Tourisme culturel et mondialisation : l’Espagne, entre fiction et réalité

Vestiges de la forteresse d'El Condor, construite en 1970 pour décorer le film du même nom. Jaime cantero Dole / Wikipédia, CC BY-SA

Depuis plusieurs années déjà, la langue française tente de faire face à la connotation péjorative associée au tourisme avec l’expression de « tourisme culturel », qui viserait à élargir ses horizons, rechercher des connaissances et des émotions au travers de la découverte d’un territoire et de son patrimoine. L’ajout d’un adjectif donnerait alors une vocation plus noble, centrée sur la culture et le savoir, à une activité qu’il est de bon ton de mépriser ; le touriste étant, dans nos imaginaires et pour reprendre la célèbre expression de Jean‑Didier Urbain, « l’idiot du voyage ».

Pour se distinguer du tourisme de masse, une pléthore de qualificatifs est aujourd’hui associée au vocable tant critiqué afin de préciser ses formes et intentions, mais aussi de séduire différentes « niches » de voyageurs : tourisme de mémoire, LGBT, religieux, solidaire, gastronomique, halal, médical, équitable, religieux, solidaire, et bien d’autres encore.

Pratiques nouvelles

Le concept de « tourisme culturel », défini par l’Organisation mondiale du tourisme en 1985 comme des « mouvements de personnes obéissant à des motivations essentiellement culturelles telles que les voyages d’études, les tournées artistiques et les voyages culturels, les déplacements effectués pour assister à des festivals ou autres manifestations culturelles, la visite de sites et de monuments, les voyages ayant pour objet la découverte de la nature, l’étude du folklore ou de l’art, et les pèlerinages », ne sert qu’à mettre en mot une réalité ancienne. Que faisaient les voyageurs anglais du grand tour ou les Romantiques au XIXe siècle si ce n’est du tourisme culturel ? Toutefois, les pratiques touristiques – et donc culturelles – connaissent des modes et des tendances, et que celles-ci vont de concert avec les pratiques culturelles quotidiennes.

La mondialisation et la standardisation de nos loisirs ainsi que la circulation instantanée des objets culturels ont agi sur l’activité touristique. Ainsi, on peut aujourd’hui faire un voyage pour découvrir non pas des éléments typiques de la culture visitée mais pour retrouver dans le réel les traces du dernier livre, film ou encore de la dernière série mondialement connue.

Et dans ce domaine, les institutions touristiques espagnoles sont particulièrement douées. Longtemps réduit au tourisme de masse, « de sol y playa », depuis les années soixante, le pays a œuvré pour redorer son blason pour le moins marqué par les stéréotypes avec des initiatives basées sur des produits culturels typiquement espagnols ou non.

Du plus élitiste au plus populaire, on pense au tourisme lyrique avec « la Ruta de la ópera », itinéraire balisé créé en 2012 dans la capitale andalouse sur les traces des opéras français et italiens Carmen, Don Juan ou le Barbier de Séville, au tourisme littéraire avec récemment la route de la vallée du Baztan en Navarre, inspirée de la trilogie de Dolores Redondo, et bien sûr au screen tourism.

Sur la trace des films et des séries

Si visiter un lieu de tournage d’un film n’est en rien une pratique nouvelle – pensons aux westerns spaghetti de Sergio Leone dans la région d’Almeria –, la nouveauté consiste à encadrer ces visites en facilitant la tâche du touriste par des itinéraires balisés, des brochures et autres applications – pour le western, la Andalucía Film Commission de Carlos Rosado créée en 1998 fait figure de pionnière. Ces initiatives permettent alors un voyage dans l’espace, dans la fiction et dans le temps. Mais aujourd’hui, la création de produit touristique est quasi-simultanée à la création de produit culturel. Ainsi, nous pensons aux retombées du film largement financé par les autorités catalanes, Vicky Cristina Barcelona, de Woody Allen en 2008 à Barcelone et à Oviedo, où trône aujourd’hui la statue controversée du réalisateur – son prochain film, en tournage à Saint-Sébastien, fait actuellement grand bruit. Nous pensons aussi à Star Wars à Séville en 2015 qui transformait la Place d’Espagne en cour du palais de Theed pour son épisode II.

Plus diffusées peut-être que les films, les séries sont devenues des générateurs de produits touristiques. En Espagne, les fans de Game of Thrones peuvent visiter une quinzaine de lieux de tournage. À titre d’exemple, la page institutionnelle de l’office de tourisme de Séville propose d’ailleurs à ces visiteurs de se rendre à l’Alcazar afin d’en d’observer les jardins « comme Khaleesi admira les jardins d’eau ». Aujourd’hui, il arrive parfois même que les touristes demandent à l’office du tourisme, situé juste en face, comment se rendre « au palais de Game of Thrones ».

C’est sans doute pour remettre les choses à leur place et anticiper ce type de questions que l’office de tourisme de Madrid situe sur sa page Internet les lieux de tournage de La Casa de Papel, série du cru, mais dont le succès, récompensé par un Emmy Award a bien dépassé les frontières. Ainsi, la Fábrica nacional de moneda y timbre, censée être le décor principal de la série est devenue le terrain préféré des touristes armés de perches à selfies. Pourtant, l’édifice qui a réellement servi de décor n’est autre que le Consejo superior de investigaciones científicas – dont l’accès aux touristes est désormais limité.

Tourisme expérientiel

À ces nouvelles tendances du tourisme culturel s’ajoute également la notion d’expérience, particulièrement à la mode dans le secteur touristique. Le tourisme dit expérientiel propose au voyageur de faire l’expérience de la réalité, avec plus ou moins de bon goût. A titre d’exemple, citons le woofing ou le tourisme dit « de la misère » prévu pour éveiller la compassion et développer la solidarité. Or, il est désormais possible de faire l’expérience de la fiction avec par exemple la pratique à la mode de l’Escape Game. Ainsi, à Madrid, il en existe un, basé sur La Casa de Papel, proposé aux voyageurs sur la page institutionnelle du tourisme.

Si les lieux sont alors perçus comme des décors de fictions et qu’il est désormais possible d’en être acteur, les pistes entre fiction et réalité sont brouillées. Les plus pessimistes penseront que le lieu s’apparente alors à une « ville dont vous êtes le héros » et qu’une bonne partie des informations culturelles et patrimoniales de la visite traditionnelle est laissée aux oubliettes. Mais les plus optimistes – et les professionnels qui surfent sur cette vague en font sûrement partie – verront ce type de motivation comme un tremplin ou comme le point de départ d’un autre voyage, de la culture populaire vers l’histoire.