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Un manuel de survie numérique pour s'informer et éviter la censure en Russie

De très nombreux sites sont bloqués par la censure russe. Mais ce blocage n’est pas à toute épreuve. FellowNeko/Shutterstock

Dès le début de la guerre contre l’Ukraine en février 2022, la censure se renforce sur l’ensemble de l’espace numérique et informationnel en Russie. La surveillance et les interdictions pesant sur les citoyens et les médias, déjà bien documentées depuis plusieurs années, sont massivement mobilisées.

Aux nombreuses lois encadrant les contenus médiatiques adoptées depuis le début des années 2010 s’ajoute la loi du 4 mars 2022 sur la censure militaire. Son adoption est suivie d’une intensification des contrôles sur les médias, notamment par le biais d’« avertissements » envoyés par l’autorité de régulation Roskomnadzor aux rédactions. La loi « interdit la diffusion de fausses informations sur les forces armées russes » et sur l’« opération militaire spéciale en Ukraine » ainsi que la discréditions des forces armées russes. Les contrevenants sont d’abord passibles d’une amende (de 700 000 à 1,7 million de roubles) puis d’une peine qui peut aller jusqu’à 15 ans de privation de liberté. Les autorités demandent aux médias russes de ne se baser que sur les informations officielles dans leur traitement de l’actualité militaire.

Dans ce contexte menaçant, qui voit la fermeture forcée de nombreux sites, journaux et stations de radio, russes comme étrangers, les journalistes des médias indépendants s’interrogent sur la possibilité ou non de poursuivre leurs activités.

Trois types de réactions

Trois positions se dessinent. Les uns (comme la télévision Dojd’, la radio Ekho de Moscou, le journal Novaïa Gazeta ou le site Znak.com par exemple) décident de renoncer à toute publication.


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D’autres tentent de se conformer aux dispositions de la loi, en euphémisant leurs contenus (ne pas parler de « guerre » mais d’« opération spéciale ») pour continuer à publier et passer entre les mailles du filet.

Les derniers, enfin, refusent de se soumettre à la censure et continuent à travailler malgré l’interdiction de leurs sites, publiant des conseils à leurs lecteurs pour contourner les blocages (les sites d’information indépendants et militants Meduza, Mediazona ou encore Kholod).

Le gendarme russe des télécoms bloque plusieurs médias, TV5 Monde, 18 mars 2022.

Souvent localisés hors des frontières de la Russie pour échapper aux menaces pesant sur leurs journalistes, ils publient depuis l’étranger, à destination du public russophone, qu’il vive hors de Russie ou en Russie même. Dans ce dernier cas, en élaborant des guides numériques de contournement des contraintes, ils participent à la dissémination de savoirs numériques alternatifs, conçus en collaboration avec les associations russes de défense des libertés numériques, contribuant à leur niveau à l’encapacitation de leurs lecteurs. Ces savoir-faire critiques, destinés à l’auditoire russophone, sont suffisamment universels pour mériter l’attention, au-delà des publics russes en difficulté.

Conseils pratiques et savoir-faire numériques

Les médias qui continuent à travailler malgré les blocages expliquent à leurs lecteurs résidant en Russie, où leurs sites sont normalement inaccessibles, comment contourner les interdictions, en s’appuyant sur l’expérience accumulée au fil des années.

Depuis le blocage de grani.ru en 2012, la gamme des « savoirs-contourner » s’est élargie et enrichie. Les conseils techniques sont formulés dès le 25 février 2022 en coopération avec les associations de défense des libertés numériques (comme les organisations Teplitsa, Obscestvo Zascity Interneta et Roskomsvoboda) et leurs formateurs à la sécurité numérique. L’association de défense des libertés numériques Teplitsa publie ainsi un article de Sergueï Smirnov, formateur en sécurité numérique, sur les bonnes pratiques à adopter dans le contexte de renforcement des contrôles et de la surveillance, qui donne les conseils suivants sur la sécurité numérique en temps de guerre :

  1. Porter un nouveau regard sur ses amis en ligne et nettoyer la liste de ses contacts. Sergueï Smirnov souligne que « la sécurité est plus importante que l’amitié passée pour un camarade d’école. »

  2. Cesser de publier des informations inutiles ou superflues sur soi et ses proches. Les photos de personnes, les projets, les localisations peuvent être utilisés contre vous si vous êtes engagés dans des activités publiques.

  3. Vérifier que vos mots de passe et vos dispositifs de double authentification fonctionnent sur vos appareils. Dans un contexte de guerre, des intrus peuvent s’intéresser à vos comptes et à vos données.

  4. Ne pas parler des thèmes importants, liés à la guerre, sur des messageries à la fiabilité douteuse. Il vaut mieux éviter le Messenger de Facebook et passer sur Signal.

  5. Éviter les services qui peuvent facilement transmettre vos données sous la pression de l’État. Cela concerne surtout les mails et le cloud, il vaut mieux éviter mail.ru et Yandex.disk.

  6. Nettoyer les ordinateurs et les téléphones pour supprimer les contenus inutiles, faire une copie de sauvegarde des données importantes et les chiffrer. Une augmentation des perquisitions et des saisies de matériel informatique est à prévoir.

  7. Utiliser des VPN (il renvoie vers un lien pour les trouver), s’habituer à utiliser Tor. Nous nous acheminons vers un contexte où les informations sur les droits de l’homme ne pourront être publiées qu’anonymement, comme en Chine.

  8. Vérifier les informations et ne pas les reposter trop vite.

Sites miroir, réseaux sociaux, newsletters…

Après leur blocage, les sites Meduza, Mediazona, OVD-info et Kholod invitent leurs lecteurs à les suivre sur différents supports et à les soutenir de diverses manières.

Le 26 février, Meduza publie un article intitulé « Comment lire les contenus bloqués par le pouvoir russe. Les instructions simples de Meduza ». Le site donne également des conseils pour se « préparer à la vie dans la nouvelle réalité internet ». Ces conseils sont aussi publiés dans un fichier google.doc pour les partager facilement. Ces instructions comportent plusieurs modalités de contournement des contraintes numériques, des plus ouvertes aux plus fermées, des plus simples aux plus complexes, pour avoir accès aux contenus qui sont publiés en ligne mais bloqués en Russie. Les conseils évoluent rapidement au fil des nouvelles contraintes imposées par les autorités de régulation.

Le 8 avril 2022, le média en ligne indépendant Kholod est bloqué à son tour par Roskomnadzor. Sa rédaction écrit alors :

« Salut ! C’est « Kholod », et voilà plus d’un mois que nous travaillons dans un pays qui fait la guerre. Ces dernières semaines, nous avons reçu deux avertissements de Roskomnadzor demandant à nos providers de limiter l’accès à certains de nos contenus si nous refusions de les modifier. Nous n’avons pas retiré les contenus en question. Aujourd’hui, nous avons reçu le troisième avertissement. L’administration exige la suppression de tous les contenus relatifs à la guerre sur notre site. Nous ne le ferons pas, bien sûr. Nous n’avons pas l’intention de nous soumettre à la censure, surtout à la censure militaire dans un pays qui ne reconnaît pas qu’il mène la guerre. Nous allons continuer à dire la vérité sur ce qui se passe en Russie et en Ukraine. Le pouvoir russe veut que les journalistes qualifient la guerre d’"opération spéciale". Il veut aussi que nous ne publiions que les informations fournies par les sources officielles. Respecter ces conditions conduirait à vous priver d’un traitement honnête et pluraliste des événements ».

Le site publie des recommandations à ses lecteurs pour contourner la censure en ligne. Il s’appuie sur les guides et conseils produits par les militants de l’internet libre ou ses confrères d’autres médias bloqués, comme Meduza.

Pour accéder aux sites des médias bloqués, les rédactions incitent d’abord à garder le lien vers les sites miroir pour continuer à accéder aux contenus publiés (par exemple mediazona.online. Parmi les méthodes plus simples et classiques, les médias proposent à leurs lecteurs de s’abonner à leur liste de diffusion par mail. Kholod explique ainsi : « Il est beaucoup plus difficile d’interdire l’accès aux réseaux sociaux et aux boîtes mail qu’au site. C’est pourquoi, premièrement, inscrivez-vous sur nos réseaux sociaux : Telegram, Instagram, Twitter, Facebook. Ensuite, parlez à vos amis de notre liste de diffusion à laquelle on peut s’inscrire. » Meduza confirme : « Et bien sûr la bonne vieille poste électronique : le pouvoir n’a pas encore bloqué les listes de diffusion de nouvelles, même pour ceux qui utilisent des services mail russes (yandex.ru ou mail.ru) ».

Les journalistes invitent aussi leurs lecteurs à télécharger leurs applications (sur l’Appstore ou sur Google play si elle est disponible). Meduza explique qu’il faut « chercher les applications des médias bloqués (ou pas encore bloqués !). C’est le moyen le plus simple. Bloquer une application mobile est plus difficile que bloquer un site, surtout si ses concepteurs ont mis en place des instruments de contournement des blocages. »

Tous les médias invitent leurs lecteurs à les suivre sur les réseaux sociaux. Cependant, au fil du conflit, les possibilités d’accès aux réseaux sociaux se réduisent (suite notamment au blocage de Facebook et Instagram le 21 mars). Si, au début des hostilités, Mediazona invite ses lecteurs à s’abonner à ses fils sur Twitter, Telegram, Facebook, Instagram, YouTube et Vkontake, la liste des réseaux accessibles se réduit quelques semaines plus tard à Telegram, VK et Twitter alors que YouTube est menacé.

VPN et appels aux dons

Dans ce contexte, le principal conseil consiste à installer des VPN. Comme l’explique Meduza, « installer un VPN, c’est le moyen universel de contournement des blocages. Certes, le pouvoir peut essayer de bloquer votre fournisseur de VPN. Dans ce cas, il faut chercher un autre VPN. Achetez un VPN qui promet de ne pas vendre vos données personnelles. Nous ne recommandons pas l’usage de VPN gratuits, à l’exception de proton.vpn. Après le blocage de Meduza, proton.vpn a proposé son aide, expliquant qu’il apporte depuis de nombreuses années son soutien aux citoyens des pays qui pratiquent la censure Internet : Turquie, Iran et Biélorussie. »

Les médias incitent aussi leurs lecteurs à recourir à Tor. Les autorités russes essaient de bloquer cet outil en Russie mais le projet Tor publie des instructions pour y accéder malgré tout. Les médias invitent également à « installer des extensions aidant à contourner les blocages, comme “Obkhod blokirovok runeta” qui aide à contourner les blocages de sites inscrits sur le registre des informations interdites dans la Fédération de Russie, ou encore Censor Tracker, de Roskomsvoboda, qui indique si le site visité est considéré comme un “diffuseur d’information” (obligé de surveiller ses utilisateurs et de transmettre les informations les concernant à la demande du pouvoir, y compris l’ensemble du trafic chiffré) ».

Ces outils de contournement, initialement réservés aux initiés, connaissent une popularité croissante en Russie depuis plusieurs années. D’après la chaine Telegram de la Société pour la défense d’internet (OZI), le nombre d’utilisateurs du VPN Psiphon en Russie aurait été multiplié par 15 entre le 24 février et le 14 mars (passant de 49 000 à 737 000 utilisateurs). L’association estime que 10 à 20 millions de Russes auraient installé un VPN sur leurs appareils.

Enfin, le modèle économique des médias en ligne est fortement affecté par la censure et met en péril leur avenir. Leurs rédactions lancent à leurs lecteurs des appels aux dons. Cependant, dans un contexte où les sanctions économiques empêchent les transactions bancaires, des procédures alternatives sont envisagées. Mediazona rappelle à ses lecteurs qu’ils peuvent faire un don « avec une carte de crédit ou en cryptomonnaies (ce moyen est peut-être le meilleur pour certains) ».

Un modèle pour d’autres pays ?

L’inventivité des pratiques de contournement de la censure dans l’espace numérique russe témoigne des dynamiques qui animent les médias indépendants en Russie et leur volonté de faire face aux menaces qui pèsent sur leurs publications. Il reste difficile, au-delà de leurs conseils techniques, de mesurer l’effet réel de ces recommandations sur les pratiques des lecteurs même si les données disponibles montrent un accroissement significatif des téléchargements de VPN par les internautes russes depuis le début de la guerre.

Des enquêtes approfondies seraient nécessaires pour en savoir plus sur ces nouvelles pratiques numériques et sur les usages médiatiques qui les accompagnent. Ces « savoirs-contourner » méritent cependant l’attention générale pour leur valeur universelle car, s’ils concernent au premier chef la Russie engagée dans une brutale guerre d’agression contre l’Ukraine, ils valent aussi pour tous les contextes où les violences se déploient et tentent de briser la critique.

Les exemples de la Biélorussie, du Kazakhstan, ou encore de l’Iran sont instructifs en la matière.

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