Trump, les États-Unis et le libre-échange : un débat bien mal (re)parti en France

Donald Trump lors de sa campagne, dans l'Arizona. Gage Skidmore/Flickr, CC BY-SA

La toute récente victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle aux États-Unis n’en finit pas, une fois la poussière du fracas retombée, de faire réagir, aux États-Unis d’abord, dans le monde entier ensuite. Toujours est-il qu’à présent il est le Président élu de la première puissance mondiale, et qu’il nous faut immédiatement en tirer les conséquences, d’autant qu’une élection majeure se profile à l’horizon et que le futur ou la future chef de l’État ne pourra pas en faire l’économie.

Prenons le cas du libre-échange. Il semble être l’une des premières victimes collatérales de ce scrutin. Or tout porte à croire que cette question, au-delà de l’immense débat sur la démondialisation dont elle n’est que le point d’entrée, est déjà bien mal posée depuis l’élection. Le débat en France néglige en effet des phénomènes pourtant centraux et qui sortent de la seule question du choix entre libre-échange et protectionnisme. N’en déplaise à la plupart des analystes, leur diagnostic qui est fait à ce propos est pour le moins fragile, et trahit bien souvent une absence de neutralité évidente mais surtout inconsciente, pour ne pas dire une préférence partisane sous-jacente, non pas en faveur de l’Ex-Première Dame, Ex-Secrétaire d’État, Ex-Candidate, mais en faveur du libre-échange lui-même.

Les Démocrates et le libre-échange

D’abord, les Démocrates n’ont pas négligé cette question, ni durant la campagne, dont on oublie bien vite les primaires, ni depuis l’élection de Bill Clinton. On entend en effet qu’Hillary paierait la note laissée par son mari. Elle n’avait pourtant vraiment pas besoin de lui pour faire une si mauvaise campagne. Le reproche fait au camp démocrate est surtout loin d’être évident.

Premièrement, ce reproche néglige le fait que dès son élection, Bill Clinton a fait renégocier l’ALENA, et que le résultat de cette renégociation a été la signature de deux accords additionnels sur le travail et l’environnement, dont l’objectif était précisément d’éviter que le libre-échange avec le Mexique n’aggrave la situation économique.

Deuxièmement, on oublie qu’un postulant sérieux pour Trump, Bernie Sanders en l’occurrence, avait fait de cette question l’un des axes majeurs de sa campagne. Il n’a pas été sélectionné. Voilà peut-être une explication de l’abstention d’une partie de l’électorat démocrate, notamment des Grands Lacs. Voilà aussi une autre explication du désarroi de Bill Clinton derrière son épouse lors de son discours d’acceptation.

Des politiques commerciales mixtes

Ensuite, le débat sur la prochaine politique commerciale de Donald Trump fait montre d’une méconnaissance du statut et des effets du libre-échange sur les nations. D’abord, contrairement à ce qu’on entend à longueur de journée en France, nous ne sommes ni en situation de libre-échange, ni en situation de protectionnisme.

Les États-Unis non plus, ni ceux d’Obama, ni ceux de Trump. Les politiques commerciales sont en effet toujours mixtes. C’est même pour cette raison que les États ont cherché à les rendre compatibles par l’intermédiaire d’accords de commerce de plus en plus institutionnalisés.

Sur ce point, la politique commerciale de la Commission européenne (la seule à avoir cette compétence pour les pays membres de l’Union européenne) est beaucoup plus libre-échangiste que celle des États-Unis. Ils n’ont d’ailleurs jamais hésité à montrer les muscles dès lors qu’ils considéraient être lésés par un partenaire commercial. Et pour cause : la question commerciale en matière de politique étrangère n’y est pas seulement première, mais fondatrice.

Un débat fondateur aux États-Unis

La guerre d’indépendance commence sur cette question, mais aussi la première guerre des États-Unis en tant qu’État souverain, en méditerranée, sur la question de la protection des convois commerciaux. Cet écueil s’ajoute à un autre, à savoir qu’il est de plus en plus difficile, avec la mondialisation, d’identifier clairement qui a intérêt à demander de la protection face à l’ouverture commerciale et qui a intérêt à demander le contraire, ici comme aux États-Unis.

On perçoit dès lors peut-être mieux pourquoi la question migratoire a pris le dessus dans la campagne, exacerbée qu’elle est par les conséquences de la militarisation de la frontière avec le Mexique. Cette dernière a cassé les logiques migratoires passées en faisant augmenter les coûts du retour, donc en faisant rester les migrants, et en forçant leur éparpillement vers des villes moins habituées à en recevoir. On retrouve même des minute men à la frontière Nord aujourd’hui, un comble. Sur ce point, l’érection du nouveau mur n’y changera rien, bien au contraire.

Troisièmement, on néglige le fait que les accords de libre-échange conclus par les États-Unis depuis les années quatre-vingt-dix sont tout sauf des accords de commerce. On comprendrait bien mal sinon pourquoi les États-Unis et l’Union européenne s’engageraient dans la signature d’un accord alors que leurs tarifs douaniers bilatéraux sont déjà en moyenne très faibles. Enfin, on néglige le fait que le libre-échange n’a pas la même signification selon qu’on se trouve aux États-Unis, en Europe ou au Brésil, du fait de l’existence de normes et de pratiques de production fort différentes.

Une question politique interne

Par ailleurs, le débat qui s’ouvre sur la future politique commerciale de Donald Trump ne peut faire l’économie d’une vérité indépassable : le libre-échange est d’abord et avant tout, surtout aux États-Unis, une question interne. Le candidat Trump a perçu que la question commerciale était déjà très prégnante dans la société américaine. Qu’elle devenait un facteur clivant important, notamment pour celles et ceux qui se savent perdants de l’ouverture car travaillant pour de petites entreprises industrielles (les plus touchées par l’ouverture commerciale ; des hommes ouvriers blancs de plus de 45 ans).

La question de la compensation des perdants n’ayant pas été explicitement posée par sa concurrente, ni même celle du coût de la sortie d’un accord de commerce ou celle de la concentration des gains, il a eu tout loisir de fustiger l’ouverture commerciale. Le Président Trump ne fera pas cette erreur. Il sait que la question commerciale est au cœur du dispositif institutionnel américain. Il sait surtout qu’il n’a pas la main sur cette question, car tout simplement elle est du ressort du Congrès, qui sur ce point ne sera pas si conciliant que çà malgré la même majorité sortie des urnes.

Mais d’autres questions priment

Enfin, et pour élargir un peu notre propos, les premiers commentaires concernant la future politique économique internationale du Président Trump négligent toute une série d’éléments beaucoup plus importants que la seule question commerciale, qui est secondaire dans les relations économiques des États-Unis avec le reste du monde à bien des égards.

Premièrement, que les marchés financiers se rassurent, eux qui surréagissent systématiquement tant l’information à leur disposition est de mauvaise qualité. Donald Trump n’a jamais dit qu’il remettrait en cause le système offshore et les paradis fiscaux, qu’il casserait les chaînes de valeur globales qui font la fortune des actionnaires des firmes transnationales américaines, qu’il augmenterait les impôts sur les plus riches ou qu’il démantèlerait les grandes universités américaines et surtout la logique d’endettement étudiant qu’elle suppose. Sur ce point, madame Clinton non plus.

Deuxièmement, le résultat de cette élection remet au grand jour ce que l’équipe de campagne de Bill Clinton et son premier secrétaire au commerce, Robert Reich, avaient déjà compris en 1992 : désormais, la question n’est plus de savoir quelle politique il faut mener pour les États-Unis, mais tout simplement « Who is us ? ».

Nous voyons clairement dans le résultat de cette élection deux États-Unis, ceux du centre, ruraux, désindustrialisés et auparavant choyés, durant la guerre froide car peu exposés, et ceux des côtes, internationalisés, mieux éduqués, plus libéraux, mais aussi plus inégalitaires. Cela frise la caricature dans certains cas, comme on le voit avec le vote de la dépénalisation du cannabis récréatif en Californie le même jour que le retour de la peine de mort. Les perdants (et les perdantes) demandent bien plus que de la protection. Ils demandent de l’ordre face à la désintégration provoquée par la mondialisation, et tout paradoxal que cela puisse paraître, ils l’ont trouvé dans l’offre politique du candidat Trump.

Gardons-nous, dès lors, de faire des analogies et des amalgames avec la situation française et d’insinuer par exemple qu’une partie de la gauche française nourrit le dessein secret de faire alliance avec le diable frontiste pour contrer le désordre provoqué par la mondialisation. Les États-Unis ne sont pas le monde, et le monde, lui, doit s’ajuster à chaque changement de leur politique.

En se choisissant un leader qui annonce dès le départ la couleur, le peuple américain permet au reste du monde de s’ajuster plus vite, même si cela passera par moins de multilatéralisme (mais n’était-il pas déjà mort à l’OMC ?), par plus de bilatéralisme (mais n’était-ce pas déjà la politique de l’administration de Georges Bush fils ?). Les électeurs américains, contrairement aux Français, connaissent parfaitement leur Constitution : ils savent que de nombreux contre-pouvoirs existent face à un Président qui prendrait trop ses aises avec la liberté.

Mais nous risquons, il est vrai, de payer fort cher leur liberté, car si le libre-échange était finalement remis en question, la violence économique provoquée par le commerce international monterait d’un cran. Elle passerait de l’intérieur à l’extérieur des nations, avec un risque non négligeable que la guerre monétaire que se font les principaux pays actuellement s’accentue avec une guerre commerciale, souvent prélude dans l’histoire récente à une guerre tout court.

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