Astérix et le smiley de César

Salut vieux Jules ! Image tirée de l'album Astérix gladiateur, bande dessinée de René Goscinny (scénario) et Albert Uderzo (dessin), publié en 1964.

Fin octobre, une large médiatisation du « top 10 des anglicismes dont il faudrait débarrasser Internet », publié par le gouvernement en mars 2015, nous proposait de remplacer les anglicismes omniprésents sur les réseaux sociaux par des termes made in France. Quelques jours plus tôt, le 22 octobre 2015, paraissait le dernier tome d’Astérix : Astérix et le papyrus de César. Sans vouloir faire mon Roland Barthes, à travers ces deux événements anodins semble sourdre en réalité l’expression d’une mythologie française, celle du résistant, qui s’oppose ici à une tentative d’invasion de notre langage, et donc de notre pensée.

La cristallisation d’un mythe

L’Histoire de France est pleine d’allégories de la résistance, triomphant d’ennemis pourtant plus forts, toujours oppresseurs et conquérants : de Vercingétorix à Charles Martel, de Jeanne d’Arc à la grève générale, jusqu’à ce que la France ne se réduise d’ailleurs plus qu’à cette notion de résistance, après que Charles « de Gaule » a fait de chaque Français un Jean Moulin, et que nous ayons fini par nous en convaincre.

En 1959, paraît le premier tome d’Astérix, une bande-dessinée présentant « un village d’irréductibles Gaulois », résistant encore et toujours aux tentatives de conquête et d’invasion des légions romaines de Jules César. Ce village, représentation symbolique et parodique d’une société française d’après-guerre retranchée derrière son immense enceinte de bois, vivant de banquets de sangliers et de tonneaux de vin, résiste ainsi depuis plus de cinquante ans, confortablement ancré dans l’imaginaire collectif d’une société française aujourd’hui mondialisée et battue par les flots. Astérix incarne cette représentation populaire de notre idéal collectif du résistant, nous opposant à un monde extérieur uniquement composé d’innombrables légions romaines, dont certaines prendraient la forme du langage.

Extrait du film Astérix chez les Bretons, réalisé par Pino Van Lamsweerde et sorti en 1986. Il est adapté de l'album éponyme Astérix chez les Bretons (1966).

De la culture de la résistance à la résistance de la culture

Notre exception culturelle française tente aujourd’hui de résister à sa dilution dans un village planétaire qui distille régulièrement dans notre vocabulaire actif de nombreux néologismes anglais, tels que « smiley ». Le gouvernement français a donc réagi cette année en proposant des termes pour combattre ce phénomène. Si ses propositions peuvent faire sourire, l’intrusion de termes venus d’un autre langage – et donc de la verbalisation d’un autre quotidien – n’est pas anodin pour autant dans la mesure où ils formulent un regard sur le monde en tout point différent. Le danger devient réel lorsque les mots introduisent avec eux un regard politique ou un jugement moral sur la société ; prenons le PDA, Public Display of Affection, un terme américain très péjoratif pour définir des jeunes qui s’embrassent dans la rue. Si cette expression se développait en France, elle risquerait de changer le regard bienveillant que nous portons sur « _les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics _ » en nous livrant des mots prémâchés en sigle pour exprimer notre dédain pour ces impudents.

Au cours de ma carrière, on m’a souvent demandé de produire du « wording », mot anglais auquel je résiste tant il exprime un mépris pour l’écriture ; l’exercice serait-il de créer des mots sans jamais les organiser en phrases ? Pourtant, dans bon nombre d’entreprises, « créer le wording » a fini par remplacer « écrire le texte », nous poussant alors à ne plus penser le langage comme un objet tissé de signes, mais comme un habillage destiné à occuper l’espace.

L’enrichissement du langage n’est pourtant pas une menace en soi. Une langue reste vivante car elle produit des néologismes pour continuer de traduire avec précision le monde qui l’entoure et ainsi, dans des sociétés qui communiquent entre elles, qui se mondialisent et vivent dans un même réseau, il est logique de constater une certaine mondialisation des langages, malgré la barricade de bois que le gouvernement tente d’ériger autour de notre village afin de préserver ses gauloiseries traditionnelles.

Astérix chez les Bretons

L’essor d’Internet a accéléré ce processus de conquête en faveur de l’anglais, faisant d’un réseau international fantasmé neutre, un réseau de signifiants majoritairement anglophones. Ainsi, nous vivons aujourd’hui le smiley comme une invasion, alors même que nous sommes ravis de notre « shampoing » (du sanskrit/hindi) ou de nos « yaourts » (du turc). Notre fibre résistante, notre complexe d’Astérix, est attisée par le sentiment que notre langue est rongée par l’anglais, sans savoir que, comme l’indique l’écrivain Alain Borer, « _L’anglais procède d’ailleurs du français à hauteur de 67 %, soit 37 000 mots […] _ ».

Secouons-nous les mains ! Astérix chez les Bretons, image tirée du film d'animation adapté de l'album éponyme Astérix chez les Bretons (1966).

Nous, Français théoriciens du French (kiss), plus que quiconque devrions comprendre que les langues quand elles se touchent transmettent, comme la salive de nos PDA, des mots qui vont et viennent de langues en langues. Par exemple, le mot « budget » est venu en France par l’anglais « budget », dérivé du mot français désuet « bougette » : la bourse. Ces va-et-vient incessants sont autant d’opportunités d’enrichissement du langage qu’il serait dangereux d’avorter, condamnant notre langue à sa fonction de traduction, figée dans les mots déjà à sa disposition. Moi, lorsque je dis smiley, je le dis – et le pense – en français.

Si la démarche du gouvernement est nécessaire dans un monde où la fibre optique envoie tous azimuts des signifiants en heurter d’autres à la vitesse de la lumière, il est important d’agir par réaction à une invasion véritablement conquérante, et non systématiquement à la simple évocation d’un étrangisme.

Tout cela nous conduisant d’ailleurs à poser cette question fatidique : les Anglais on-ils un terme pour traduire « The Conversation » ?