Un vote d’impeachment contre Donald Trump : pour quoi faire ?

La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, le président de la Commission de la Chambre sur le pouvoir judiciaire Jerry Nadler (à gauche) et le président de la Commission des affaires étrangères de la Chambre Eliot Engel, lors d'une conférence de presse suivant le vote d'impeachment de Donald Trump, Wahington, le 18 décembre 2019. Sarah Silbiger/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

La campagne électorale de 2020 a débuté par un éclat le 18 décembre 2019 au soir, bien en amont du coup d’envoi habituel que représente le caucus de l’Iowa, prévu cette année le 3 février. Ce jour-là, la Chambre des Représentants, à majorité démocrate, a mis en accusation le président Donald Trump au double titre d’abus de pouvoir et d’obstruction à la justice, ce qui ouvre théoriquement la voie à sa destitution. Celle-ci n’aura cependant lieu qu’à la condition que le Sénat, à majorité républicaine, vote à une majorité des deux tiers en faveur de l’impeachment – une perspective qui semble inimaginable.

Alors que la date du procès de Donald Trump au Sénat n’est toujours pas connue, les raisons pour lesquelles les Démocrates de la Chambre basse se sont lancés dans une telle aventure ne cessent d’interroger : pourquoi donc tenter de destituer Trump sachant que peu de sénateurs républicains se risqueront à voter contre lui en l’absence d’une nouvelle bévue présidentielle ou d’un nouvel élément déterminant ?

Les Républicains font bloc autour du président

Le raid militaire américain qui vient d’éliminer le général iranien Ghassem Soleimani ne fournira pas une telle occasion. Au contraire, cette opération a resserré les rangs républicains. Seules quelques voix dissidentes au sein du Grand Old Party se sont fait entendre, dont celle du sénateur du Kentucky Rand Paul. Le sénateur de Caroline du Sud Lindsey Graham est plus représentatif de la réaction républicaine. Prévenu personnellement en amont de l’attaque, il se félicite aujourd’hui de la fermeté dont fait preuve Donald Trump. Pourtant violent adversaire de ce dernier lors des primaires de 2016, il s’est mué en défenseur acharné de l’actuelle administration depuis lors.

La volte-face de Lindsey Graham est un exemple patent du soutien que le parti de l’éléphant offre désormais au locataire de la Maison Blanche. Discipline de parti oblige. Il n’en faut pas plus pour qu’Elizabeth Warren, sénatrice du Massachusetts et candidate aux primaires démocrates, soupçonne Trump d’avoir voulu faire diversion en donnant l’ordre de l’opération militaire iranienne. Le stratagème ne serait pas nouveau : les détracteurs de Bill Clinton l’accusaient en son temps de calculs similaires.

Trump avait déjà réagi de façon martiale en dégainant sur Twitter le 18 décembre, dès le résultat du vote de la Chambre connu, par le biais d’un portrait le mettant en scène avec le message suivant : « They’re not after me, they’re after you. » Que voulait-il dire ? Et que peuvent espérer les Démocrates dans toute cette affaire ?

Une brève histoire de l’impeachment

Lorsque les Pères fondateurs mirent en place la procédure, ils ignoraient l’esprit de parti si prégnant aujourd’hui. Exprimé en 1788 par la plume de l’un d’entre eux, Alexander Hamilton, le sens commun de l’époque voulait que le Sénat agisse comme la conscience morale de la République et s’élève au-dessus des « factions » – comprendre, de nos jours, les considérations partisanes – afin de juger l’accusé de façon impartiale. Il s’agissait en effet d’établir les fautes politiques de l’accusé, à savoir, comme l’expliquait Hamilton, celles qui font du tort à la société elle-même.

L’impeachment ne vise pas seulement à condamner des crimes – c’est là le rôle des tribunaux réguliers –, mais à statuer sur une faute qui met en danger la collectivité dans son ensemble. Hormis des cas flagrants telle la haute trahison ou sur lesquels un consensus peut s’établir (Nixon et le Watergate en 1974), la définition d’une faute politique peut être considérée comme dépendante des considérations partisanes : les excès d’un parti sont les audaces de l’autre. En l’occurrence, aux accusations démocrates répondent les dénonciations de coup d’État qui proviennent du camp républicain. Mais si l’impeachment est ainsi dénaturé, à quoi bon s’en servir ?

Andrew Johnson, Richard Nixon, Bill Clinton et Donald Trump, les quatre présidents américains ayant fait l’objet d’une procédure d’impeachment. Mandel Ngan, J. David Ake, Mathew Brady/AFP/National Archives

Une manœuvre politicienne en prévision de la présidentielle de novembre 2020

La procédure visant Donald Trump intervient dans un contexte inhabituel pour le XXe siècle : elle est lancée contre un président en cours de premier mandat. Ce n’était le cas ni de Richard Nixon, ni de Bill Clinton qui, lors de leur mise en accusation, exerçaient leur second mandat et n’avaient donc pas comme horizon la perspective d’une nouvelle campagne présidentielle, mais plutôt celle de leur place dans l’Histoire. À l’inverse, la configuration actuelle a des conséquences directes sur la présidentielle à venir, ce qui n’a échappé ni à la majorité démocrate, ni à Trump.

L’impeachment est une arme électorale qui présente plusieurs avantages. Il permet d’abord d’informer le public qui, bombardé d’informations politiques en permanence, bénéficie avec l’impeachment d’un forum qui concentre, voire simplifie, les éléments du débat. Sans surprise, l’impeachment est aussi un stigmate qui fait adhérer Trump à un club bien exclusif (seuls trois présidents avant lui ont été ainsi mis en accusation), mais peu flatteur aux yeux de l’opinion. Dans un article publié par Foreign Policy, Michael Hirsh expliquait d’ailleurs que les stratèges démocrates pensent au précédent de Clinton : même s’il avait été déclaré innocent par le Sénat, la procédure de destitution avait suffisamment dégradé son image pour que les Démocrates dans leur ensemble soient handicapés pendant la décennie suivante.

Les Démocrates font maintenant un pari identique : en sapant suffisamment la réputation de Trump et de ses alliés – qui risquent d’être perçus comme privilégiant leur survie électorale à l’intérêt général –, ils cherchent à se positionner de la manière la plus favorable dans la course présidentielle.

En votant en faveur de la destitution du président, les Démocrates de la Chambre appellent donc d’abord les électeurs, et non pas leurs collègues du Sénat, à juger Donald Trump. La nature électoraliste du calcul démocrate fait ainsi écho à l’origine du scandale elle-même : le 25 juillet 2019, lors de sa conversation téléphonique avec le président ukrainien Vladimir Zelenski, Trump avait explicitement déclaré que la poursuite de l’aide militaire américaine à l’Ukraine dépendait du déclenchement d’une enquête ukrainienne sur le fils de son probable adversaire, Joe Biden.

La retranscription de la conversation entre Donald Trump et Vladimir Zelenski est affichée sur un écran lors de l’audition de Gordon Sondland, ambassadeur des États-Unis auprès de l’Union européenne, devant la Commission du renseignement de la Chambre des représentants, le 20 novembre 2019 à Washington. Drew Angerer/AFP

La procédure d’impeachment, un outil de mobilisation de l’électorat

Concrètement, les deux camps font maintenant le pari de la capacité mobilisatrice de l’impeachment. Trump est convaincu que la procédure va l’avantager en générant une vague de sympathie à son égard dans les rangs républicains. Les Démocrates, pour leur part, voient dans la polarisation liée à l’impeachment une carte à jouer pour mobiliser davantage leur électorat, sociologiquement plus volatil que celui des républicains : les jeunes et les minorités forment en effet un contingent important de la coalition démocrate, mais leur taux de participation est inférieur à celui des classes moyennes blanches, d’autant plus favorables aux Républicains qu’elles sont aisées.

Pour savoir qui aura le dernier mot, il nous faudra attendre les prochaines semaines, voire les prochains mois, par-delà le vote attendu au Sénat. Ce dernier est en fait secondaire : la mise en accusation ne prendra tout son sens qu’en novembre 2020, lors de la présidentielle. La balle est donc dans le camp des électeurs et les hostilités sont ouvertes. C’est le sens de l’image utilisée par Trump dans son tweet du 18 décembre. En se mettant en scène dans une posture qui mime celle de l’oncle Sam dans la célèbre affiche réalisée en 1917 peu après l’entrée en guerre des États-Unis (« I Want You for the U.S. Army ») et en jouant sur le registre complotiste, il tente de galvaniser les électeurs par un appel guerrier à peine déguisé. Le président cherche ainsi à imposer son rythme et son style à la campagne à venir. La lutte promet donc d’être acharnée et violente ; surtout, elle montre à quel point l’esprit partisan défigure la vie politique américaine.

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