40 ans après la mort d'Hailé Séliassé, le décollage de l’Ethiopie

Haile Selassie. EPA

L’Éthiopie a profondément changé depuis la mort de son dernier empereur, Hailé Sélassié, il y a tout juste quarante ans. Hailé Sélassié a été assassiné en catimini à l’âge de 83 ans par les putschistes qui l’avaient renversé un an plus tôt. Même si des t-shirts à son effigie sont désormais visibles dans les rues d’Addis-Abeba, l’époque de l’empire est définitivement révolue et aucun mouvement en faveur d’une quelconque restauration ne se dessine.

Il en va de même pour le Derg, du nom de ce régime militaire qui a tenté de construire un État communiste sur les ruines de l’empire, avec le soutien de ce qu’on appelait alors l’URSS. S’il est parvenu – dans un premier temps – à mettre en place une dictature robuste, le Derg n’a jamais réussi à pallier l’incompétence économique du socialisme d’État – révélé au monde extérieur par la grande famine de 1984 ou par la résistance suscitée par la brutalité du pouvoir central.

En 1991, le mouvement pour l’indépendance de l’Érythrée – l’une des insurrections les plus redoutables que le monde ait connus – est parvenu à faire chuter le Derg dans cette province du nord. L’Érythrée s’est depuis tragiquement métamorphosée en « Corée du Nord de l’Afrique », et s’est illustrée en poussant un nombre massif de réfugiés à l’assaut de la forteresse Europe. La même année, en 1991, le reste du territoire éthiopien tombait aux mains d’un mouvement de guérilla frère, le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT).

Le FLPT n’a pas tardé à inquiéter la communauté internationale en érigeant en modèle l’Albanie socialiste de Enver Hoxha. Mais son dirigeant, Meles Zenawi, lui a finalement permis de sauver la mise. Décédé en 2012, Meles a sans doute été le leader africain le plus original et le plus intelligent de ces cinquante dernières années.

Les années Meles

Meles a rapidement compris que l’autoritarisme pur et dur n’était pas la bonne méthode pour administrer un pays aussi hétérogène que l’Éthiopie. Il a mis en place un système garantissant à tous – « nations, nationalités et peuples » – un haut degré d’autonomie interne, allant jusqu’au droit à l’auto- détermination, et à l’indépendance.

L’ancien premier ministre Meles Zenawi. EPA

Mais dans les faits, cette promesse d’autonomie a tourné court, et l’opposition a été mise au pas, voire tout simplement démantelée. Le gouvernement a toutefois respecté l’un de ses engagements : au niveau fédéral, chaque région était administrée par des responsables issus du groupe local dominant. Cette mesure, conjuguée au déclenchement d’une guerre totalement insensée par l’Érythrée, entre 1998 et 2000, a contribué à raviver le sentiment national éthiopien.

Par ailleurs, à la surprise générale, le programme de développement initié par Meles a transformé le pays en l’une des économies les plus dynamiques d’Afrique. Ainsi au cours de la dernière décennie, le taux de croissance du PIB a avoisiné les 10 %. Une performance d’autant plus remarquable qu’elle n’est pas adossée à l’exploitation de pétrole ou de richesses minières.

Croissance du PIB réel éthiopienne

Banque africaine de développement

La décision d’investir dans les infrastructures, en particulier dans la construction de routes, est la clé de cette réussite. Celles-ci sont en effet vitales pour le développement d’un pays montagneux comme l’Éthiopie. Le secteur de l’éducation a également été privilégié par le pouvoir, tout comme celui de la santé publique – deux domaines où l’administration plutôt efficace et généralement honnête (quoiqu’autoritaire) a su rassurer les bailleurs de fonds étrangers.

Mais la pièce maîtresse de ce programme est sans conteste la construction – encore en cours – du barrage de la « grande renaissance » de l’Éthiopie, sur le Nil bleu, à proximité de la frontière avec le Soudan. Prévue pour 2017, sa mise en service garantira à l’Éthiopie, mais aussi à toute la région, un approvisionnement durable en énergie électrique. L’Éthiopie a d’ores et déjà réussi la performance d’obtenir l’aval du Soudan et de l’Égypte sur la question hautement sensible de la gestion des eaux du Nil. Par ailleurs, des ouvrages de moindre ampleur situés sur la rivière Gibe, dans le sud du pays, ont déjà permis d’augmenter sensiblement la production électrique locale.

Dans le centre d’Addis-Abeba. DFID, CC BY-SA

Enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée, et banni des ports de ce pays à la suite de la guerre qui a opposé les deux pays, le commerce extérieur de l’Éthiopie est dépendant du transit via le micro-État de Djibouti. Dans le même temps, Addis-Abeba cherche activement de nouveaux débouchés, dont l’un pourrait être le corridor de LAPSSET au Kenya.

Par ailleurs, l’Éthiopie est devenue un véritable centre diplomatique, voire même pour certains la vraie puissance hégémonique de la région. Son alliance avec les États-Unis et ses alliés dans la « guerre globale contre le terrorisme » en a fait un partenaire incontournable aux yeux des Occidentaux dans cette région très troublée du monde. Ce statut lui a permis du même coup d’éviter les sanctions malgré son non-respect des règles démocratiques.

De l’Afrique à Bruxelles : Addis-Abeba

En 2005, alors que les partis d’opposition étaient sur le point de gagner les législatives, le pouvoir a tout simplement inversé les résultats. Les élections suivantes, y compris celle organisée il y a à peine quelques mois, ont été [étroitement contrôlées]((http://www.theguardian.com/global-development/2015/may/23/ethiopia-election-wake-up-call-human-rights-governance) par le pouvoir.

Siège de l’Union africaine, Addis-Abeba est devenu la capitale diplomatique du continent. Son gouvernement a joué un rôle actif – et responsable – en tentant de résoudre les conflits en Somalie et au Soudan du Sud. Il entretient, par ailleurs, des relations d’amitié avec la Chine – un modèle aux yeux d’une Éthiopie favorable à l’économie de marché, mais décidée à maintenir un contrôle strict sur le développement du pays.

Google Maps

La voie à suivre

Toutefois, un certain nombre de menaces planent toujours. En 2012, une crise majeure a été habilement évitée lorsque Meles est mort et remplacé pacifiquement par Hailemariam Desalegn, un technocrate originaire d’une région située au sud de l’Éthiopie traditionnellement exclue des postes de pouvoir. Cependant, Hailemariam Desalegn ne dispose pas de la même autorité que Meles, et son gouvernement doit ménager les différents acteurs politiques à coups de tractations aussi discrètes que complexes. Bien que ce processus semble se dérouler paisiblement, le risque de fragmentation est réel.

Certes, le régime s’est formellement engagé à garantir aux divers groupes une participation égale aux affaires du pays. Mais le groupe le plus important du pays, les Oromo, tout comme la population musulmane, se sentent relativement défavorisés. En août dernier, dix-huit musulmans accusés de terrorisme ont été condamnés à de sévères peines de prison dans un pays majoritairement copte (chrétien).

La frontière entre le secteur public historiquement dominant et le secteur privé reste floue. Et l’Éthiopie doit encore assurer le développement du secteur des entreprises orientées à l’exportation afin de soutenir sa croissance. Or les autorités ont tendance à favoriser les entreprises étrangères plutôt que d’encourager l’émergence d’un secteur des affaires perçu comme une menace potentielle.

Les ambitieux programmes de développement concoctés par le gouvernement ont naturellement suscité des inquiétudes sur le plan environnemental. Mais si l’on se replace à l’époque de la révolution qui a renversé Hailé Sélassié en 1974, et plus encore à celle de l'effroyable famine qui a frappé le pays une décennie plus tard, les progrès accomplis par l’Éthiopie ont été indéniablement spectaculaires.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation UK.

This article was originally published in English