« Bogou », faire voyager l’expertise au cœur des déserts médicaux africains

Une professionnelle de la santé apprend à utiliser le logiciel Bogou avec un médecin-formateur, au Mali. Raft

Bogou : une contribution de tous pour aider quelqu’un qui ne peut pas finir de cultiver son champ. Les amis et voisins du village viennent alors de loin et de tous les horizons pour l’aider. Bogou signifie également le bac qui aide à traverser le fleuve d’une rive à l’autre. Bogou, où l’entraide en langue djerman ou sonrhai parlées au Niger et au Mali.

C’est ce terme qui a été choisi comme nom pour un logiciel de télémédecine adaptée à la prise en charge de patients vivant au cœur de déserts médicaux dans de nombreux pays d’Afrique.

Déserts médicaux

La plupart des pays d’Afrique Subsaharienne connaissent une insuffisance des ressources humaines en santé, en particulier à l’intérieur des pays. Lorsqu’elles existent dans les zones éloignées, elles ne sont pas motivées généralement pour y rester ou ne sont pas qualifiées pour une prise en charge spécialisée.

Ces constats sont d’autant plus réels que la presque totalité des spécialistes toutes disciplines confondues sont concentrés dans les capitales au détriment de l’intérieur des pays contribuant ainsi à la création les déserts médicaux.

Les professionnels de la santé exerçant dans ce contexte font face à plusieurs défis dont l’inexistence ou l’obsolescence des plateaux techniques de base tels que l’échographie ou l’électrocardiogramme (ECG) qui permettent d’asseoir les hypothèses diagnostiques et d’orienter en conséquence la prise en charge du patient. Dans les endroits où ces équipements existent, il n’y a pas de spécialistes pour interpréter les résultats. Ces professionnels sont complètement désarmés dès que la prise en charge demande un avis spécialisé. Ils n’ont de choix dans ces cas que de demander aux patients d’aller dans les centres de référence des capitales régionales. Dans la plupart des cas, ces patients ne suivent pas le conseil du professionnel de santé : ils préfèrent simplement se tourner vers d’autres options pour soulager leurs souffrances.

Le manque de personnel de santé qualifié, l’insuffisance des plateaux techniques entraînent une iniquité d’accès aux soins et services de santé de qualité pour les populations de ces zones éloignées. En outre ces zones ne bénéficient pas souvent d’un réseau routier en état permettant d’atteindre dans les meilleurs délais les premiers centres de référence.

Un logiciel d’expertise

C’est au regard de cette situation que le logiciel Bogou est né pour permettre aux professionnels de la santé isolés et des fois même aux environs des grandes villes de demander l’avis des experts à distance afin de mieux prendre en charge ces populations vulnérables.

Discussions cas. Bogou, Author provided

Il peut s’agir d’urgences médico-chirurgicales comme ce fut le cas plusieurs fois où l’interprétation à distance des examens échographiques via « Bogou » a permis d’éviter des évacuations systématiques devant des urgences obstétricales. C’est également le cas de la cardiologie ou la dermatologie.

Ainsi tout médecin, sage femme ou infirmier en cas de besoin peut utiliser « Bogou » via une interface web ou sur un téléphone mobile simplement avec une connexion à faible débit Internet comme la connexion 3G. Pour l’usager, cela équivaut à un forfait de 10 euros mensuels pour une utilisation quotidienne.

Ajouter un nouveau cas. Bogo, Author provided
Cercles expertise. Bogou, Author provided

Le professionnel de la santé doit préalablement être inscrit dans un cercle de son domaine d’activité après approbation du modérateur du dit cercle.

Bogou peut être interfacé directement avec les échographes portables permettant de traiter directement les images ou les séquences vidéo, de les compresser dans un format acceptable afin de faciliter l’envoi des images aux spécialistes via les connexions Internet faible débit. Il permet aussi le transfert des examens d’électrocardiogramme (ECG).

Les échanges entre professionnels se déroulent dans 57 cercles actuellement dans différents domaines de la santé. Les utilisateurs sont originaires d’une quinzaine de pays repartis sur quatre continents. Ils se trouvent majoritairement en Afrique francophone et les pays d’Amérique latine comme la Bolivie sont également représentés. Chaque cercle peut avoir un ou plusieurs modérateurs. Le modérateur a le droit d’administration du cercle. Il peut donc inviter un nouvel utilisateur à rejoindre le cercle et à contribuer à la discussion des cas. L’utilisateur est identifié par son adresse e-mail et son mot de passe.

Plusieurs exemples illustrent l’usage de l’outil. C’est le cas de la télédermatologie au Mali : après une phase pilote sur 10 sites de santé périphériques dans 3 régions sanitaires, l’activité vient juste d’être étendue à l’ensemble des régions sanitaires du Mali y compris celles du Nord qui en ont particulièrement besoin en raison de l’insécurité.

AFP, la télémédecine via Bogou.

Une prise en charge des patients efficace

La phase pilote a enregistré en un an et demi la prise en charge de 406 patients à travers la plate-forme en leur évitant ainsi des évacuations sanitaires ou même des abandons de soins car la majorité n’aurait pas eu des moyens pour se rendre dans les structures de référence.

Dans le seul espace Afrique francophone qui compte les pays les gros utilisateurs (Mali, Cameroun, Niger) 3 955 cas sont actuellement pris en charge via Bogou dans différents domaines dont principalement les urgences obstétricales, la pédiatrie, la cardiologie, la dermatologie. C’est aussi 9 087 discussions échangées cette année entre les professionnels de la santé sur la prise en charge des patients.

L’intérêt médico-économique de cet outil est évident. Les résultats d’une étude menée sur une année dans quatre districts de santé au Mali pour les cas d’urgences obstétricales et la cardiologie en témoignent.

Ils montrent que cette pratique a permis d’éviter des évacuations sanitaires inutiles et coûteuses à 215 patients. Ainsi, ces derniers ont pu économiser 65 415 000 FCFA, soit près de 100 000 euros sur les coûts de transport et de séjour dans les grandes villes où ils devaient se rendre pour les soins.

Un modèle reproductible

Bogou, développé par le Réseau en Afrique Francophone pour la Télémédecine (RAFT), a une version web et une version mobile. La version mobile qui a eu le prix de RFI Apps Challenge Afrique lors de sa première édition peut être aussi accessible offline (hors connexion Internet) permettant ainsi la description des cas et leurs envois dès qu’une connexion Internet sera accessible.

Cette version intègre également une messagerie SMS. Sur le plan de la sécurité informatique, les données sont chiffrées avant d’être échangées entre le serveur et les clients au moyen d’une connexion chiffrée (https). L’outil est disponible en six langues : français, anglais, espagnol, portugais, russe et vietnamien.

À ce jour plus de 250 sites sur 4 continents utilisent les outils développés par le RAFT. En plus de Bogou, une plateforme d’enseignement à distance appelée Dudal, lancée dès 2008, prend de l’essor pour assurer la formation médicale continue de ces professionnels de la santé quelque soit leur situation géographique à l’aide d’une connexion Internet faible débit.

Cette plate-forme enregistre actuellement des milliers de cours produits majoritairement par les experts africains en direction des professionnels de la santé isolés à l’intérieur des pays.

En conclusion, l’usage de ces outils par des pays comme les nôtres n’est plus une nécessité mais une obligation ou même une urgence si nous voulons réduire le « fossé sanitaire » qui existe entre les grandes villes et l’intérieur du pays dans un souci d’équité et de justice sociale.


Ce texte s’inscrit dans une série d’articles autour de la thématique « Santé publique », sujet du colloque de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) qui se tient les 6 et 7 novembre, à Bruxelles avec plus de cent cinquante acteurs francophones : établissements universitaires, représentants gouvernementaux, représentants des agences nationales, experts des politiques de santé publique dans le monde francophone.

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