peuvent être commandés séparément ni reproduits aisément.

Au-delà de ces aspects matériels, le succès d’un site de compostage partagé repose surtout sur la qualité de l’accompagnement humain dont il bénéficie. Les inventeurs du Compostou ont donc confié à une association locale, Zéro Déchet Touraine, le soin d’organiser son développement commercial à travers une formule de mise à disposition, maintenance et accompagnement annuel des utilisateurs, par du personnel bénévole ou salarié qualifié. Ainsi, les Compostous restent la propriété exclusive d’un organisme à but non lucratif et constituent une nouvelle catégorie de biens communs mis au service de la population. L’autogestion joue un grand rôle dans ce modèle économique et fait appel à du salariat et à du bénévolat.

Ceci préfigure probablement l’avenir du travail et des moyens de production qui devront être nécessairement repensés et partagés, pour rompre avec la précarité et l’individualisme, la déconsidération des métiers essentiels, et pour dynamiser les relations sociales au sein des communautés locales. Il n’y a qu’en faisant communauté que l’on peut faire société. Cette initiative communaliste s’inscrit donc pleinement à la fois dans l’économie de la fonctionnalité, dans l’économie circulaire et dans l’économie sociale et solidaire.

Science citoyenne

Le projet Compostou a aussi et surtout été l’occasion de « faire science » avec créativité. Il est connu que tout observateur doit inévitablement modifier l’objet de son observation s’il veut en avoir une vision exhaustive. Pour tendre vers une supposée neutralité objective, on peut tenter de minimiser les interactions possibles avec l’objet étudié, le soustraire à son environnement, ou l’abstraire. Mais cela engendre généralement une perte de données, un réductionnisme intellectuel, ou une artificialisation excessive de l’expérimentation.

Le concept de recherche-action encourage au contraire l’observateur à s’impliquer auprès de son sujet pour mieux l’appréhender et le faire évoluer. Ce faisant, l’observateur assume d’être objectivement engagé dans un processus de transformation de l’objet étudié et s’impose un engagement objectif dans la collecte de données. La recherche-action est très répandue en sciences humaines et sociales en tant que méthodologie d’enquête et moyen de transformation sociale, de la part des intellectuels les plus engagés. Il est plus rare de voir cette démarche mise en œuvre par des chercheurs issus des sciences et techniques.

Pourtant cette approche, transposable à bien des sujets, peut permettre de revitaliser une recherche académique parfois trop éloignée des attentes sociétales. En outre, elle oblige le scientifique à s’interroger en permanence sur le sens de son engagement et à être particulièrement attentif aux normes de son éthos (universalisme, collégialité, désintéressement et scepticisme, selon le sociologue Robert K. Merton), là où une démarche plus ordinaire ne l’aurait conduit qu’à rechercher une certaine exhaustivité statistique.


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Non, le rôle de chercheur ne se limite pas à la comparaison de moyennes basées sur au moins 30 valeurs. Compte tenu des processus décisionnels vitaux dans lesquels il peut être engagé, des données auxquelles il a accès, de la robustesse des méthodologies et des outils d’analyse qu’il peut maîtriser, le scientifique peut pleinement apporter une contribution à la transformation positive du monde.

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