Après Charlottesville : repenser l’antiracisme à l’américaine

Pins vendus durant une manifestation à l'Université de Californie, Berkeley, 24 septembre 2017. Josh Edelson/AFP

Cet article a été publié en collaboration avec le Réseau français des instituts des études avancées (RFIEA) et le numéro 28 du bimensuel Fellows.


De nombreux hommes politiques, juristes et universitaires américains s’enorgueillent de la compétence des États-Unis à protéger les discours répréhensibles. Même des commentateurs de gauche affirment régulièrement leur soutien au droit des néonazis à manifester, à prôner l’anéantissement des « races inférieures » et à diffuser leur idéologie sur Internet. Soutenir « la liberté pour la pensée que nous détestons », selon les termes d’Oliver Wendell Holmes Jr, juge de la Cour suprême du début du XXe siècle, est devenu un insigne d’honneur.

Ce point de vue est incompréhensible pour la plupart des Européens, plus enclins à penser que des valeurs telles que la dignité humaine et la cohésion sociale ont une importance analogue à celle de la liberté d’expression. Dans la plupart des juridictions européennes, attiser la haine raciale en clamant, par exemple, qu’un certain groupe social est un cancer qui doit être éliminé de la société ou qu’il est une source du mal complotant contre le pays n’est pas acceptable.

Au regard du système américain, il est au contraire tout à fait légal qu’un groupe de néonazis défile à Charlottesville, en Virginie, en scandant des slogans tels que « Les Juifs ne nous remplaceront pas » et en brandissant des drapeaux ornés de croix gammée.

Documentaire (certaines images sont choquantes) de Vice « Race and Terror » sur le mouvement « Unite the right ».

Selon la Cour Suprême, les rassemblements publics et la liberté d’expression ne peuvent être restreints en fonction du point de vue des participants. Des propos ne peuvent être interdits que s’ils constituent une « véritable menace » (comme planter une croix en flammes sur la pelouse d’un Afro-Américain) ou s’ils incitent les sympathisants à une violence immédiate (comme attiser leur frénésie puis les pousser à attaquer des spectateurs).

Toutefois, même dans le contexte de la loi et des normes américaines en vigueur, les événements de Charlottesville présentent deux dimensions qui remettent fondamentalement en question l’approche américaine de la lutte contre les propos et rassemblements racistes.

La question cruciale des armes à feu

En premier lieu, certains manifestants étaient armés. Le deuxième amendement de la Constitution des États-Unis stipule qu’« une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, il ne pourra être porté atteinte au droit du peuple de détenir et de porter des armes ».

Selon l’interprétation de la Cour Suprême, cela signifie que les citoyens ont le droit de porter ostensiblement des armes, y compris des armes chargées. Bien qu’il ne soit pas courant que les Américains portent une arme dans la rue, il n’est pas pour autant illégal pour eux de le faire. La réglementation sur le port ostensible d’arme (open carry) est du ressort des États, et la plupart d’entre eux autorisent à porter les armes de poing et les fusils en public, sans avoir à les dissimuler.

La conjonction de l’interprétation donnée par la Cour Suprême de la protection du premier amendement pour les manifestations racistes et de la réglementation floue du droit au port d’armes du second amendement a changé la donne.

L’organisation apolitique, à but non lucratif, American Civil Liberties Union (ACLU) a défendu le droit des néonazis de manifester dans l’Illinois dans les années 1970, et a été impliquée dans des procès qui ont permis la marche de Charlottesville. Mais suite aux événements, l’ACLU, qui compte plus de 1,6 million de membres, a déclaré qu’elle n’offrirait plus de soutien juridique aux groupes qui insistent pour porter des armes lors de manifestations.

Les hommes politiques ou les magistrats peuvent éventuellement interdire aux manifestants de porter des armes à feu. Il existe en effet des précédents pour limiter le port ostensible d’armes dans des lieux comme les écoles, les entreprises publiques, les transports publics et les zones urbaines densément peuplées. Mais ces décisions dépendent des législateurs dans chaque État. Or, ils sont très susceptibles d’être influencés par la puissante National Rifle Association (NRA), une défenderesse ardente et politiquement efficace de l’absence de quasi toute forme de contrôle sur les armes à feu. La réglementation concernant le port ostensible d’armes par des manifestants peut également être établie par la magistrature qui a été très favorable aux propriétaires d’armes à feu par le passé.

Le pouvoir « expressif » de l’État

Le second fait nouveau après Charlottesville porte sur ce que le théoricien politique Corey Brettschneider (professeur à l’Université de Brown) appelle le « pouvoir expressif » de l’État. Alors que les États-Unis protègent le discours raciste de la répression judiciaire, ses dirigeants dénoncent généralement de façon catégorique celui-ci. La loi se doit d’être neutre vis-à-vis des citoyens qui s’expriment, mais rien n’oblige les dirigeants gouvernementaux à faire de même. D’ordinaire, ils choisissent le camp de la dignité humaine, de l’égalité et de la cohésion sociale, et non celui des manifestations ouvertement racistes.

Le président Trump ne s’est pas inscrit dans cette lignée. Au lieu de cela, il a insisté sur le fait que les événements de Charlottesville impliquaient deux parties moralement équivalentes, chacune devant endosser le « blâme » de la violence. Il a également affirmé qu’il y avait « des gens très bien » parmi les manifestants d’extrême droite. Il s’agissait principalement de suprémacistes blancs et de nationalistes blancs, parmi lesquels un homme ayant foncé en voiture dans un groupe de piétons, tuant ainsi Heather Heyer, une contre-manifestante de 32 ans.

Un groupe d’activistes manifestent contre le racisme le 19 octobre à New-York en soutien à des joueurs de la NFL qui avaient lancé le mouvement ‘un genou à terre contre le racisme’. Spencer Platt/AFP

Au lieu de contrebalancer les inconvénients d’un système américain qui protège le discours raciste au détriment d’autres valeurs clés, le président Trump a donné, sur le plan rhétorique, un coup de pouce aux racistes. Cela a été dénoncé par de nombreux dirigeants politiques à droite comme à gauche, mais lors de futurs affrontements, les contre-manifestants seront susceptibles de considérer que la résistance pacifique aux racistes est insuffisante. Si les États-Unis deviennent un pays où les racistes peuvent défiler ouvertement avec le soutien du président, certains pourraient penser que des méthodes d’opposition plus fortes sont nécessaires.

La formule américaine des 50 dernières années – qui permet aux racistes de manifester et de s’exprimer librement, parce qu’en dehors de la sphère juridique, les dirigeants américains et la société américaine se mobilisent pour défendre la dignité humaine et l’égalité – a été mise à l’épreuve.

L’apparition de manifestants armés et la bienveillance vis-à-vis des racistes au plus haut niveau du gouvernement des États-Unis ont considérablement attisé le trouble qui agite déjà la société américaine contemporaine. Après Charlottesville, les Américains se demandent comment leur pays peut équilibrer ses valeurs fondamentales dans ce nouvel environnement juridique, politique et social.

Cet article a été traduit de l'anglais par Aurélie Louchart (RFIEA).