Au Mali, religieux et stars des médias bataillent pour capter l’opinion

Le président malien, ré-élu en 2018, Ibrahim Boubacar Keita arrive à la mosquée centrale de Bamako durant l'Aïd 2018. AFP

La récente attaque contre des militaires au Mali de la part de présumés djihadistes rappelle à quel point le pays, à majorité musulmane, doit faire face aujourd’hui à l’émergence d’un terrorisme islamiste, alors même que les leaders religieux jouent un rôle non négligeable dans la vie politique malienne.

Le pays a connu un tournant particulier, en juillet 2013, lorsque les mouvements religieux musulmans avaient appelé à voter pour le candidat Ibrahim Boubacar Keita à l’occasion de l’élection présidentielle.

Depuis cette élection, de nouvelles figures de la société civile sont apparues, notamment via les réseaux sociaux. Leur capacité de mobilisation a entraîné une reconfiguration de l’espace public malien. Comment en est-on arrivé là ? Quelle a été l’influence des associations islamiques et de leurs représentants dans le débat public au Mali ? Et qui aujourd’hui leur oppose un autre discours ?

200 associations à caractère islamique

Depuis 2002, le Mali connaît une influence des mouvements religieux musulmans dans le débat public. Selon la sociologue Danielle Jonckers, en 2011, le Mali comptait près de 200 associations à caractère islamique enregistrées auprès de l’État.

Pour la plupart de ces associations, l’immixtion dans le débat public s’est faite sans participation à un processus électif.

Cette situation est née après leur unification au sein d’un organe faîtier appelé Haut Conseil islamique du Mali (HCIM). Il a constitué la principale force de la société civile malienne jusqu’à l’élection d’Ibrahim Boubacar Keïta comme président de la République, en juillet 2013.

Ce poids des mouvements religieux musulmans dans le débat public a entraîné, en 2011, le rejet du projet du Code de la famille et des personnes proposé en 2009. Dix ans plus tard, ces mêmes religieux, sous l’influence de l’imam Mahmoud Dicko, président du HCIM ont réussi à faire interdire un manuel scolaire traitant d’éducation sexuelle soi-disant contraire aux « valeurs » maliennes.

L’imam Dicko à propos du terrorisme (Mondafrique) 2018.

Un rôle politique diffus

Cette association du politique et du religieux est progressivement devenue une constante au Mali. Avant 2002, le monopole du débat public n’était pas tenu par les religieux. Il faut noter d’au début des années 1980, l’islam malien avait un « visage officiel » connu sous le nom de l’Association malienne pour l’unité et le progrès de l’islam (AMUPI). Cette organisation, mise en place par le pouvoir militaire, avait l’État pour parrain et faisait la promotion d’un islam officiel.

Ce rôle politique des acteurs religieux musulmans est accepté par les citoyens au regard de la fonction sociale que l’islam occupe au Mali. Avec 95 % de la population musulmane, les acteurs religieux musulmans puisent leur légitimité en invertissant dans le social par la construction de centre de santé ou d’infrastructures socio-éducatives.

En effet, c’est autour autour de la religion que se construit les mariages, les funérailles, les baptêmes et les autres formes de la vie sociale, parmi lesquelles la politique.

Prenons en exemple la fête du Maouloud (commémoration de la naissance du prophète Mohammed). Quand en 2015, le gouvernement du Mali a voulu suspendre toutes les manifestations à caractère festif dans le cadre de l’État d’urgence, le chef d’Ançar-Dine, le principal mouvement islamique qui compte le plus grand nombre d’adhérents, a fait une mise en garde sévère à l’endroit du pouvoir :

« Seul un Président en phase de déclin ose s’attaquer à un évènement religieux qu’est le Maouloud ». Face à cette mise en garde, les autorités politiques n’ont pas réagi.

Maouloud 2018.

Occupation de l’espace public

Les associations religieuses musulmanes, fortes de leurs prérogatives ont ainsi réussi à s’imposer dans le paysage médiatique, à travers radio et chaînes de télévision diverses, certaines confessionnelles comme. Il existe à Bamako une dizaine de radios et de télévisions confessionnelles comme la Voix du Coran et des hadiths, ou d’autres comme Niéta, déclinées également en chaîne télévisée, toutes étant enregistrées au niveau de la Haute Autorité de la Communication (HAC).

Beaucoup sont aussi à l’origine de la construction de mosquée, même s’il n’y a pas de statistiques officielles. Cette occupation de l’espace public est, selon feu le professeur Naffet Keita liée à la désinstitutionnalisation et à l’individualisation des pratiques qui échappent au contrôle de l’État et en dehors de tout cadre familial.

Il s’agit en effet d’une perte de contrôle par l’État des secteurs sociaux de base tels que l’éducation, la santé ou le caritatif. Si par exemple, l’ONG Al Farouk intervient dans la construction de mosquées, Islamic Relief assiste beaucoup les démunis pendant le mois de ramadan. C’est donc par l’investissement dans le social, face à un État soumis au diktat des bailleurs de fonds, que les religieux musulmans ont conquis l’espace public.

L’imam Mahamadou Dicko, sur Niéta TV.

Faibles critiques

Cette peur ou du moins cette méfiance de la classe politique malienne devant les religieux musulmans se traduit par des critiques faibles.

La même année, le leader du HCIM avait fait la polémique en qualifiant les attaques terroristes du 20 novembre 2015 contre l’hôtel du Radisson Blu de « punition divine », cette sortie de l’imam Mahamoud Dicko avait irrité une partie de l’opinion publique qui s’était indignée. Pourtant, certains hommes politiques ont jugé prudent de s’abstenir de tout commentaire critiquant les leaders religieux.

Ainsi le président du parti pour Rassemblement pour le développement et la solidarité Younouss Hameye Dicko déclarait :

« … je vous dis qu’il n’est pas bon de dénoncer les religieux. Notre rôle n’est pas de prendre position contre un imam ou un évêque. Il n’est pas question de se mettre à dos près de 98 % des Maliens. » (L’indépendant, N°3882, du 4 décembre 2015, page 4)

Des voix sur les réseaux sociaux

Que reste-t-il alors comme gardes-fou ? Les prédicateurs ont pignon sur rue, mobilisant les foules et l’opinion, notamment durant Ramadan, et peu s’opposent à leurs discours, même lorsque les discours de ces derniers frôlent la réclame publicitaire douteuse.

Certains personnages issus de la société civile, favoris des médias et des réseaux sociaux, osent cependant s’attaquer à ces « religieux ». Le célèbre prêcheur Bandiougou Boumbia, connu pour la vente d’une potion magique, appelée massa daga ou « canaris du souverain », en vertu de ses pouvoirs surnaturels a été ainsi pris à partie en 2018 par une star des médias sociaux, l’animateur radio Mohamed Youssouf Bathily, alias Ras Bath, 44 ans.

Bandiougou Doumbia, qualifié de « faux marabout » est également cité par l’animateur dans des affaires de mœurs. Après ces révélations, l’opinion publique a changé de regard sur ces figures considérées jusqu’alors comme intouchables.

Ras Bath ou la nouvelle figure de l’engagement citoyen

Connu à travers son émission Cartes sur table, sur les ondes de la radio Maliba FM, les chroniques de Ras Bath attirent de milliers d’auditeurs dans les rues de Bamako.

Ses deux slogans « choquer pour éduquer » et « milikiti » (sangsue en langue bambara), l’ont rendu célèbre à travers tout le Mali. Ses diatribes n’épargnent personne faisant de lui la seule figure à tenir tête au leadership religieux dans le débat public.

Journée internationale des droits de l’Homme, 10 décembre 2018.

Ras Bath s’était déjà fait connaître il y a quelques années au sein du Mouvement des Rastafaris du Mali (Mourasma). Son nom Ras vient du mot rastafari et Bath le diminutif de son nom de famille Bathily. Avec ses dreadlocks, sa maîtrise de la rhétorique et sa connaissance de l’histoire du panafricanisme, il a rapidement séduit la jeunesse malienne.

Ses premiers fait d’armes remontent à octobre 2003 lors d’une visite du président français Jacques Chirac. durant la quelle il avait déambulé dans la rue muni d’une pancarte sur laquelle était écrit « À bas Chirac », en protestation à la politique de la « Françafrique ».

Mais c’est en 2013 qu’il crée l’événement avec le rappeur Master Soumi et les « Sofas de la République », collectif politique, au lendemain de l’intervention militaire française au Mali.

Le rappeur Master Soumi, « Touche pas à ma Constitition ».

Un « Guide » pour la jeunesse malienne

Ras Bath se lance alors dans un travail de sensibilisation auprès de la jeunesse malienne et crée en 2013 le CDR (Comité pour la Défense de la République) qui a comme philosophie « Le combat le plus aimé de Dieu est la parole prononcée devant un gouvernement injuste » ou alors cet autre slogan « Apprendre, comprendre et agir ».

Dans ses chroniques, Ras Bath s’en prend violemment à la hiérarchie militaire malienne pour son incompétence et sa corruption. En 2016, ses positions virulentes lui valent une arrestation par la gendarmerie, qu’il relaie sur les réseaux sociaux. Des centaines de partisans se rendent devant les locaux de la gendarmerie pour réclamer la libération de celui qu’on surnomme désormais le « Guide » au Mali.

Condamné avec sursis, Bath se lance ensuite dans la bataille contre la réforme constitutionnelle. Son ralliement à la plate-forme « Antè A bana. Touche pas à ma Constitution ! » sera être décisif. Plusieurs marches de contestation ont vu la participation des militants affiliés à son comité.

Conférence débat animé par Ras Bath sur le thème de la promotion et de la protection des droits de l’enfant, 2014. L’activiste va peu à peu évoluer vers des thèmes propres à la vie politique malienne. Reporter.com/Flickr, CC BY

Pour beaucoup d’observateurs de la vie politique malienne, l’abandon de ce projet de réforme tient en partie à la capacité de mobilisation de Ras Bath. Après ce premier succès, même s’il faut reconnaître que le mouvement « Antè A Bana » a d’abord été porté les acteurs du mouvement démocratique, l’activiste va s’engager sur le terrain électoral et fera de l’alternance sa nouvelle bataille politique.

« Le vieux doit lâcher »

Pour ce faire il lance le slogan « Boua ba bla » ou « le vieux doit lâcher », c’est-à-dire IBK doit quitter le pouvoir.

Pour atteindre cet objectif, le CDR élabore en 2018 un manifeste qu’il soumet à tous les candidats, sauf le Rassemblement Pour le Mali (RPM), parti fondé par IBK. Même si son appel à l’alternance n’a pas eu les résultats escomptés et qu’il a rompu son alliance avec le chef de file de l’opposition, il n’en demeure pas moins attaché à ses convictions.

Il continue à dénoncer le népotisme et le clientèlisme qui caractérisent aujourd’hui la gouvernance politique au Mali. Sa cible reste le pouvoir d’IBK et son premier ministre Soumeilou Boubeye Maiga (SBM).

L’émergence de Ras Bath sur la scène a entraîné une reconfiguration de l’espace public au Mali. Son implication en tant qu’acteur de la société civile laïque et l’utilisation des réseaux sociaux comme moyens de mobilisation ont beaucoup contribué à l’abandon du premier projet de réforme sur la constitution. Même si son soutien à l’opposition n’a pas permis l’alternance tant souhaité, il permet désormais de faire émerger d’autres voix au Mali et de permettre au débat public de ne plus être confisqué par les seuls religieux.

Ras Bath, le « Guide » de la jeunesse malienne ?