Les petites îles attirent pour de multiples raisons, mais surtout car elles incarnent des lieux où il semble possible de retrouver une qualité de vie perdue. Raiatea, 2018 Nathalie Bernardie-Tahir, Author provided

Tout quitter pour les îles : simple tocade ou véritable phénomène sociétal ?

« J’étais traiteur, restauration-traiteur, à Paris. J’en avais marre de travailler comme un fou, d’employer des gens et puis à la fin du mois il me restait plus rien. Ça m’a un peu gavé donc j’ai tout laissé tomber et je suis parti avec mes économies. J’ai monté une rôtisserie, c’est marrant, une rôtisserie de poulets en Nouvelle-Calédonie. J’y suis resté six ans et puis après je suis venu ici, en Polynésie. » (S, Raiatea)

Tout quitter pour vivre autre chose, autrement, autre part, sur une île… qui n’en a pas rêvé un jour sans jamais oser faire le pas ?

Si ce témoignage relève à première vue d’une tocade isolée, de l’exception qui confirme la règle, la multitude des expériences de ce genre observées dans un grand nombre d’îles, en Bretagne, en Méditerranée, dans la Caraïbe ou en Polynésie française laisse penser qu’il ne s’agit pas d’un épiphénomène.

Bien sûr, il serait caricatural d’y voir, pour l’heure, une lame de fond inversant le sens des mobilités dominantes longtemps polarisées par les centralités métropolitaines.

Pour autant, dans nos sociétés occidentales globalisées, hyper-métropolisées et hyper-connectées, des hommes, des femmes, des familles, sont de plus en plus nombreux à quitter les centres et à rompre avec des vies urbaines fébriles et turbulentes.

Ils font le choix d’un projet de vie alternatif, marqué par de nouvelles unités de temps et de lieu.

Ce ne sont plus désormais des opportunités d’emplois qui constituent le moteur de leur mobilité, mais d’abord et avant tout la recherche d’un environnement préservé et de relations humaines plus fortes.

L’insularité, un puissant réservoir d’imaginaire

Les îles, du moins certaines d’entre elles, offrent à cet égard un terrain d’étude privilégié. De fait, après des décennies de déclin économique, de déprise démographique et de marginalisation sociale et politique, liés pour l’essentiel aux contraintes de l’isolement et de l’exiguïté, certaines petites îles sont aujourd’hui le théâtre d’une reprise sensible, expression d’un changement de regard des sociétés occidentales et d’une nouvelle forme d’attractivité territoriale.

Précisons d’emblée que ce mouvement de retour/renaissance n’est pas l’apanage des petits territoires insulaires et s’observe plus largement dans un grand nombre d’espaces ruraux européens ou américains.

Il existe un regain pour les modes de vie alternatifs et autonomes en Europe ou aux États-Unis.

Pour autant, l’insularité forme un puissant réservoir d’imaginaire fondé sur une altérité objectivée par l’apparente discontinuité marine. En d’autres termes, l’île affiche une différence paraissant d’autant plus évidente et « naturelle » qu’elle se voit, matérialisée par la barrière marine qui la sépare du continent.

La topographie tend ainsi à essentialiser une topologie spécifique, faisant de l’île le lieu de toutes les utopies, au sens de l’étymologie grecque u-topos (sans lieu, nulle part) explorée par Thomas More.

La prégnance des représentations occidentales de l’idéalité insulaire joue ainsi incontestablement un rôle important dans ce renouveau des îles comme lieux où une nouvelle vie, plus harmonieuse et humaniste, est possible.

La Polynésie française attire des profils variés

La Polynésie française, sans doute plus encore que tout autre espace insulaire ou archipélagique, incarne, pour les non-Polynésiens, à la fois la distance, l’isolement, et une forte puissance représentationnelle.

Qui sont donc ces nouveaux « nomades des îles » rencontrés à Raiatea et à Tahaa dans l’archipel des Iles-Sous-Le-Vent, ou encore à Rurutu dans les Australes ?

Carte des îles de Polynésie française. Nathalie Bernardie-Tahir, Author provided

Les profils sont très variés, comme les enquêtes menées dans le cadre du programme de recherche ENVId’îles ont pu le montrer : des profs du secondaire en contrat pour deux ou quatre ans, des personnels (para-)médicaux (infirmier·e·s, médecins, ostéopathes, kiné, sages-femmes…), des retraités, des plaisanciers au long cours qui, des années durant, ont sillonné les mers du monde avant de jeter l’ancre en Polynésie, des woofers, des entrepreneurs, des jeunes, des moins jeunes, des femmes, des hommes, seuls ou en famille…

Bien sûr, il y a dans leurs récits des fêlures personnelles, des ruptures ou accidents de la vie qui ont souvent précipité ces changements de cap et les ont conduits non seulement à tout quitter, mais aussi à s’installer le plus loin possible pour (se) reconstruire – la Polynésie étant de ce point de vue l’espace idéal aux antipodes de la Métropole.

Pour autant, quels que soient leur trajectoire personnelle et leur milieu social et professionnel, ils ont en partage un certain idéal : retrouver une qualité de vie perdue. Celle-ci se décline diversement.

S’expatrier en Polynésie française, un projet pas si fou que ça….

Une nature fantasmée

La recherche d’un environnement naturel préservé en constitue indiscutablement l’une des premières facettes. Pour la majeure partie d’entre eux, l’île se confond même avec la nature qui revêt tout à la fois une dimension esthétique forte et constitue un support de pratiques sportives réalisées pour une grande part dans le lagon et en mer.

« Moi, je préfère me réveiller le matin et voir le lagon, prendre le kayak pour aller juste en face… les couleurs du lagon, ça va du bleu au vert… c’est beau. Je ramasse du bois flotté, des coquillages… Je préfère ça que de me réveiller dans mon 25m2 à Paris. » (A, Raiatea).

Retisser du lien social, repenser un vivre-ensemble à l’échelle familiale ou plus élargie participent également de ce nouveau projet de vie. Nombreux sont ceux qui évoquent la qualité des relations humaines tout d’abord entre les enfants et les parents (« voir ses enfants grandir » est une phrase récurrente), mais aussi avec les îliens ou avec les autres nouveaux arrivants au travers de nombreux moments festifs en fin de journée ou de semaine. Ce changement de vie passe aussi par une rupture – à des degrés divers, certes – avec la société de consommation, au profit d’une vie plus sobre.

« On n’a pas du tout les mêmes besoins ici. Les besoins primaires c’est d’aller à la pêche, de manger, de se reposer, d’aller faire un petit tour au motu [petit îlot situé sur la barrière récifale, nda]. » (P, Raiatea).

Rangiroa, Polynésie Française. Pom’/Flickr

Une sobriété plus ou moins choisie

Délibérément choisie ou parfois aussi un peu subie, cette sobriété affichée est dans bien des cas la rançon d’un projet individuel ou familial qui passe souvent par une perte de revenus et un processus de déclassement économique.

« On a beaucoup vécu sur la maison qu’on avait vendue. On avait acheté un petit appartement avec cet argent-là, plus le bateau, et l’argent de la location de l’appartement nous a permis de vivre assez chichement. Ce qui est intéressant aussi parce que tu vas beaucoup plus à l’essentiel. » (A, Raiatea)

Ces petits territoires insulaires semblent donc continuer à servir de scène au déploiement de nouvelles utopies sociétales, dont il convient malgré tout de nuancer la portée et le périmètre et d’en souligner les apports et les déviances potentielles.

Celles-ci émanent en effet le plus souvent d’élites occidentales, disposant pour l’essentiel de forts capitaux sociaux et culturels. Ces groupes sociaux arrivent dans ces territoires avec des représentations et des positionnements spécifiques qui induisent des recompositions sociales et territoriales significatives.

Leurs divers investissements en font des acteurs à part entière de la vie locale, contribuant au développement de l’économie, à la dynamique associative ou encore à la protection environnementale.

Toutefois, leurs regards et leurs pratiques peuvent se révéler en décalage complet avec les modes de fonctionnement des îliens dont une majorité dispose de faibles capitaux économiques et sociaux. L’installation de ces nouveaux arrivants introduit ainsi de nouveaux rapports de domination sociale et politique qui invite à relire les nouvelles modalités de ce vivre ensemble à l’aune d’une réflexion nécessairement critique et postcoloniale.

Si les îles continuent de fasciner les occidentaux en mal de nature et de relations humaines, elles restent d’abord et avant tout des espaces de vie aux aspérités concrètes pour ceux qui les pratiquent au quotidien. « Ceux qui vivent dans l’île sont rarement ceux qui en rêvent » écrivait Joël Bonnemaison (1990).


Cet article s’inscrit dans le cadre du colloque #Îles2019 du 14 au 19 octobre qui s’est tenu à Brest, Ouessant, Molène et Sein co-organisé par la Fondation de France, l’Université de Bretagne Occidentale et l’Association des Îles du Ponant. Premier réseau de philanthropie en France, la Fondation de France réunit, depuis 50 ans et sur tous les territoires, des donateurs, des fondateurs, des bénévoles et des acteurs de terrain. À chacun, elle apporte l’accompagnement dont il a besoin pour que son action soit la plus efficace possible.

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