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Tous masqués, tous muets ?

Un détournement du célèbre Cri de Munch. @alon_art sur Instagram

La crise sanitaire que nous traversons l’exige : lorsque nous sortons de chez nous, dans de nombreuses situations, nous devons désormais être masqués. De quelles façons le port de ces quelques centimètres de tissu – devenus en quelques mois l’objet de toutes les attentions – va-t-il transformer nos interactions et nos modes de sociabilité ?

Privés d’expressions faciales

Masquer nos visages, quand bien même cela répond à une nécessité sanitaire qu’il ne s’agit nullement de remettre en question, aura un impact fort sur notre rapport à l’autre, car c’est bien notre apparence visuelle et ce qu’elle signifie qui vont être profondément transformés. Avec le masque, ce sont les trois quarts de nos visages, si ce n’est plus, qui sont dissimulés et avec eux nos expressions faciales qui nous permettent de communiquer les uns avec les autres.

La psychologie en fait un objet d’étude, à l’image de Paul Ekman, psychologue américain, qui dans les pas des anthropologues tel que Charles Darwin, a mené pendant plus de 50 ans des travaux sur les expressions faciales, par lesquelles nos émotions s’extériorisent. Paul Ekman a catalogué les expressions faciales de façon systématique, répertoriant plus de 10 000 mimiques, fruits des contractions des différents muscles du visage rassemblées dans the facial action coding system (FACS).

Ces théories psycho-évolutionnistes posent un postulat sur lequel de nombreux travaux s’appuient : « l’expressivité du visage est clairement mise à profit dans la communication émotionnelle et dans la régulation des interactions sociales. Les expressions du visage permettraient aux protagonistes impliqués dans une interaction de faire une appréciation de l’état émotionnel de l’autre et ce serait en partie sur cette appréciation que chaque protagoniste ajusterait son comportement. Ce système de régulation serait avantageux pour l’espèce parce qu’il favoriserait une réduction des conflits et une augmentation de la cohésion sociale. »

Nos expressions faciales jouent un rôle fondamental dans notre capacité d’appréciation de l’autre et de régulation de nos échanges. Or, avec le masque, le nez, les joues, la bouche, le menton sont en quelque sorte amputés et leurs significations dissimulées.

Alors que d’habitude, nous regardons vers ces parties du visage pour entrer en lien avec l’autre, aujourd’hui nous n’y voyons qu’un morceau de tissu s’agitant légèrement de manière inexpressive. Nous ne pouvons plus nous appuyer sur le mouvement des lèvres pour s’assurer de la compréhension du propos, observer un rictus, une torsion de la bouche et du nez, un teint qui pâlit, des joues qui rougissent… pour déceler l’émotion qui s’inscrit en creux de l’échange verbal – une situation d’autant plus problématique pour les personnes en situation de handicap tels que les malentendants.


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Seuls le haut du visage, les yeux, les sourcils et le front restent toujours visibles et cristallisent toute notre attention, s’appuyant également sur le langage corporel. La perception des expressions du regard doit alors s’affûter car nous n’avons plus que cet espace facial auquel se rattacher pour aborder et comprendre l’autre. Si selon le dicton populaire, « le regard est le reflet de l’âme », il n’en demeure pas moins qu’il s’inscrit dans un ensemble bien plus large de mouvements, naturels ou intentionnels, signes ou symptômes complexes, et qu’en être ainsi privé modifie en profondeur notre lien communicationnel.

S’habituer aux visages masqués

Nos regards d’abord dérangés, voire heurtés à la vue de ces scènes publiques, parce qu’elles ne sont pas culturellement admises, vont-ils peu à peu s’habituer dans ce qui pourrait devenir une nouvelle condition d’existence, à l’image des pays asiatiques comme le Japon où le port de masque est très répandu ? Si l’habitude se construit au travers de nos expériences physiques quotidiennes (dans la rue, les magasins…), elle se forge également au travers d’un espace médiatique qui diffuse des images en masse.

Depuis plusieurs semaines, les médias nous donnent à voir chaque jour nos visages masqués ; ceux des professionnels de santé qui voudraient légitimement être encore mieux équipés, mais aussi ceux des habitants, des usagers, des citoyens filmés et photographiés dans leurs activités. Peu à peu, comme le souligne Martine Joly, ces images en devenant ordinaires, imprègnent notre imaginaire collectif et participent d’une construction visuelle qui modifie notre regard sur l’autre. « Mémorisées ou oubliées, les images font toutefois partie de notre expérience du monde que nous intégrons sans doute chacun à notre manière, en fonction de notre histoire et de son conditionnement. »


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Parmi ces images, il y a aussi celles que produisent les artistes et les créatifs : le détournement de l’œuvre célèbre d’Edvard Munch, nous incite par exemple à voir au-delà d’une représentation d’un visage masqué par nécessité, un cri que nous ne saurions plus entendre. Le port du masque peut nous réduire au silence dans une forme d’invisibilité des mots, des paroles et des sons exprimés. Le silence pourrait s’imposer comme dans les tableaux d’Edward Hopper qui, « à l’heure du Covid-19 […] se retrouvent nombreux à être exposés sur les réseaux sociaux. Pourquoi ? Parce qu’avec ces paysages urbains déserts et ses personnages isolés [… il figure] ce qui peut être l’une des conséquences sociales les plus lourdes du Covid-19, la perte du contact humain ». Derrière le silence, la solitude et l’isolement guettent.

Morning sun, Edward Hopper. edwardhopper.net

Nos liens de sociabilité fortement impactés

Loin d’être anecdotiques, les expériences visuelles et plus largement sensorielles impliquent une certaine construction de notre vie collective comme nous l’enseigne le philosophe et sociologue allemand Georg Simmel : « Je me propose d’analyser les différents faits provenant de la constitution sensorielle de l’homme, les modes d’appréciation mutuelle et les influences réciproques qui en dérivent dans leur signification pour la vie collective des hommes et de leurs rapports les uns avec les autres, les uns pour les autres, les uns contre les autres. Si nous nous mélangeons dans des réciprocités d’action, cela vient avant tout de ce que nous réagissons par les sens les uns sur les autres. »

L’expérience visuelle générée par le port du masque en masse aura des impacts sur nos modes de sociabilité. La distanciation sociale ne se traduira pas uniquement par les mètres physiques qui nous séparent les uns des autres, mais aussi par cette dissimulation du visage.


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Il sera alors important d’analyser, avec les sciences humaines et sociales, les impacts d’une telle situation. On peut d’ores et déjà poser l’hypothèse qu’ainsi masqués, nous serons moins enclins à échanger, que nos interactions seront plus limitées et nous vivrons une forme d’incommunicabilité contrainte dans un anonymat renforcé. Ou bien peut-être que forts de nos capacités d’« invention du quotidien » pour citer Michel De Certeau[9], nous transformerons ce nouvel objet ordinaire en accessoire de mode, de séduction, en signe d’appartenance et d’expression… et jouerons sur de nouveaux codes esthétiques et pourquoi pas revendicatifs.

Le masque à lui seul devient un symbole de ce moment historique. En même temps qu’il rend invisible cette part du visage qui nous permet de faire liens les uns avec les autres, il met en visibilité la condition dans laquelle nous sommes collectivement engagés en nous rappelant que nous sommes potentiellement, malgré nous, un danger pour l’autre. L’enjeu sera alors de maintenir le lien au-delà des masques et d’être vigilants à ce que son imposition n’aille pas au-delà d’une nécessité collectivement définie.


Un grand merci à Aurélie Chêne, Maître de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication de l’Université Lyon – Université Jean Monnet Saint-Étienne, pour sa relecture bienveillante et ses conseils avisés._

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