Arabie saoudite, les raisons de l’interventionnisme au Moyen-Orient

Démonstration acrobatique de l'armée de l'Air, fin janvier 2017, à Riyad. Fayez Nureldine/AFP

Si la vague des révoltes arabes de 2011 n’a pas eu d’effets tangibles sur les équilibres structurels du pouvoir dans le Royaume, elle a clairement marqué la fin d’une conjoncture géopolitique favorable à l’Arabie saoudite. D’autant que l’administration Obama inaugurait, à cette époque, une politique de désengagement des États-Unis des conflits au Moyen-Orient.

Aux yeux du royaume, ses intérêts et sa position régionale paraissaient « intouchables » tant l’interdépendance stratégique avec l’allié américain était totale depuis l’établissement du pacte de Quincy, le 14 février 1945 qui garantissait la sécurité du Royaume par Washington en échange de son approvisionnement en hydrocarbures.

Jusqu’au « printemps arabe », Riyad s’est donc cantonné à une diplomatie régionale prudente et en retrait, adossée à l’action américaine dans la zone. Y compris lors du premier choc pétrolier de 1973 : l’Arabie saoudite a certes réagi avec éclat, aux côtés des pays membres de l’OPEP, en coupant les approvisionnements pétroliers aux pays occidentaux venus en aide à Israël lors de « la guerre de Kippour », avant de parvenir rapidement à un accord à l’issue d’un processus de négociation privilégiée avec les États-Unis.

Bénéficiant depuis les années 1970 d’un puissant levier financier grâce aux revenus du pétrole, le Royaume a utilisé à plein son « soft power » religieux fondé sur la présence sur son territoire des deux lieux saints de l’islam, et ce pour s’imposer comme un acteur arabo-musulman central du monde islamique et arabe.

Mais plutôt que de revenir en détail sur ces marqueurs connus de la diplomatie saoudienne, il convient de revenir sur le changement radical qui l’a poussé à opter pour une diplomatie interventionniste au Moyen-Orient.

La peur d’un « lâchage » par Obama

L’approche promue par le successeur de George W. Bush du « leading from behind », dite doctrine Obama, déclenche une réaction prompte des dirigeants saoudiens qui se sentent abandonnés, voire trahis par la nouvelle diplomatie américaine dans la région. Pour mémoire, cette doctrine consiste à laisser le soin aux acteurs régionaux de s’impliquer plus directement dans les crises au Moyen-Orient, tout en maintenant des actions à distance (frappes de drones, renseignements). D’autant que, dans le même temps, Obama engage un dialogue avec l’Iran dont le rôle régional se voit renforcer.

Dès mars 2011, la diplomatie régionale saoudienne connaît, sous l’impulsion du roi Abdallah, une inflexion plus offensive à l’occasion de l’intervention militaire « Bouclier de la Péninsule » à Bahreïn : celle-ci vise à aider la dynastie sunnite Al Khalifa à mettre fin au soulèvement populaire déclenché par la population à majorité chiite du petit royaume. Cette intervention résulte d’un désaccord profond entre Riyad et Washington, qui voit d’un œil bienveillant les soulèvements populaires arabes contre les pouvoirs autoritaires en place.

Les tentatives de l’administration Obama de convaincre le président égyptien Moubarak de céder face au soulèvement au Caire, au début de l’année 2011, sont interprétées par Riyad comme un abandon en bonne et due forme par Washington d’un allié de 30 ans. Et les dirigeants saoudiens y voient une simple étape qui risque de conduire à leur propre lâchage par Washington.

La ligne rouge du Yémen

Mais c’est en 2015, avec l’avènement sur le trône du roi Salman que le royaume tente de s’émanciper plus nettement du « tuteur » américain en déclenchant un conflit armé au Yémen contre l’avis américain. La prise de contrôle de la capitale yéménite, Sanaa, en septembre 2014 par les rebelles houthis alliés à l’ancien président déchu Ali Abdallah Saleh, puis leur offensive, début 2015, en direction d’Aden, l’ancienne capitale du Yémen du Sud, ont définitivement contrarié le plan de transition élaboré sous le contrôle de Riyad dans le cadre Conseil de coopération du Golfe le 23 novembre 2011 (en concertation avec l’ONU et l’UE).

La crainte de voir la partie houthie, soutenue par Téhéran, prendre l’ascendant conduit alors Riyad à intervenir militairement au Yémen au prétexte d’éliminer un allié acquis à l’Iran. Mais, au-delà, cette opération est surtout motivée par la crainte que le processus politique au Yémen ne lui échappe complètement, une véritable ligne rouge aux yeux du Royaume saoudien.

Recomposition dans le désordre

L’objectif pour Riyad est double. D’un côté, en réaction au vent de changements qui souffle dans la région depuis le déclenchement de la vague des révoltes arabes, il s’agit de s’imposer comme le garant incontournable de la stabilité des régimes monarchiques du Golfe membres du Conseil de coopération du Golfe, créé le 25 mai 1981 lors d’un sommet à Abu Dhabi.

Le ministre des Affaires étrangères du Royaume, Adel al-Jubeir, au siège de l’ONU à Genève, le 12 février 2017. Fayez Nureldine/AFP

De l’autre, l’ambition saoudienne est de contrarier l’influence régionale croissante de l’Iran au Moyen-Orient (Irak, Bahreïn, Yémen) et au Levant (Liban-Syrie) en activant un réseau d’alliances hybrides et multiples avec l’Égypte, la Jordanie, la Turquie, mais aussi à la faveur d’une entente tacite avec Israël ou encore avec le Pakistan dans le cadre de l’alliance islamique antiterroriste et ce, afin de combler le vide laissé par le désengagement américain dans la région.

Mais les nouvelles recompositions régionales s’élaborent dans le désordre au bénéfice de l’organisation de l’État islamique venue défier le tracé des frontières internationales en établissant un territoire situé (entre la Syrie orientale et l’ouest irakien) dans le contexte d’une rivalité exacerbée entre l’Iran et l’Arabie saoudite pour se disputer le contrôle de la région.

Gardien de la citadelle assiégée

Cet interventionnisme saoudien a donc largement été motivé pour faire face aux changements survenus avec la vague des révoltes arabes et contribue à consolider la place de leader du Royaume à la tête du CCG. Riyad est en quelque sorte le gardien de cette citadelle assiégée et s’impose comme le garant du statu quo des régimes dynastiques sortis indemnes du « printemps arabe », en dépit des mobilisations populaires d’ampleur en Oman, à Koweït, dans le petit royaume du Bahreïn, durablement fragilisé.

En revanche, son interventionnisme hybride – qui a mêlé aide financière et armements – dans le cas syrien, ou militaire dans le conflit yéménite, fragilise l’Arabie saoudite dans sa position de rivale régionale de l’Iran du fait de son caractère improvisé, de la faiblesse de ses alliés locaux et du manque de concertation stratégique au sein du CCG. Certes, la connivence saoudo-émiratie incarne le « hard power » de ce pacte régional, mais ce duopole très sécuritaire est érodé par une sourde rivalité et des désaccords portant sur l’issue des conflits au Yémen et en Syrie.

Face à lui, l’Iran déploie des objectifs stratégiques diamétralement opposés, répondant à une cohérence stratégique bien articulée grâce à l’appui d’alliés locaux efficaces et loyaux, et à la faveur d’une bonne cohésion avec la Russie.

Une administration Trump plus en phase avec Riyad

Il est certes encore trop tôt pour déceler une stratégie cohérente au sein de la nouvelle administration Trump vis-à-vis du monde extérieur, et au Moyen-Orient en particulier. Un certain nombre de tendances y apparaissent néanmoins : l’hostilité de nombre des membres du nouveau gouvernement américain à l’égard de la République islamique d’Iran, la forte connivence et convergence de vues avec le gouvernement israélien de Netanyahou…

Dans ce contexte, Riyad se voit d’une part rassuré par la volonté forte de l’administration Trump de se saisir de la question iranienne pour réduire au maximum l’influence régionale de Téhéran, en pleine expansion sous les mandats Obama, sans pour autant que Washington engage un improbable « détricotage » de l’accord intervenu sur la question nucléaire, le 14 juillet 2015.

Cependant, le parti pris très pro-israélien de l’administration Trump, avec l’évocation du rejet d’une solution à deux États et l’appui à la politique de colonisation, embarrasse le Royaume. Riyad, qui s’érige en défenseur d’al-Qods (la Jérusalem arabe), troisième ville sacrée de l’islam, avait en effet promu en 2002 un plan de paix arabe.

Toutefois, l’Arabie saoudite semble déjà s’employer à redevenir l’allié arabe clé de Washington en s’opposant à la montée en puissance régionale de Téhéran et en partageant des intérêts financiers et énergétiques communs par le biais de la financiarisation et la mise en bourse de 5 % d’Aramco, la compagnie pétrolière nationale, dont la coordination serait confié à JP Morgan et Morgan Stanley.

Mais les déclarations intempestives et incohérentes du président Trump sur diverses questions internationales, de même que l’absence de lisibilité des réels canaux de décision où les conseillers semblent davantage peser que les ministres sur la politique étrangère et les enjeux de sécurité internationaux, poussent certains dirigeants du CCG à inciter Riyad à la prudence et à déminer la tension qui oppose l’Iran au Royaume.


L’auteure vient de publier L’Arabie saoudite en 100 questions (éditions Tallandier)

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