Vox, le parti qui donne de la voix en Espagne

Le dirigeant de Vox, Santiago Abascal, au soir des résultats du 28 avril 2019. Oscar del Pozo / AFP

Officialisé en 2014, le parti politique Vox a remporté lors des élections générales de ce dimanche 28 avril 10,3 % les votes, soit 24 sièges au Parlement espagnol. C’est la première fois que ce parti entre au Parlement national après deux échecs successifs lors des élections générales de 2015 et de 2016. Lors de son premier scrutin à l’échelle du pays (2015), il n’avait recueilli que 0,23 % des suffrages exprimés (57.000 voix).

Son programme s’adresse directement aux classes moyennes, principales victimes de la crise économique. Cette classe sociale se retrouve également au centre des attentions d’autres partis. Le gouvernement de Pedro Sanchez, issu du Parti socialiste, le PSOE, l’a toujours envisagé à travers un budget progressiste, de sortie de crise pour mettre fin aux années d’austérité de Mariano Rajoy.

L’axe principal de la politique sociale du gouvernement résidait dans la libéralisation de la charge fiscale sur les travailleurs et les classes moyennes, et dans l’augmentation du salaire minimum de 22 %. Il s’agit donc de redonner une voix à ceux qui l’avaient perdue. Même si ce budget n’a pas été voté – et c’est d’ailleurs ce qui a conduit aux élections anticipées du 28 avril 2019 – le gouvernement a imprimé l’idée que le PSOE était le détenteur du virage social.

Un nouveau parti créé avec l’aide des Moudjahidines du Peuple iranien

Vox est un nouveau parti créé en décembre 2013 et présenté pour la première fois officiellement en conférence de presse, début 2014, en vue des élections européennes (comme Podemos l’avait fait à la même période). Pour lancer sa campagne, par l’intermédiaire du député Alejo Vidal-Quadras (ex-député européen du Parti populaire, aujourd’hui rallié à Vox), il reçoit des fonds du Conseil national de la résistance en Iran (CNRI), devenu l’Organisation des Moudjahidines du Peuple en Iran – ce qui lui permet de louer un bureau à Madrid.

Considérée comme une organisation terroriste, l’OMPI réussit à faire tomber cette étiquette en 2009 au sein de l’Union européenne, et en 2012 aux États-Unis. Cette évolution lui a valu de récupérer les fonds bloqués par les administrations à l’étranger et commencer à financer des activités politiques et de lobbying international.

Comme les nouvelles forces politiques telles que Ciudadanos et Podemos, l’ambition de Vox est de réconcilier les citoyens espagnols avec la démocratie. Comme ces dernières, le parti qui se nomme « la voix » en latin est le fruit de la crise systémique qui affecte l’Espagne depuis 2011. Il émerge aussi avec la fin du bipartisme historique issu de la Constitution de 1978 qui avait fait de l’Espagne un pays décentralisé, construit autour du consensus, et qui avait écarté de sa rédaction les expressions radicales de l’époque, tel le Parti Communiste d’Espagne.

Vox pointe la dégradation de l’État et s’érige en défenseur et artisan de la rénovation de la démocratie. Comme son nom l’indique, Vox être le parti des sans-voix, le parti de la majorité silencieuse, concept utilisé par les partis qui remettent en cause l’aspect démocratique du système de représentation républicaine actuel (en Espagne, comme en France, comme dans de nombreuses démocraties occidentales).

En finir avec « les propositions gauchistes et de la petite droite non courageuse »

Le parti Vox cherche à construire une Espagne unie autour du progrès matériel et moral. Présenté comme d’extrême droite, ou de droite populiste, il s’ajoute aux nouvelles expressions européennes défendant une nation souveraine, protectrice des citoyens fragilisés par la crise économique. Les boucs émissaires restent, entre autres, la politisation du système judiciaire et la corruption, justifiant ainsi l’usage du discours du « tous pourris ».

Dans un contexte fragilisé par la crise catalane, le manque d’autorité du Parti populaire (PP) qui a subi de plein fouet la crise politique lancée par Carles Puigdemont, a assurément contribué à faire basculer bon nombre d’électeurs traditionnels du PP dans le camp de ce nouveau parti.

Le pays ingouvernable qu’est devenu l’Espagne depuis 2015, comme la prédiction des sondages autour de Vox, ont dopé la participation démocratique en Espagne puisque les électeurs se sont mobilisés, le 28 avril dernier, de façon historique à hauteur de 76 %, soit 10 % d’augmentation par rapport aux dernières élections générales de 2016.

Meeting à Madrid, le 26 avril 2019. Oscar del Pozo/AFP

Santiago Abascal, qui veut en finir avec « les propositions gauchistes et de la petite droite non courageuse », synthétise les opinions du renouveau de l’extrême droite occidentale contre le féminisme politique, défend l’unité et la souveraineté nationale et se déclare contre la loi de mémoire historique espagnole. Adoptée en 2007, cette dernière condamne le franquisme et réhabilite les victimes de la dictature.

Il n’est donc pas anodin que le Parti Populaire, Ciudadanos et Vox aient proposé de s’en écarter en modifiant le texte de loi, ainsi qu’en substituant le nom par « Loi de Concorde ».

D’ailleurs au Parlement d’Andalousie, Vox préside la commission en charge de la mémoire historique.

Le parti leader sur les réseaux sociaux

Les manières de faire de Vox rappellent les méthodes qui ont porté Donald Trump à la Maison Blanche en 2016.

La stratégie d’implantation vise à faire parler de soi en bien, en mal dans les médias tant qu’ils en parlent. C’est donc en toute logique que Whats’App et les réseaux sociaux ont participé à développer une image de parti professionnel tout en travaillant la proximité avec l’électorat et le ciblage. Vox a surtout réussi à truster la place de parti leader sur les réseaux sociaux en totalisant le plus grand nombre d’interactions générées.

Des partisans de Vox laissent éclater leur joie, le 28 avril, à Madrid. Oscar del Pozo/AFP

La stratégie d’implantation et de diffusion de l’idéologie du parti est portée sur l’usage des big datas. Par essence, l’usage des réseaux sociaux et des données qu’ils produisent servent à la diffusion des positions radicales : le nombre de caractères limité laisse la place à l’usage des supports médiatiques dont la charge émotionnelle est forte, comme la vidéo, avec le haut degré de viralité atteint par la puissance des images et du son.

L’usage de slogans puissants et fédérateurs, avec leur charge affective intense, servent également de catalyseur des crispations sociales actuelles avec un objectif de formation d’identité politique, de persuasion et d’action. Il s’agit d’interpeller, de passionner et de susciter l’engagement afin d’infléchir l’opinion.

La réhabilitation de l’Espagne grande et unie

Le succès de Vox réside dans la réhabilitation de l’Espagne grande, unie et de la reconquête – un discours nationaliste, franquiste qui prend toutefois soin de ne pas en revendiquer la provenance historique. Il est intéressant, à cet égard, de se pencher sur la diffusion de cette idéologie et de sa réactivation en Espagne.

La manière dont a été conduite la transition démocratique en Espagne, comme l’absence de grands procès historiques sur le franquisme, ont participé à geler l’idéologie franquiste qui n’a pas été éradiquée. Cette dernière s’est dissoute dans les partis et mouvements et vient de trouver dans Vox une nouvelle manière de renaître et de se structurer surtout auprès des jeunes et des victimes de la crise économique.

Même si le parti se lance dans la course pour les élections européennes avec pour tête d’affiche Jorge Buxadé, porte parole de Vox en Catalogne, ex-candidat de la Phalange espagnole dans les années 1990 (groupe d’extrême droite issu du franquisme), son positionnement européiste affiché (eu égard aux financements et aux activités de l’OMPI) s’accordera difficilement avec les dirigeants avec lesquels on lui prête des affinités : Viktor Orban, Marine Le Pen ou encore Matteo Salvini.

Toutefois, il semblerait que les intentions de Vox soient plus centrées sur les prochaines échéances de mai 2019 avec les élections municipales et celles des communautés autonomes (en plus des élections européennes) qui permettront au parti de continuer de s’ancrer en Espagne en désignant par la suite les 58 sénateurs restants et faire ainsi son entrée dans la Chambre Haute.

En jouant sur l’affect et moins sur les arguments, il semblerait que Vox cherche à s’imposer sur l’échiquier politique en persuadant les électeurs… sans chercher à les convaincre.