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Valérie Pécresse incarne-t-elle un féminisme de droite ?

La candidate du parti Les Républicains Valérie Pécresse lors d'un meeting à Ghisoni en Corse le 3 février 2022. Pascal Pochard-Casabianca / AFP

Plusieurs études laissent à penser que les femmes ont une place plus réduite dans les partis de droite que dans ceux de gauche, comme le montre par exemple l'activisme des premiers contre la loi de 2000 favorisant la parité en politique. La réalité est qu’elles sont quasiment nulle part sur un véritable pied d’égalité avec les hommes.

Si certaines figures ont pu émerger ces dernières années, notamment durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy – comme Roselyne Bachelot, Rachida Dati ou Nathalie Kosciusko-Morizet – elles ont rarement pu occuper le devant de la scène malgré leurs efforts pour se faire une place et un nom. La conquête de postes de pouvoir ressemble souvent pour elles à un parcours de la combattante dans un camp réputé pour ses éructations animalières à l’Assemblée nationale sa sexualisation des élues d’opposition ou pour son opposition à la féminisation des noms de fonctions.

En 2018, Les Républicains ont été amputés de presque 14 % de leurs aides publiques au nom du manquement à la loi sur la parité, représentant à eux seuls 82 % des sanctions financières infligées aux 17 premiers partis de France. Ainsi, seuls 23 % des députés LR sont des députées, contre 40 % en moyenne à l’Assemblée nationale. Par ailleurs, là où la gauche a cumulé un certain nombre de femmes à la tête de partis politiques (dont Cécile Duflot ou Martine Aubry) ou candidates à l’élection présidentielle (dont Arlette Laguiller, Ségolène Royal ou Christiane Taubira), la droite n’a connu que Michèle Alliot-Marie comme présidente d’un grand parti (le RPR, entre 1999 et 2002) et deux candidates à la présidentielle pour des petits partis annexes (Christine Boutin pour le FRS/PCD et Corinne Lepage pour CAP21).

La ministre de l’Economie Christine Lagarde, la Garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie, et au milieu la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Valérie Pécresse le 4 février 2010 à Maisons-Alfort à un meeting départemental UMP avant les élections régionales de mars 2010. Joel Saget/AFP

En cela, la nomination de Valérie Pécresse comme candidate de la droite de gouvernement peut apparaître comme un pas significatif franchi vers la parité en politique à droite et l’affirmation d’un féminisme spécifique à cette famille politique. Mais qu’en est-il vraiment ?

La droite, un terreau aride pour le féminisme

L’environnement dans lequel évolue la candidature Pécresse n’est a priori pas très favorable à l’émergence et à l’affirmation d’un discours véritablement féministe. Si les polémiques parlementaires citées plus haut sont souvent le fait d’hommes de droite, nombre de femmes de droite – élues, intellectuelles ou activistes – sont activement impliquées dans le rejet du discours féministe tel que porté par la gauche partisane ou le milieu associatif. De Christine Boutin regrettant la « gauloiserie » à des organisations comme La Manif pour tous ou Le Mouvement Conservateur défendant un ordre familial traditionnel, en passant par les essais d’Eugénie Bastié, de Laetitia Strauch-Bonart ou de Bérénice Levet vantant les différences femmes-hommes, l’atmosphère à droite est plutôt à la distanciation maximale avec ce qui est parfois qualifié de « néo-féminisme ».

Eugénie Bastié, France Culture, 14 avril 2021.

Les femmes politiques au défi de leur légitimité

Valérie Pécresse elle-même ne manque pas de rappeler à quel point elle rejette le féminisme « antagoniste » qui chercherait à « déconstruire les hommes ».

Les femmes politiques de droite sont également très préoccupées par la stigmatisation que véhiculerait la discrimination positive, dans la mesure où choisir des femmes « pour remplir des quotas » serait à la fois une atteinte au principe républicain d’égalité de traitement et une dévalorisation des femmes élues dont on nierait la compétence.

Valérie Pécresse elle-même semble plus favorable à inciter les femmes à s’engager en leur donnant confiance en elles qu’à l’instauration de règles formelles que les organisations et les institutions politiques devraient respecter – et ce même si, notamment au niveau local (par exemple des adjointes au maire) des femmes de tous bords politiques ont effectivement pu profiter, sans les idéaliser, des dispositifs de discrimination positive.

Par ailleurs, ce souci de la légitimité exacerbé chez les femmes politiques de droite, qui font vraisemblablement face à un environnement (un peu) plus machiste qu’à gauche, mène à un refus de se considérer comme un groupe social partageant les mêmes vécus et susceptible de s’engager collectivement pour la défense de ses intérêts.

Un défaut de solidarité et des stratégies individualistes que Roselyne Bachelot qualifiait de « psychologie du harem », même si la parole se fait plus libre et plus consciente qu’avant sur la situation des femmes en politique.

Pécresse et la « carte femme » : un atout subversif ?

Durant le congrès des Républicains et le début de la campagne présidentielle, Valérie Pécresse n’a pas hésité à jouer de ce qu’on appelle parfois avec un dédain réducteur la « carte femme », c’est-à-dire le fait de mettre en avant son statut de femme comme un argument électoral.

Toujours avec certaines précautions, afin de ne pas être accusées de donner dans la « politique de l’identité », elle et son équipe ne manquent pas de rappeler qu’elle pourrait être la première femme Présidente de la République, et qu’elle est d’ores et déjà la première candidate femme d’un grand parti de tradition gaulliste. Dans le deuxième épisode de son podcast de campagne, elle rend par exemple hommage aux « femmes de sa vie », de sa grand-mère corse à Simone Veil. Elle n’hésite pas non plus à rendre compte du sexisme qu’elle a dû subir dans sa carrière politique et des répercussions de son engagement sur sa vie personnelle, quitte à devoir « se blinder ».

Si elle a pu par le passé faire parler d’elle à travers quelques saillies sexistes, elle a également été saluée récemment pour avoir soutenu la libération de la parole des femmes sur BFM-TV face au journaliste Jean-Jacques Bourdin, lui-même accusé d’agression sexuelle.

Exposer un certain type de féminité

Au-delà du simple symbole de la première femme présidente de la République, Valérie Pécresse tente de performer un certain type de féminité, celui de la femme dirigeante, forte et inflexible, une « femme du faire ».

Le président de la République François Mitterrand accueille, le 4 juin 1982, Margaret Thatcher, la « dame de fer », Première ministre de Grande Bretagne, au grand Trianon de Versailles. Upi/AFP

Ce n’est pas un hasard s’il elle avait choisi de se revendiquer d’Angela Merkel et de Margaret Thatcher, deux femmes ayant pour la première fois, et de manière marquante, dirigé le gouvernement dans leur pays, ou de célébrer la mémoire de Jeanne d’Arc en tant que figure inébranlable de la résistance nationale.

Certains de ses alliés n’hésitent pas à sortir également la carte de la bonne mère de famille, aux prises avec la gestion du foyer national, ferme mais capable d’écoute et d’empathie.

Il demeure en effet sous-entendu dans le discours de Valérie Pécresse, que les femmes politiques pourraient avoir des atouts particuliers par rapport à leurs homologues masculins. Sans doute maladroite, la formule « rien de tel qu’une femme pour faire le ménage », prononcée au micro du Petit Journal à l’occasion des élections régionales de 2015, laisse planer l’idée que les femmes auraient une approche plus concrète et directe des problèmes politiques que les hommes embourbés dans les politicailleries dilatoires habituelles. Une manière de prendre son parti de la norme masculine qui permet aux hommes politiques de mettre en scène leur virilité sans être accusés de « jouer la carte homme », en acceptant de faire de « l’incongruité » de la présence de femmes aux plus hautes fonctions politiques un atout pour sa propre carrière.

La droite peut-elle être féministe ?

Quand bien même la « carte femme » mobilisée par Valérie Pécresse participerait du maintien de certains stéréotypes de genre, il est sans doute bien plus pertinent d’affirmer que les femmes de droite défendent leur propre vision de la question féministe plutôt que de leur décerner d’emblée un brevet d’antiféminisme.

S’il est certain que celles-ci rechignent à avancer des analyses systémiques décortiquant les mécaniques de la domination masculine, notamment en matière de socialisation infantile ou d’auto-entretien de la non-mixité masculine, on ne doit pas sous-estimer le ras-le-bol d’une génération de femmes ayant largement fait la preuve de leurs compétences et de leurs capacités, mais ne voyant toujours pas leurs efforts justement récompensés et commençant à remettre en question l’honnêteté de la rhétorique usuelle du mérite.

Freinées par la distance de leur milieu à la sphère militante féministe – même si des associations comme #Jamaissanselles gagnent les milieux entrepreneuriaux par exemple – les femmes de droite contribuent malgré tout à faire progressivement émerger leurs propres exigences et à construire leur propre discours politique féministe.

Des femmes à « protéger »

À quoi ressemble-t-il dans cette campagne présidentielle ? On a beaucoup vu Valérie Pécresse s’engager aux côtés du député Aurélien Pradié contre les violences conjugales, accusant le gouvernement d’inaction et promettant d’en faire une « priorité nationale » de son quinquennat.

Les femmes sont conçues comme une catégorie vulnérable à protéger, au même titre que les enfants, ce qui s’agence assez bien avec la dimension sécuritaire du discours de droite.

Aurélien Pradié : « Nous ferons du combat pour la protection des femmes une priorité nationale » (LR, avril 2021).

Même si cela est moins fréquent qu’à l’extrême droite, la droite aborde également la condition des femmes à travers des enjeux identitaires et culturels, par exemple concernant le port du voile présenté comme un symbole et un outil de soumission patriarcale. Enfin, elle peut être traitée de manière plus indirecte, à travers le soutien aux familles, là où les partis de gauche comme EELV ou La France Insoumise tendront à cadrer plus explicitement la problématique en termes d’émancipation, de lutte contre les discriminations et d’égalité universelle des droits. Des thématiques finalement très cohérentes avec les valeurs de la droite : l’ordre, la sécurité, l’identité, la famille, le mérite et l’initiative individuelle.

Un féminisme attentif aux problématiques économiques ?

Un certain changement de perspective pourrait cependant être à l’œuvre en ce moment, tenant à la prise en compte de la spécificité des expériences vécues par les femmes. On sait déjà que le discours protectionniste de Marine Le Pen est parvenu à lui attirer le soutien d’une certaine catégorie de femmes jeunes, précaires et dépendantes de leur environnement social et familial – une catégorie de « premières de corvée » particulièrement mise en lumière avec la crise sanitaire. Le travail de soin et d’attention (dit du « care ») à l’égard des plus vulnérables (enfants, personnes âgées ou handicapées) étant bien plus souvent occupé par des femmes et le modèle français de sécurité sociale les rendant assez largement dépendantes du revenu du ménage, et donc souvent de celui de leur mari, certains ont aussi plaidé pour une politique sociale davantage axée sur l’autonomisation des femmes.

C’est ce que le programme familial de Valérie Pécresse tend (théoriquement) à esquisser, en particulier en direction des femmes de classe moyenne, avec une déconjugalisation de l’allocation adultes handicapés, l’encouragement à recourir aux services à la personne censés faciliter l’emploi des femmes, la création d’un statut d’aidant·e ou encore la défiscalisation des pensions alimentaires reçues.

Cela suffira-t-il à Valérie Pécresse pour représenter un digne féminisme de droite ? Cela n’est évidemment pas à nous d’en juger, mais il est tout de même permis d’affirmer que, même à droite, les temps changent.

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