Arabie saoudite–Iran : de la guerre par procuration à la guerre des mots

La colère des Iraniens dans les rues de Téhéran. Adnan Abidi/Reuters

Depuis que l’Arabie saoudite a exécuté le dignitaire chiite Nimr al-Nimr pour « incitation au terrorisme », les tensions entre Téhéran et Riyad n’ont cessé de s’aggraver. L’ambassade saoudienne a été mise à sac par des manifestants dans la capitale iranienne. Riyad a rompu ses relations diplomatiques avec Téhéran, bientôt imité par des alliés fidèles de la monarchie saoudienne – les Émirats arabes unis, Barheïn et le Soudan – à la suite de la menace proférée par l’Iran d’une « vengeance divine » qui s’abattrait sur Riyad en représailles à cette exécution.

Le président iranien, Hassan Rohani, a condamné ceux qui ont saccagé l’ambassade, tout en critiquant l’attitude du gouvernement saoudien qu’il a accuséd’avoir « abîmé son image comme jamais sur la scène internationale, notamment au sein du monde islamique, en raison de cet acte contraire à l’islam ».

Les motifs qui ont conduit à l’exécution du cheikh Nimr – accusé d’être « un agent de l’étranger » – sont connus. Ce dignitaire chiite, qui a séjourné en Iran et en Syrie, ne ménageait pas ses critiques à l’encontre de la maison des Saoud. Il a joué un rôle prépondérant dansles émeutes qui ont éclaté en 2011 dans l’est du pays, à dominante chiite.

Mais au-delà de ce cas spécifique, les problèmes entre les deux pays ne datent pas d’aujourd’hui. Leurs relations sont tendues depuis l’instauration de la République islamique suite à la révolution de 1979, qui a ajouté une compétition d’ordre religieux à une rivalité accrue pour le leadership régional.

Depuis lors, les gouvernements sunnites des pays du Golfe s’inquiètent de la capacité des Iraniens à manipuler les populations chiites de la région, souvent assimilées à une « cinquième colonne ». Le roi Adbdallah de Jordanie est sans doute celui qui a exprimé le plus clairement ce soupçon en évoquant, dès 2004, l’existence d’un « croissant chiite » allant de l’Iran au Liban, situé dans la sphère d’influence de Téhéran.

Cette angoisse a été nourrie par la complicité active des Iraniens dans une série d’actes subversifs, parmi lesquels on peut citer : une tentative de coup d’État à Barheïn en 1981, une tentative d’assassinat de l’émir du Koweït en 1985 ou encore l’installation, deux ans plus tard, d’une franchise du Hezbollah dans la région du Hedjaz, dans l’ouest de l’Arabie saoudite.

Cette peur est à l’origine des guerres par procuration auxquelles se sont livrées l’Arabie saoudite et l’Iran durant ces dernières années, mais aussi d’une compétition accrue entre les deux pays dans les pays où l’ordre politique traditionnel s’est effondré.

L’ennemi de mon ennemi

Un gouvernement chiite a été établi en Irak après la chute de Saddam Hussein. Sous l’autorité du Premier ministre Nouri al-Maliki, les sunnites ont été marginalisés et persécutés en Irak. Une répression qui a nourri les rangs de l’État islamique, dont de nombreux officiers et combattants sont des sunnites victimes de purges au sein de l’armée irakienne entraînée par les États-Unis. Mais cette politique n’a pas eu pour seul effet que d’alimenter une haine et une forte suspicion mutuelles, elle a permis à l’Iran de s’implanter durablement en Irak, au grand dam de Riyad.

La communauté chiite manifeste à Bagdad après l’exécution de Nimr al-Nimr. Thaier Al-Sudani/Reuters

À Barheïn, la monarchie al-Khalifa, émanation de la minorité sunnite, gouverne la majorité chiite. Les liens tissés entre les Saoudiens et la monarchie al-Khalifa sont profonds. Du fait de la proximité entre Barheïn et la province orientale de l’Arabie saoudite, reliés par une route de 25 km, « la route du roi Fahd », Riyad se montre extrêmement attentif à la préservation de la stabilité chez son voisin.

En Irak comme ailleurs, la moindre avancée dont bénéficient les chiites est perçue en Arabie saoudite comme un succès des Iraniens. Or, Riyad a tracé des lignes rouge on ne peut plus claires pour limiter toute concession à la majorité religieuse chez son voisin. En 2011, lors des manifestations pro-démocratiques qui se sont déroulées à Manama, la capitale de Barheïn, une force militaire mandatée par le Conseil de coopération du Golfe et emmenée par l’Arabie saoudite a aidé à étouffer la contestation.

Du Yémen à la Syrie

Au Yémen, l’Arabie saoudite a pris la tête d’une coalition de pays arabes pour tenter d’anéantir, à coups de bombardements aériens, le mouvement rebelle des séparatistes Houthis (chiites), qui a poussé les dirigeants du pays à l’exil. Riyad est en effet convaincu de l’implication de Téhéran dans ce mouvement.

Ce conflit a déjà fait des milliers de morts civils, mais l’Arabie saoudite n’en a cure. Sur place, la situation est rendue inextricable par la présence d’une multiplicité d’acteurs en concurrence pour le pouvoir, parmi lesquels figure al-Qaeda dans la péninsule arabique (AQPA), l’une des plus anciennes et des plus puissantes filiales d’Al-Qaeda.

Enfin, on ne saurait oublier la guerre par procuration la plus sanglante opposant Riyad à Téhéran : le conflit en Syrie, où les deux pays soutiennent des acteurs rivaux dans cette lutte sans merci qui a déjà fait entre 250 000 et 300 000 morts et provoqué le déplacement de 11 millions d’autres

En 2011, l’éclosion de mouvements de protestation à travers toute la région a fourni l’occasion tant attendue par l’Arabie saoudite de ramener une Syrie soutenue depuis des années par Téhéran dans le « giron arabe ». Pour ce faire, Riyad n’a pas hésité à soutenir un certain nombre de groupes en lutte violente avec le régime, dont la plupart restent aujourd’hui en guerre contre Damas. Mais, grâce au soutien de l’Iran, conjugué à celui reçu du Hezbollah libanais, un autre allié de Téhéran, Bachar al-Assad est parvenu à redresser son pouvoir.

Dans ce contexte, l’explosion de colère suscitée en Iran par les exécutions du 2 janvier est des plus préoccupantes. Elle prospère sur des décennies de méfiance mutuelle et de multiples guerres par procuration. Et alors qu’une rhétorique fielleuse continue de s’envenimer de part et d’autre, ce sont bien les peuples pris en tenailles dans un écheveau de conflits par procuration en Syrie, au Yémen, en Irak, à Barheïn et au Liban qui continuent d’en payer le prix fort.

This article was originally published in English