Au Capes et à l’agrégation, les recruteurs favorisent le sexe « minoritaire » dans leur discipline

« Filles et mathématiques : une équation lumineuse » Le 27 septembre 2016, l’École polytechnique a accueilli en présence de Laurence Rossignol, ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, une centaine de lycéennes essonniennes en filière scientifique à l’occasion d’une journée dédiée à la place des femmes dans les filières mathématiques. Ecole polytechnique Université Paris-Saclay / Flickr, CC BY-SA

Les femmes sont sous-représentées en sciences, en particulier en physique et en mathématiques, y compris dans l’enseignement. Sont-elles l’objet d’une discrimination négative ? Est-ce la faute aux normes sociales qui les conduisent à éviter les disciplines réputées difficiles ou « masculines » ? L’étude que nous avons menée et qui a été publiée dans la revue Science montre qu’à niveau égal, les femmes bénéficient d’évaluations plus favorables lors des recrutements dans les disciplines où elles sont sous-représentées.

Discrimination positive ou différences de compétences ?

Dans l’étude nous montrons que les biais de genre dans le recrutement peuvent varier fortement selon le contexte étudié. Deux paramètres essentiels permettent d’expliquer ces biais : le degré de sous-représentation d’un genre ou l’autre dans une discipline donnée, et le niveau (d’études) auquel l’évaluation a lieu.

Nous utilisons comme « expérience naturelle » les trois concours publics externes de recrutement des enseignants français du primaire au supérieur : l’agrégation dans 11 disciplines distinctes, le Capes dans 9 disciplines distinctes, et le concours de recrutement des professeurs des écoles.

En comparant les notes obtenues pour la période 2006-2013 par plus de 100 000 candidats aux oraux non anonymes et aux écrits anonymes de ces concours, nous constatons l’existence de biais d’évaluation en faveur du genre minoritaire, biais qui augmentent fortement avec le degré de sous-représentation de ce dernier dans la discipline.

Ces biais sont légèrement favorables aux hommes en littérature et en langues étrangères et largement favorables aux femmes en mathématiques, physique ou philosophie. Dans ces dernières disciplines, la proportion de femmes suffisamment bien classées pour être admises au Capes et à l’agrégation augmente de 10 à 20 % entre les écrits et les oraux.

Plusieurs tests complémentaires confirment que ces résultats reflètent bien une discrimination positive de la part des évaluateurs plutôt que des différences de compétences entre les candidats (ou d’éventuelles distorsions liées à l’interprétation des formes d’écriture comme masculine ou féminine).

Par ailleurs, le phénomène observé est plus fort à l’agrégation qu’au Capes, et inexistant au concours de recrutement des professeurs des écoles. Ces derniers résultats suggèrent qu’il n’y a pas de discrimination « négative » à l’embauche à l’encontre des femmes très qualifiées dans les disciplines où elles sont sous-représentées.

En revanche, on ne peut exclure l’existence de telles pratiques discriminatoires en amont dans le parcours scolaire ou lors de recrutements pour des postes moins qualifiés.

Aider à définir des politiques publiques efficaces

Nous pensons que ces résultats contribuent à alimenter le débat public et peuvent aider à sélectionner les interventions les plus adaptées afin d’accroître la représentation des femmes dans les domaines où elles sont actuellement sous-représentées.

Notre étude suggère d’abord que les politiques visant à limiter la discrimination et à lutter contre les stéréotypes de genre devraient se concentrer davantage sur les premières étapes du processus d’orientation scolaire. Elle montre ensuite que les initiatives rendant complètement ou partiellement anonyme le processus de recrutement (par exemple l’envoi de CV anonymes) risquent d’aboutir à des effets opposés à ceux escomptés.

Les résultats suggèrent enfin que les jeunes femmes (respectivement les jeunes hommes) peuvent s’engager dans les filières d’études traditionnellement réservées aux hommes (respectivement aux femmes) sans craindre d’y être discriminé(e)s. Véhiculer largement cette information pourrait permettre de mettre fin à l’idée répandue selon laquelle les femmes sont systématiquement discriminées au sein des sciences (environ 60 % des lycéens le pensent) et ainsi limiter les phénomènes d’autocensure qui amènent les jeunes femmes et les jeunes hommes à rejeter les filières d’études qu’ils conçoivent comme ne leur étant pas destinées.

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