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Violences en bandes : un « trou noir » dans les statistiques

Hommage à un enfant tué à Bondy, en Seine-Saint-Denis le 27 février 2021, à la suite de violences entre jeunes. THOMAS COEX / AFP

À l’instar des « zonards » décrits par Tristana Pimor (2014) ou des « clochards » suivis par Patrick Bruneteaux (2007), les « jeunes des bandes » dans les quartiers pauvres des métropoles, régulièrement cités par les médias lors de faits de violence, portent rarement plainte au commissariat en cas d’agression ou de vol.

Ces jeunes, selon nos définitions, se constituent d’adolescents et de jeunes adultes qui représentent environ 10 % de la jeunesse masculine (moins de 30 ans) de leur quartier.

Les violences verbales, comme les menaces et les chantages, les violences matérielles comme le vol ou le vandalisme, ou encore les violences physiques se réalisent le plus souvent dans un entre-soi où les témoins, les victimes et les coupables changent régulièrement de rôle et partagent une même défiance à l’égard des policiers et des juges.

Homicides et violences

Laurent Mucchielli observait au sujet des homicides, citant deux spécialistes de la « victimologie » :

« Il est classique en criminologie de s’interroger sur les relations entre agresseurs et agressés (Fattah, 1971). Le premier constat qui en est toujours ressorti est celui de l’importance des cas dans lesquels la victime connaissait son agresseur. La proportion varie des deux tiers aux quatre cinquièmes selon les pays et les époques. […] Les bagarres entre jeunes hommes dans les quartiers pauvres tiennent ici une place centrale en [dehors des homicides conjugaux ou familiaux]. Et c’est sans doute dans ce cadre que les travaux soulignant la part prise par le comportement de la victime dans l’homicide sont les plus décisifs. Von Hentig et Wolfgang (1958) avaient beaucoup insisté sur les provocations de la victime et avaient suggéré que, dans de nombreux cas de ce type, la répartition des rôles entre l’auteur et la victime aurait pu s’inverser si les circonstances (notamment le fait d’être armé ou de se servir de son arme le premier) avaient été légèrement différentes. »

Dans ce contexte, seuls les homicides sont enregistrés par les services de l’État, les violences sublétales (qui n’entraînent pas la mort) n’offrant dans la plupart des cas ni témoin ni victime aux services de police.

Rappelons par ailleurs que les différentes formes d’intimidation des témoins susceptibles de transmettre des informations à la police réduisent considérablement les probabilités de condamnation en cas de dépôt de plaintes.

Une population difficile d’accès

Par ailleurs les jeunes socialisés dans ces bandes des quartiers pauvres représentent certainement l’une des populations les plus difficiles d’accès pour les sociologues et criminologues menant des enquêtes quantitatives dites de victimation : leur seuil de tolérance à la violence transforme des violences agies ou subies en jeu ou en leçon ; leur culture de la clandestinité en lien avec leur carrière délinquante les a par ailleurs habitués à dissimuler leurs violences ; leur culture anti-institutionnelle et leur anti-intellectualisme, système de défense typique des jeunes hommes des classes populaires qui trouve son emphase avec les jeunes des bandes, tout comme leurs difficultés de lecture et d’écriture compliquent toutes formes d’enquête par questionnaire.

Autrement dit nous sommes ici devant « un véritable trou noir statistique » alors même que ces jeunes sont surreprésentés aussi bien chez les victimes que chez les auteurs de délits et de crimes.

Comment expliquer cette absence de dépôt de plainte en cas de vol ou d’agression ?

Identifier les motivations au silence

Les raisons s’avèrent beaucoup plus nombreuses que les quelques pistes qu’on imagine à première vue. Depuis près de vingt-cinq ans, je mène mes travaux de sociologue par l’ethnographie ou accompagnant des équipes de prévention spécialisée en « travail de rue ».

Des ouvriers nettoient et réparent l’école primaire Langevin après des violences à Gennevilliers entre jeunes et police, près de Paris en avril 2020. Christophe Archambault/AFP

Ce travail s’effectue avec des éducateurs de la prévention spécialisée et consiste en une déambulation dans l’espace public, à la recherche de jeunes « en rupture » (familiale et institutionnelle) afin de réaliser une prise de contact, de nouer un lien (en suggérant et organisant des loisirs par exemple), de proposer un parcours de réinsertion sociale et, avant cela, si besoin, d’entreprendre une action de prévention (prévention des conduites à risques comme la consommation de drogues).

Depuis le milieu des années 2000, j’accompagne ces professionnels dans des quartiers de la Politique de la ville, ce qui m’a permis d’identifier une douzaine de motivations nourrissant le silence qui entoure les violences et autorise, d’une certaine façon leur engrenage, leur continuité et leur escalade.

L’honneur et les valeurs « masculines »

Les logiques traditionnelles de l’honneur masculin imposées par la socialisation familiale ou amicale jouent un rôle clef comme le relève l’anthropologue Julian Pitt-Rivers dans le bassin méditerranéen :

« En confisquant l’usage de la force, l’étatisation tue une forme de civilisation de l’honneur : entre l’honneur et la légalité, l’antinomie est fondamentale et persiste jusqu’à nos jours. »

Ainsi un jeune homme rencontré raconte* :

« On m’a toujours dit de me battre comme un homme, même ma mère. Quand j’étais gamin, ma mère me disait : “Tu ne vas pas pleurnicher comme ta sœur !” Une fois, j’ai parlé à mon père, à propos d’un gars qui m’avait volé mon vélo. Il m’a dit : “Tu le retrouves, tu le tapes et tu reprends ton vélo.” Il voulait que je ramène le vélo le lendemain, sinon, ben, pour lui, c’était la honte pour toute la famille. C’est comme si je le déshonorais, comme si je n’étais plus son fils. » (23 ans)

À cette problématique de l’honneur vient s’ajouter la revendication des logiques traditionnelles de la domination masculine :

« Moi je suis un bonhomme, pas une meuf, pas un petit pédé. Je n’ai besoin de personne. Je règle mes comptes tout seul. » (16 ans)

L’adolescent pris dans le monde des adultes

L’entre-soi adolescent et ses secrets se confrontent aussi au monde des adultes :

« Quand j’étais jeune, tous les adultes, pour moi, ben c’étaient des poucaves [argot : une personne qui donne des informations à la police ou à toute autre forme institutionnelle de contrôle, ndlr] Il ne fallait jamais rien dire à un adulte. Les adultes ne comprenaient rien. Si j’étais en embrouille avec quelqu’un, y’avait que mes potes qui étaient au courant. Nos histoires à nous, ben ça restait entre nous. On n’était plus des gamins. » (25 ans)

Or ce monde adulte parait lointain, isolé et souvent impuissant :

« Et puis mon daron, il a déjà assez de problèmes comme ça. Il est fatigué. Il est seul dans sa tête avec ses problèmes. Il va faire quoi ? S’embrouiller avec des lascars ? Non, c’est à moi de gérer ça. C’est comme les profs : tu parles à un prof, il dispute le mec qui te casse les couilles mais lui, il s’en bat les couilles, lui, il t’attend à la sortie, et là, le prof ne sera pas là. Donc ça ne sert à rien. Tu comprends vite que ça sert à rien, ça ne fait qu’aggraver le problème, c’est tout ce que ça fait. » (19 ans)

« La rue, ça fait mal », Kery James.

Le sentiment d’abandon

La défiance envers les institutions républicaines voire envers « la France » justifie un rejet du système, même quand ce dernier pourrait apporter une aide ou un suivi.

« Le système n’est pas fait pour nous. Il protège les Blancs, les riches. Nous, notre parole ne vaut rien. On est coupable à la naissance. » (22 ans)

Un sentiment d’autant plus fort que les jeunes concernés ignorent les autres abandons de la nation : de la paysannerie aux petits commerçants en passant par la souveraineté monétaire, les grandes entreprises d’État et les fleurons industriels…

C’est cette même défiance qui nourrit les contentieux personnels avec des policiers et des juges :

« Tu me vois au commissariat pour déposer une plainte ? Les flics, ils rigolent, c’est sûr ! Ils me diront que je n’ai que ce que je mérite. Depuis le temps qu’ils me courent après, ils ont la haine contre moi. » (18 ans)

L’illégalité des activités

Les jeunes rencontrés sont souvent pris dans des activités illicites ou illégales, ou à la frontière. Vols, menus larcins, trafics rendent leur acquisition de biens personnels compliquée à défendre auprès des autorités compétentes :

« Pourquoi je n’ai pas déposé plainte après le vol du scooter ? Ben le scooter n’était pas à moi. Je l’avais emprunté à un gars qui, lui, l’avait troqué avec un gars qui… Comment dire ? Ben, il l’avait volé, voilà. C’était un scooter volé à l’origine, donc… » (19 ans)

Or, même avec un scooter en règle, la peur des représailles impose le silence :

« Dans le quartier, le mec qui poucave, ben la police n’a pas les moyens de le protéger. Y’a trop de failles. Le mec, il dépose plainte, mais il n’y aura pas de policiers pour le protéger quand il rentrera chez lui. Il faut qu’il déménage, lui et toute sa famille. Ici, c’est grave de porter plainte. » (18 ans)

Dans ce contexte où le système « officiel » est rejeté, craint ou fuit, ne reste que le recours à « la justice » de l’entre-soi.

Le tribunal de la table de ping-pong

On parlera cependant le plus souvent de « médiation » et on réservera le mot « justice » à certaines situations dans lesquelles on constate une autorité, plus ou moins légitime voire impartiale qui se réfère à des valeurs morales, juge des conflits et impose ses décisions par la contrainte ou la persuasion.

J’ai notamment décrit cette autorité « judicaire » dans « Le tribunal de la table de ping-pong » dans mon roman Pirate du Bitume inspiré de mes enquêtes sociologiques.

« Il avait encore tapé mon petit frère. Moi, je voulais le défoncer, mais comme le gars, c’est le petit frère d’une grosse famille du quartier, ben j’ai temporisé. J’ai appelé ses grands frères et j’ai expliqué la situation, comme quoi il s’en prenait à mon petit frère sans raison. Là, y’a eu des débats. D’autres “grands du quartier” sont arrivés. Ils étaient neutres, donc ils ont joué les arbitres. En fin de compte, ils m’ont tous donné raison. Après ça, ses grands frères ont juré qu’ils allaient s’occuper de son cas. Ils lui ont fait la misère. Du coup, le mec qui tapait mon petit frère, ben il s’est calmé grave. On règle nos affaires entre nous. C’est plus rapide et plus efficace qu’un dépôt de plainte. En une heure, le problème est réglé. » (19 ans)

Des habitants de la cité des Iris, dans les quartiers nord de Marseille, où un passage à tabac sur fond de trafic de cannabis a coûté la vie à un jeune Comorien en février 2008. Anne-Christine Poujoulat/AFP

Les « grands frères » ou plus simplement « les grand(s) », est un terme utilisé par les jeunes des bandes et les travailleurs sociaux. Cette dénomination passe-partout nomme des personnes qui ne sont pas toujours nommables – parce qu’ils sont souvent des « caïds » ayant un rôle dans l’organisation des trafics, des vols, de l’usage de la violence – mais qui le deviennent grâce à la positivité du mot (« grands ») ou de l’expression (« grands du quartier »).

Des « grands » valorisés

Grand : qui n’aimerait pas être ainsi désigné ? Dans la rue, un « grand » correspond à un jeune homme d’une vingtaine voire d’une trentaine d’années dont la socialisation juvénile n’en finit plus. Il occupe la plus haute place dans la hiérarchie des bandes : soit en tant que sportif accompli (l’entraîneur de la salle de boxe ou de musculation et ses amis…), soit en tant qu’acteur du milieu politico-associatif local (le président de l’association des « jeunes du quartier » et ses amis…), ou encore, le plus souvent, en tant que voyou aguerri (le grossiste de cannabis, ses principaux associés et leurs amis…).

Les « grands » en cours de clochardisation (autres jeunes adultes encore engagés dans les bandes du quartier) ne sont pas considérés comme des « vrais grands ». Ils sont purement et simplement ignorés, méprisés.

Les « vrais grands », on en compte généralement une dizaine ou une trentaine par quartier. On les trouve le plus souvent dans le café le plus proche, parfois devenu la propriété de l’un d’entre eux.

Les jeunes engagés dans les bandes évoluent dans un microcosme (le réseau des bandes du quartier) quasi exclusivement masculin. Les mères, les tantes, les sœurs et les cousines doivent être maintenues à distance et, autant que possible, ne rien savoir des fréquentations et des activités de leurs fils, frères, cousins ou neveux.

Pour les relations de flirt, les jeunes des bandes et plus largement les jeunes des quartiers étudiés dans leur ensemble, s’éloignent des réseaux d’interconnaissances locales. Seules quelques filles intègrent le milieu masculin des bandes du quartier. Elles imitent les codes et les comportements des garçons.

Bande annonce du film « Bande de filles » de Céline Sciamma (2014).

Distances et ruptures institutionnelles

Rares sont ainsi les dépôts de plainte, les entrevues avec des services sociaux ou administratifs. Les lenteurs et les complexités administratives du recours judiciaire rendent le processus quasi inexistant :

« Déposer plainte, t’es malade, c’est un truc de ouf ! Si tu portes plainte à chaque embrouille, tu passes ta vie au tribunal à remplir des paperasses. Je n’ai pas que ça à faire » (23 ans).

Seule exception, les cas donnant lieu à des dommages et intérêts dont les jeunes ne mesurent pas toujours l’ampleur :

« C’est vrai que, quand j’ai appris que l’autre avait touché 30 000 euros pour son œil crevé, ben je me suis dit : “Merde ! Moi aussi j’aurais pu prendre des sous si j’avais déposé plainte après mon traumatisme crânien”. » (17 ans, victime d’un guet-apens à la sortie du local des éducateurs)

Il existe par ailleurs des collaborations cachées avec les services de police : pour échapper à la prison ou éliminer la concurrence.

Un usage illégal de la violence comme routine

Les jeunes des bandes ne sont pas forcément concernés par l’ensemble des raisons évoquées. Certains n’ont, par exemple, pas connu les logiques traditionnelles de l’honneur masculin imposées par la socialisation familiale, d’autres n’ont jamais bénéficié de « la justice de l’entre-soi » du fait de leur position marginale dans la hiérarchie des bandes, voire de leur réputation de souffre-douleur.

Tous sont par contre soumis aux logiques traditionnelles de l’honneur masculin imposées par la socialisation amicale. Tous évoluent également dans un entre-soi où la protection étatique la plus élémentaire, à savoir la monopolisation wébérienne de la violence physique légitime par l’État, et plus globalement la protection des adultes, s’avèrent défaillantes ou complaisantes à l’égard de l’usage illégal de la violence.

Dans ce contexte le « capital guerrier » s’impose comme le capital le plus rentable à court et moyen terme, malgré des risques évidents de faillite (blessures, handicaps, folie…).

Pour lutter contre cette « loi du silence » que les bandes s’imposent et imposent aux habitants des quartiers pauvres, les institutions policière et judiciaire ont besoin d’informations donc d’informateurs.

La protection des témoins et victimes, avant et après le procès, représente une condition sine qua non pour gagner leur confiance. Lorsqu’on sait que l’identité et les coordonnées d’un témoin décisif figuraient dans le dossier d’instruction contre un terroriste du 13 novembre 2015, on mesure le chemin escarpé qui nous attend.


Toutes les citations et données relèvent d’un travail à paraître en janvier 2022, « Le capital guerrier II. Travail social et voyoucratie ».

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